Les donneurs de leçons

«Chaque discipline, chaque faculté, chaque domaine universitaire peut comporter son lot de sujets sensibles», précise l'autrice.
Photo: Damien Meyer Agence France-Presse «Chaque discipline, chaque faculté, chaque domaine universitaire peut comporter son lot de sujets sensibles», précise l'autrice.

Il y a quelques mois, alors que je rédigeais avec les meilleures intentions du monde une chronique d’opinion sur le féminisme dans le journal étudiant de ma faculté de droit, il m’a été donné de tomber sur plusieurs commentaires particulièrement aigres. Certains individus s’étaient décidés à m’apprendre que je n’avais en fait pas déconstruit le sexisme inhérent à mon éducation et que, tant que cela ne serait pas fait, je serais condamnée à stagner dans le mensonge et dans l’ombre du patriarcat.

Élevée par la mère la plus forte et la plus féministe qui soit, je suis restée sous le choc durant quelques minutes, à la suite de quoi j’ai entrepris de répondre à mes interlocuteurs. M’infantiliser et tenter de m’expliquer ma propre pensée ? Cela me semblait très peu féministe, à bien y penser. Et comment ces individus se permettaient-ils, sans même me connaître personnellement, de nier totalement mon libre arbitre, ma capacité de synthèse et de raisonnement, mes ressentis, et d’insinuer que j’étais contre les droits des femmes, que je n’étais pas une alliée ? Ce genre de raisonnement est assez dangereux, étant donné qu’il se base sur de fausses prémisses, et que la conclusion ne peut être qu’erronée dans ce cas.

De même, les accusations proférées dans de telles situations sont graves. Elles peuvent détruire en un claquement de doigts la réputation socio-universitaire et la carrière d’une personne et elles ne devraient, en aucun cas, être prononcées sans réels fondements. Nous l’avons vu récemment, bien des professeurs et des chargés de cours ont été étiquetés comme étant racistes, transphobes ou homophobes au terme d’un simple procès populaire et virtuel. En plus d’être froid et blessant, ce genre de processus a le défaut d’être inamovible, en ce sens que, plus encore qu’ailleurs, sur les plateformes numériques, les écrits restent.

Les réactions, quant à elles, sont un peu puériles. Des tonnes de réactions haineuses sur Facebook, des étudiants qui quittent en bloc une séance Zoom en guise de protestation, des commentaires remplis d’ironie mal placée… N’est-il plus possible de faire abstraction, de simplement ignorer un individu, ou de ne pas lire ses écrits s’ils sont si dérangeants ? De vivre et laisser vivre, si l’on ne se sent pas apte à discuter de manière respectueuse et civilisée ? Faut-il vraiment se mettre à intimider collectivement et à créer un mouvement de masse autour d’une seule personne ? Et comment alors s’enorgueillir d’appartenir à une génération pleine de vivacité d’esprit et encline au débat constructif ?

Reconnaître nos vécus

Cependant, contrairement à plusieurs chroniqueurs, je ne crois pas que ces attaques soient complètement infondées, et que l’appel aux sentiments et aux émotions soit une simple fabrication ridicule et fantaisiste issue du mouvement woke. La réalité est bien différente. Nous avons tous un vécu, une histoire, un passé ou des traumatismes, ainsi qu’une sensibilité qui nous sont propres, et cela est tout à fait normal. Chaque sujet de conversation ou d’étude, et même une innocente trame factuelle d’examen, est susceptible de faire battre le cœur d’un étudiant ou d’une étudiante un peu plus rapidement, de lui donner des sueurs froides ou des nausées, de lui rappeler de mauvais souvenirs. Je peux penser par exemple, dans le domaine que j’étudie, à certaines thématiques de droit de la famille ou de droit criminel. La liste est longue, et il est impossible d’étudier le droit sans se pencher de près ou de loin sur ces questions. Or, si nous entreprenions de tirer un trait sur tous les sujets qui rendent mal à l’aise tel ou tel étudiant, l’octroi d’un enseignement supérieur de qualité, et même d’un enseignement tout court, deviendrait complètement impossible. Notre formation, en tant que futurs juristes, s’en trouverait grandement menacée puisqu’incomplète.

Et cela ne revient en aucun cas à dénigrer ou à nier les sentiments, les impressions, les perceptions ou les émotions des étudiants, mais bien à distinguer l’intention de nuire de celle d’éduquer. Comme nul ne peut affirmer qu’il connaît avec exactitude l’intensité du ressenti d’autrui, dans une situation donnée, la prudence s’impose, ainsi que le plus grand des respects, mais cette norme doit demeurer raisonnable puisque l’université n’est pas, dans sa forme actuelle du moins, un « safe space », et il est étrange d’attendre des professeurs qu’ils agissent en concordance avec cet idéal. Cela n’est pas cohérent avec sa mission première, celle de former les esprits, d’éduquer, d’apprendre, de transmettre le savoir, de provoquer des débats. Chaque discipline, chaque faculté, chaque domaine universitaire peut comporter son lot de sujets sensibles. Supprimer ces derniers équivaut à octroyer une éducation tronquée, vide de sens, sans profondeur et incomplète.

Il y a une chose que l’on apprend très tôt, dans les cours de procédure civile : c’est de la confrontation que jaillit la vérité. Une discussion unilatérale, lors de laquelle tous les participants sont bien pensants et woke, ne mène à rien. Le respect le plus total et le plus sincère de l’autre devrait demeurer la clé des discussions, et le critère raisonnable à appliquer. Comme les divertissements commencent à se faire rares en ces temps de pandémie, il est compréhensible que des débats futiles ou trop agressifs surgissent, mais cela ne devrait jamais se faire aux dépens de personnes de bonne foi, surtout lorsque ce n’est plus seulement la liberté d’expression à l’université qui est attaquée, mais bien la liberté de penser.

À voir en vidéo