L’université doit tourner le dos au capitalisme

Photo: Revue «Possibles», photomontage «Le Devoir»

Dans son dernier numéro, la revue Possibles s’est proposé d’aborder la « question universitaire ». Poser cette question, c’est tenter de comprendre en quoi l’institution universitaire est en « crise ». Depuis près de cinquante ans, il est courant d’associer cette crise au tournant néolibéral et technocratique. Désormais gérée à l’image d’une entreprise, l’université aurait tourné le dos à sa vocation humaniste et aurait perdu l’autonomie nécessaire au fondement de son objectivité scientifique.

L’université, à l’image de la société, est confrontée aux enjeux et aux défis posés par la crise climatique. Laquelle est tout sauf une crise « conjoncturelle ». Cette nouvelle expression de la crise découle structurellement de la grande question sociale posée historiquement par le modèle de développement capitalistique. La priorité donnée au progrès économique est responsable d’une dégradation sans précédent du climat de notre planète. De la même manière que les critiques les plus radicaux des années 1970 dénonçaient une intégration de l’université dans la vie sociale et économique régie par les critères de rentabilité et de productivité, leurs homologues contemporains ne peuvent penser la réforme de l’université sans prendre la mesure de l’urgence écologique. La question universitaire ne peut donc évacuer la question climatique.

Nous pensons que l’université ne doit pas seulement se poser la question de la transition écologique, elle doit aussi contribuer à y répondre. Nous pensons également que la transition écologique nécessite de s’engager dans la voie d’une transition sociale, et que les deux types de transition représentent les deux facettes d’un même problème. Agir en ce sens demandera aux divers acteurs universitaires (communauté étudiante, corps enseignant, personnel de soutien et de direction) une double réforme, pour ne pas dire une double révolution.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Possibles, automne 2020, volume 44, no 2.

Premièrement, sur le plan interne, il leur faudra désamorcer toutes leurs pratiques productrices et reproductrices d’inégalités sociales et, dans la même veine, assurer une réduction de leur empreinte écologique pour l’amener à un niveau soutenable pour notre environnement. Cette première révolution permettra de réduire l’empreinte tant sociale qu’écologique.

Sur le front « externe », l’université doit contribuer au dialogue social nécessaire en vue de soutenir les efforts pour une transition sociale et écologique. Cette contribution reposera sur un renforcement de la capacité scientifique de l’université de poser de bons diagnostics. Elle demandera aux scientifiques de combiner des savoirs pluriels.

Ces deux fronts impliquent de redéfinir nos rapports sociaux pour les rendre plus solidaires, mais aussi de reconnaître que les intellectuels universitaires n’ont pas le monopole du savoir. Et, surtout, il nous faudra reconsidérer notre rapport à la nature pour le rendre fondamentalement écologique.

Questions désormais inévitables

Pour permettre cette évolution positive du devenir des universités et de la science, nous devrons donner préséance à la slow science et à l’apprentissage respectueux des savoirs en faisant la promotion d’une pédagogie ouverte et inclusive. Nous devrons nous donner le temps de bien comprendre notre impact sur l’ensemble des écosystèmes avec lesquels nous cohabitons. Il faut refuser le modèle actuel qui fait de l’humanité l’espèce dominante de la Terre. L’avenir du vivant passe par la reconnaissance de droits inhérents aux espèces animales et végétales, et par la mise en œuvre de dispositifs destinés à sauvegarder la biodiversité.

Cette posture culturelle obligera la science et l’université, comme institutions, à prendre position sur les plans politique, éthique et esthétique afin de contribuer au débat de société à mener sur le sens à donner au bien commun. Cela les obligera également à s’engager dans des questions morales qu’elles avaient auparavant évacuées, sous prétexte d’objectivité. Il importera que les scientifiques et les universitaires fassent corps et se reconnaissent autour d’un manifeste éthique et esthétique, à définir ensemble, afin de guider leurs actions, selon les avancées à faire et les options ou les voies à refuser.

Selon nous, cela ne pourra pas se faire dans le cadre du système capitaliste actuel, ni en continuant d’exercer une domination éhontée sur les pays du Sud. Il nous faudra inventer de nouvelles façons de vivre ensemble fondées sur la justice écologique tout en tenant compte des sociétés qui ont été et sont toujours exploitées, des espèces animales et végétales que nous avons mises à notre service et des ressources que nous avons pillées.

Remettre en question l’université n’a jamais été aussi pressant pour repenser nos sociétés et le sens à donner au bien commun. Car c’est aussi à travers l’université que se joue la construction d’un avenir plus juste et soutenable pour toutes et tous.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

16 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2021 07 h 28

    La question est de savoir si nous préférons être opprimés par le « wokisme » écologique et social ou exploités par le GAFAM, les nouveaux maîtres du monde

    OK. Les intellectuels universitaires n’ont pas le monopole du savoir. Alors, qui d’autre? Donner préséance à la science lente (slow science) parce qu’on se base sur la conviction que celle-ci doit être un processus lent et que les scientifiques ne doivent pas apportés des solutions rapides aux problèmes de la société. OK. On remballe tous les vaccins pour la COVID-19. Pardieu, si l’humanité avait réagi à cette vitesse, elle aurait disparu de la surface de la Terre.

    Si l’université est en crise aujourd’hui, c’est qu’elle est peuplée de militants qui n’ont rien à voir avec la mission première de cette institution. Selon Monique Tremblay : « La mission première de l’université est de procurer une formation professionnelle de base, théorique et pratique, une formation du sens critique et de l’éthique, qui permet ensuite de développer un métier et le goût de continuer à se former ». On ne parle pas de milantisme gogogauche. On ne parle pas de transition écologique et sociologique dans la même phrase. Qu’est-ce que les inégalités sociales ont à voir avec les changements climatiques? Il faudrait que tous consomment au même niveau? Si les autres 6 milliards d’humains consommaient comme l’autre 1, 5 milliards, nous ne serions plus ici pour en parler. Les migrants légaux et illégaux veulent consommer au même rythme que nous et au diable la simplicité volontaire qu’ils pratiquaient jadis de façon involontaire.

    L’avenir du vivant se porte très bien. C’est l’avenir de l’humanité qui se porte plus mal. Que voulez-vous? Les règles biologiques sont telles que lorsqu’une espèce est atteinte du phénomène de surpopulation et surpasse la capacité de son environnement, elle s’éteindra par elle-même. On apprend cela en 3e année du primaire. Or, n’y a-t-il pas de meilleure façon d’assurer une réduction de notre empreinte écologique pour l’amener à un niveau soutenable par le passage obligatoire d’une révision du nombre d’individus qui peuplent la planète, éducation oblige?

    • Alain Pérusse - Abonné 23 mars 2021 09 h 26

      Pardieu! Vous en faite une obsession du "wokisme"! Encore faut-il que ça existe vraiment!

    • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2021 10 h 04

      Un commentaire de la sorte venant de la part d'un « woke » inconscient tout comme le supposé racisme systémique inconscient de la même sorte, que puis-je dire de plus? En passant, ce texte est empreint de cette idéologie du crois ou meurt.

    • Richard Lupien - Abonné 23 mars 2021 11 h 46

      Plus haut, il est écrit:«Qu’est-ce que les inégalités sociales ont à voir avec les changements climatiques?»
      Les gens de riche condition vivent sur la montagne très souvent. Jamais dans Hochelaga-Maisonneuve. Plutôt vous savez où. Loin des inondations. Leurs maisons assez bien équipées en climatisation qui vont fonctionner de plus en plus à plein régime avec le réchauffement de l'air.
      Les gens moins fortunés ne pourront qu'ouvrir les fenêtres, tellement leur logis sera surchauffé. Et l'air extérieur ne leur sera d'aucun secours. Cherchez et vous trouverez que les conditions sociales vont faire de plus en plus la différence.

    • Marc Therrien - Abonné 23 mars 2021 17 h 58

      Une des activités favorites de l’université qui s’institue avec les chercheurs qui la constituent est l’invention de réalités nouvelles par la construction de concepts qui se veulent innovateurs. Comme l’a écrit Paul Watzlawick dans « Faites vous-même votre malheur » : « Une idée, pour peu qu'on s'y accroche avec une conviction suffisante, qu'on la caresse et la berce avec soin, finira par produire sa propre réalité »; et j’ajoute : avec l’aide tant de ceux qui y croient que ceux qui n’y croient pas. Pour le reste, il y a bien longtemps déjà, Héraclite, que Hegel situe comme le père de la dialectique, pressentait cette tension entre les éveillés et ceux qui dorment : « Pour les éveillés, il y a un monde un et commun, tandis que parmi ceux qui dorment, chacun s'en détourne vers le sien propre. »

      Marc Therrien

  • Nadia Alexan - Abonnée 23 mars 2021 09 h 02

    Pour être libre, l'université doit se départir de la charité contingentée aux exigences des riches.

    Merci, aux auteurs de cet article. Effectivement, le modèle de développement capitaliste sauvage et diamétralement opposé à la science écologique. On ne peut pas continuer de saccager les ressources de la terre au nom de la consommation effrénée pour enrichir quelques milliardaires.
    Oui, il faut absolument contester la domination humaine sur la biodiversité et les droits inhérents aux espèces animales et végétales.
    Par contre, il faudrait que les universités arrêtent de quémander la charité des milliardaires pour subvenir à leurs besoins, car la philanthropie des riches vient avec un prix, celui d'imposer son idéologie néolibérale sur les connaissances.
    L'université doit être subventionnée publiquement par l'argent des contribuables, pour éviter d'être redevable aux exigences des philanthropes.

  • Paul Gagnon - Inscrit 23 mars 2021 09 h 40

    « nous devrons donner préséance à la slow science et à l’apprentissage respectueux des savoirs en faisant la promotion d’une pédagogie ouverte et inclusive »

    Le reste est à l'avenant.
    La langue de bois a encore de beaux jours devant elle!
    Un bel exemple de « slow motion ».
    Bouche bée, on se demande "de-k-cé?"

    • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2021 11 h 17

      Les auteurs nous parlent de la science et eux nous parviennent tous de milieux des sciences sociales ou « fake sciences » comme aiment dire les mauvaises langues. Non, nous ne sommes pas vraiment sortis du bois puisque maintenant, il faut le faire au ralentit.

    • Christian Roy - Abonné 23 mars 2021 16 h 26

      @ M. Dionne,

      Vous écrivez; "Non, nous ne sommes pas vraiment sortis du bois puisque maintenant, il faut le faire au ralentit."

      Pas besoin de bouger... nos compagnies de coupe à blanc viendront à nous ! On n'arrête pas le "Progrès".

  • André Savard - Inscrit 23 mars 2021 09 h 44

    L'eau au moulin

    Il y a un silence posé sur les pratiques universitaires telles qu'elles sont dans cette chronique. Parti de l'idée qu'il n'y a pas de savoir neutre, l'université a été sujette à des mobilisations pour fabriquer des savoirs adaptés à la guerre culturelles et aux dites stratégies discursives. Les auteurs dans les départements de littérature sont traités comme des prévenus s'ils sont de tendance dite conservatrice. Il en va de même On peut dire d'ailleurs que plusieurs journaux ont emboîté le pas et on y retrouve les mêmes tendances qu'à l'université. Ce texte ne fait qu'ajouter de l'eau à ce moulin.

  • Jean Santerre - Abonné 23 mars 2021 09 h 59

    Évidence?

    M Dionne, je lis autre chose dans cette article, bien autre chose, mais cela sera ainsi pour tous ceux qui le comprendront à travers leurs biais personnel comme vous et moi.
    La simple mention péjorative du terme gogogauche dans votre commentaire est révélateur d'une fermeture d'esprit polarisante qui transpire du début à la fin.
    Donc 66% d'extinction d'espèces animales, mammifères, reptiles, vertébrés ou autre et la moitié de la biodiversité végétale ayant disparu dans le dernier siècle n'ont selon votre réflexion, pas d'effet sur la périnité du monde vivant?
    Cela est aussi une chose que l'on apprend avant la troisième année, et bien avant lorsque l'on est enfant.
    Un jouet brisé ne peut plus être amusant, simplement.
    Les scientifiques font un lien causal entre cette pandémie, et celle qui suivront, et l'éradication du cheptel biologique causée par notre appétit sans borne pour toute les ressources que l'on pillent sans limite à un rythme accéléré.
    Par slow science, c'est plutôt de ce côté qu'il faut voir les chose, c'est à dire ralentir "rapidement " cette surutilisation des ressources uniquement pour l'accroissement insensé de profits qui ne servent aucunement la globalité de la société et malgré ce qu'on leurs chantent, pas davantage ceux qui tentent d'en profiter.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2021 14 h 24

      Cher M. Santerre,

      Le « slow science » est un terme inventé qui nous vient tout droit des facultés des sciences sociales et de philosophie. Avec cela, on peut continuer à faire l’autruche et penser que la surpopulation n’a rien à voir avec la disparition des écosystèmes terrestres et marins. Si la population mondiale était demeurée à un milliard, personne ne parlerait des changements climatiques aujourd’hui.

      Ceci dit, il n’y a pas de science lente, rapide ou entre les deux. C’est de la désinformation et de la « désexcellence ». Il y a seulement la science qui préconise les faits observables, vérifiables par les pairs, reproductibles et intemporels, ni plus, ni moins. La science lente n’est qu’un retour en arrière, un continuum moyenâgeux peuplés de théories les plus loufoques les unes aux autres. On imagine aussi que selon les dogmes de la science lente, Galilée aurait dû renoncer à sa découverte que la Terre tournait autour du Soleil et de sa vision héliocentrique du système solaire parce qu’il allait trop vite. Que dire maintenant d’avoir marché sur la Lune?

      On peut parler de la science lente autant qu’on veut, cela ne changera absolument rien à l’équation de la surpopulation, le véritable fléau de l’humanité. Mais à la lecture de votre commentaire, si vous n’êtes pas un de ceux qui pratiquent la simplicité volontaire et que vous vous occultez le fait inaliénable que toutes les femmes de la planète doivent devenir maître de leur propre corps par l’éducation au lieu mettre au monde des enfants ad infinitum à partir de balises religieuses et culturelles, alors le discours est devenu superflu.

      En passant, je crains bien plus les 14 000 ogives thermonucléaires qui sont chacune au moins 2 500 fois plus puissantes que celles d’Hiroshima et de Nagasaki qui nous pendent au-dessus de la tête comme une épée de Damoclès que les délires cauchemardesques des changements climatiques de certains.

    • Christian Roy - Abonné 23 mars 2021 16 h 31

      @ M. Dionne,

      - "14 000 ogives thermonucléaires"

      Vive la Science (la Vraie, je veux dire) !