Sur le bilinguisme des juges

«Depuis quand le fait de parler une deuxième langue rabaisse-t-il la première? Il n’y a absolument aucun lien logique là-dedans», souligne l'auteur.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Depuis quand le fait de parler une deuxième langue rabaisse-t-il la première? Il n’y a absolument aucun lien logique là-dedans», souligne l'auteur.

Lettre adressée à Robert Dutrisac,
éditorialiste du Devoir

Je reviens à votre éditorial du 11 mars, dans lequel vous n’êtes pas favorable à ce que tous les juges de la Cour du Québec possèdent une connaissance fonctionnelle de l’anglais. Nous sommes bien d’accord sur le fait qu’il ne s’agit pas ici de la publicité, du nom d’une entreprise, ou de la communication d’un commerçant avec un client (« Hi – bonjour »). Comme vous le mentionnez, nous sommes d’accord sur le fait que la loi accorde à toutes les personnes le droit strict de rédiger des procédures et de s’exprimer verbalement en anglais ou en français, à leur choix. On parle ici du droit fondamental d’obtenir justice.

Curieusement, comme principal argument, vous écrivez que « le français est la langue officielle du Québec, et nous la voulons langue commune. On ne peut par complaisance ou par paresse s’évertuer à la rabaisser ou, pire encore, à nuire à ceux qui la parlent ». Or c’est là un sophisme qui ne fait pas honneur à votre journal. Depuis quand le fait de parler une deuxième langue rabaisse-t-il la première ? Il n’y a absolument aucun lien logique là-dedans. Si un francophone s’exprime en espagnol, en italien ou en anglais lorsque les circonstances s’y prêtent, il ne s’affaiblit pas, il s’élève. Si des gens qui appuient le ministrecherchent à venger la défaite des Plaines d’Abraham, qu’ils sachent que les descendants de Wolfe, les vrais Brits, se font rares au Québec ces temps-ci ; ce serait une revanche dérisoire.

Votre position fait fi de toutes les personnes qui se présentent en cour pour défendre un intérêt important pour elles mais qui n’ont pas la chance de s’exprimer facilement en français. Parlez-en à un avocat francophone peu versé en anglais qui plaide devant des juges unilingues anglophones à la Cour suprême du Canada. Ce ne seraient pas les anglophones pure laine qui paieraient pour la politique que vous défendez, car la grande majorité d’entre eux sont maintenant bilingues. Dans la plupart des cas, ce seraient plutôt des personnes immigrantes dont le français est la deuxième sinon la troisième langue. Déroutées, impressionnées, anxieuses de devoir convaincre le juge dans une langue qu’elles maîtrisent mal.

Est-ce là « l’exemplarité » de comportement du Québec vis-à-vis des non-francophones dont vous parlez ?

Réplique de l’éditorialiste

Vous mélangez allègrement les notions de bilinguisme individuel et de bilinguisme institutionnel. Certes, parler une deuxième langue, d’autant plus si c’est par goût plutôt que par obligation, contribue à enrichir un individu sur le plan culturel. Par contre, exiger que tous les Québécois francophones maîtrisent l’anglais pour décrocher un emploi sans que la fonction le commande, c’est en effet déprécier le français et ceux qui le parlent ; c’est même une forme de discrimination. Souhaiter, comme le premier ministre Philippe Couillard l’a fait, que les travailleurs saguenéens parlent anglais au cas où un client anglophone se présenterait à l’usine, c’est d’une rare servilité. Il en va de même pour cette obligation générale de bilinguisme pour tous les juges d’un district donné. Elle est inutile : un justiciable n’a aucune difficulté à se faire entendre — et comprendre — en anglais  à la Cour du Québec. Cela a toujours été le cas, d’ailleurs.

L’exigence de bilinguisme généralisée, qui existe depuis une dizaine d’années, est superfétatoire : la juge en chef n’a pas donné de statistiques, mais il y a fort à parier que les juges au Québec, sauf exception, comprennent l’anglais. Devant les tribunaux québécois, c’est une pratique séculaire que le bilinguisme. En faire une exigence expresse pour tous les juges, c’est verser dans l’obséquiosité institutionnalisée. Quant à la vengeance, puisque vous employez ce mot, elle s’est plutôt déployée, pétrie de vertu orangiste, dans le reste du Canada au détriment de la minorité francophone. La langue française, ce n’est pas une tare. En favoriser le rayonnement, c’est une question de dignité.

Robert Dutrisac

 

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