La communauté scientifique inquiète de la gestion des forêts

«Avec sa nouvelle Stratégie nationale de production de bois lancée en catimini à la veille de Noël en 2020, le MFFP n’a pas aidé sa cause en annonçant un accroissement du niveau de récolte de la forêt publique basé sur l’hypothèse d’une augmentation future de la production de bois qui résulterait d’interventions sylvicoles», croit l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Avec sa nouvelle Stratégie nationale de production de bois lancée en catimini à la veille de Noël en 2020, le MFFP n’a pas aidé sa cause en annonçant un accroissement du niveau de récolte de la forêt publique basé sur l’hypothèse d’une augmentation future de la production de bois qui résulterait d’interventions sylvicoles», croit l'auteur.

La gestion des forêts du Québec suscite à nouveau des inquiétudes dans la population. L’apparent parti pris du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) en faveur de la vocation industrielle des forêts laisse à penser que les autres dimensions de l’aménagement forestier sont négligées. Pour rétablir la confiance du public, l’établissement d’une contrepartie indépendante du ministère est nécessaire.

L’émission Enquête du 4 mars dernier sur la gestion de la forêt publique au Québec a remis à l’avant-scène de vieux démons qu’on pensait en bonne partie disparus depuis la commission Coulombe (2004) et la promulgation de la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier (2010). Gouvernance forestière déficiente, perte de confiance des membres de l’Ordre des ingénieurs forestiers envers le ministère des Forêts de la Faune et des Parcs (MFFP), absence d’écoute du MFFP envers les utilisateurs de la forêt autres que ceux de l’industrie à ses propres tables de gestion « intégrée », obstruction à la création d’aires protégées dans la forêt publique commerciale malgré des consensus avec les communautés autochtones et allochtones qui ont abouti à des propositions soutenues par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) : autant de situations qui donnent l’impression au public que rien n’a évolué depuis 20 ans.

Il en découle une perte de confiance dans la capacité d’intendance du MFFP chez diverses parties prenantes de la société civile, mais également chez des lanceurs d’alerte anonymes au sein même du ministère. Pourtant, le régime forestier de la loi de 2010 paraissait prometteur, car il reposait sur l’idée de baser l’aménagement de la forêt sur la connaissance scientifique du fonctionnement des écosystèmes, et il avait développé des mécanismes de participation de l’ensemble des utilisateurs de la forêt. Force est de constater que ce régime forestier n’est pas à la hauteur des espoirs qu’il a suscités.

Avec sa nouvelle Stratégie nationale de production de bois lancée en catimini à la veille de Noël en 2020, le MFFP n’a pas aidé sa cause en annonçant un accroissement du niveau de récolte de la forêt publique basé sur l’hypothèse d’une augmentation future de la production de bois qui résulterait d’interventions sylvicoles.

Pour la communauté scientifique, la Stratégie nationale de production de bois est inquiétante, car elle exprime un retour à une vision de la forêt principalement centrée sur la récolte du bois alors que l’aménagement durable de la forêt impose plutôt de planifier autant la forêt qu’on laisse sur pied que celle que l’on récolte. Cette vision est à contre-courant de l’évolution de l’économie forestière des dernières décennies, où l’industrie et les gouvernements sont incités à mettre en œuvre des approches d’aménagement durable de la forêt qui intègrent le maintien des ressources, des processus écologiques et de la biodiversité.

L’aménagement durable

Nos inquiétudes viennent donc s’ajouter aux critiques de ces derniers mois. Elles convergent vers le constat d’une déficience marquée de la mise en œuvre de l’aménagement durable des forêts. Plusieurs solutions ont été avancées, allant d’une commission parlementaire à une commission d’enquête sur le MFFP, au rapatriement des secteurs « faune et parcs » par le ministère de l’Environnement pour faire contrepoids au secteur « forêts », à la création d’un poste de vérificateur ou d’inspecteur indépendant des forêts. Chose certaine, il apparaît encore difficile pour le MFFP, et cela, près de 20 ans après les mises en garde de la commission Coulombe, de concilier sa vocation de développement économique avec celle de bonne intendance des forêts publiques. Il est important de s’assurer de rétablir la confiance des Québécois.

Toutes les propositions qui circulent font ressortir l’absence d’un espace collectif qui puisse faire contrepartie au MFFP et offrir un accès à l’information sur l’état des forêts et leur gestion basée sur des données probantes. À cette fin, nous proposons la création d’un observatoire national de la forêt indépendant du gouvernement et doté d’une vision large des ressources et des fonctions du territoire forestier. Sans être la solution à tous les problèmes, cet observatoire pourrait être l’un des moyens de nous sortir collectivement de l’impasse en documentant, en mobilisant et en diffusant les connaissances scientifiques sur nos forêts et leur gestion ; en produisant des analyses publiques sur l’efficacité des pratiques et stratégies de gestion ; et en offrant un espace inclusif de débat et de dialogue pour les personnes et les parties intéressées à la forêt.

Au Québec, nous disposons d’une expertise en sciences forestières qui peut contribuer à cet observatoire. Cette expertise est réunie au sein du Centre d’étude de la forêt (CEF), qui regroupe plus d’une centaine de chercheurs de 11 universités québécoises, de même qu’une imposante relève scientifique (plus de 450 étudiants et plus de 50 chercheurs postdoctoraux). Le CEF réunit des spécialistes de divers champs disciplinaires, ce qui favorise une vision d’ensemble permettant la conception de solutions innovatrices en matière d’aménagement durable des forêts. Le CEF pourrait par conséquent jouer un rôle stratégique important dans la création d’un observatoire national de la forêt.

  
 

* Cette lettre est signée par :

Pierre Drapeau, Département des sciences biologiques (UQAM) et directeur du CEF

Tanya Handa, Département des sciences biologiques, UQAM

Dan Kneeshaw, Département des Sciences biologiques, UQAM

Alain Leduc, Département des Sciences biologiques, UQAM

Alain Paquette, Département des Sciences biologiques, UQAM

Timothy Work, Département des sciences biologiques, UQAM

Étienne Boucher, Département de géographie, UQAM

Michelle Garneau, Département de géographie, UQAM

Éric Pineault, Institut des sciences de l’environnement, UQAM

Marie Saint-Arnaud, Institut des sciences de l’environnement, UQAM

Mark Purdon, École des sciences de la gestion, Institut des sciences de l’environnement UQAM

Nicolas Bélanger, Université TÉLUQ

Élise Filotas, Université TÉLUQ

Hugo Asselin, École d’Études Autochtones, UQAT 

Yves Bergeron, Institut de recherche sur les forêts, UQAT - Département des sciences biologiques, UQAM

Xavier Cavard, Institut de recherche sur les forêts, UQAT

Annie DesRochers, Institut de recherche sur les forêts, UQAT

Nicole Fenton, Institut de recherche sur les forêts, UQAT

Benoit Lafleur, Institut de recherche sur les forêts, UQAT

Fabio Gennaretti, Institut de recherche sur les forêts, UQAT

Miguel Montoro Girona, Institut de recherche sur les forêts, UQAT

Osvaldo Valeria, Institut de recherche sur les forêts, UQAT

Guy Chiasson, Département des sciences sociales, UQO

Mario Gauthier, Département des sciences sociales, UQO

Sylvain Delagrange, Institut des sciences de la forêt tempérée, UQO

Jérôme Dupras, Institut des sciences de la forêt tempérée, UQO

Angélique Dupuch, Institut des sciences de la forêt tempérée, UQO

François Lorenzetti, Institut des sciences de la forêt tempérée, UQO

Audrey Maheu, Institut des sciences de la forêt tempérée, UQO

Christian Messier, Institut des sciences de la forêt tempérée, UQO - Département des sciences biologiques, UQAM

Philippe Nolet, Institut des sciences de la forêt tempérée, UQO

David Rivest, Institut des sciences de la forêt tempérée, UQO

Annie Deslauriers, Département des sciences fondamentales, UQAC

Cornelia Krause, Département des sciences fondamentales, UQAC

Hubert Morin, Département des Sciences fondamentales, UQAC

Olivier Riffon, Département des sciences fondamentales, UQAC

Sergio Rossi, Département des sciences fondamentales, UQAC

Martin Béland, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval 

Louis Bernier, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval

Jean-Michel Beaudoin, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval 

Jérôme Cimon-Morin, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval

Sylvain Jutras, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval

Marc J. Mazerolle, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval

Alison Munson, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval

Jean-Claude Ruel, Département des sciences du bois et de la forêt, Université Laval

Daniel Fortin, Département de biologie, Université Laval

Line Lapointe, Département de biologie, Université Laval

Jean-Pierre Tremblay, Département de biologie, Université Laval

Jean-François Bissonnette, Département de géographie, Université Laval

Martin Simard, Département de géographie, Université Laval

François L’Italien, Département de sociologie, Université Laval

Dominique Arseneault, Département de biologie, chimie et géographie, UQAR

Guillaume de Lafontaine, Département de biologie, chimie et géographie, UQAR 

Martin-Hugues St-Laurent, Département de biologie, chimie et géographie, UQAR 

Robert Schneider, Département de biologie, chimie et géographie, UQAR

Luc Sirois, Département de biologie, chimie et géographie, UQAR

François Girard, Département de géographie, Université de Montréal

Olivier Blarquez, Département de géographie, Université de Montréal

Alain Cogliastro, Institut de recherche en biologie végétale, Université de Montréal

Michel Labrecque, Institut de recherche en biologie végétale, Université de Montréal

Étienne Laliberté, Institut de recherche en biologie végétale, Université de Montréal

Audrey Smargiassi, École de santé publique, Université de Montréal

Sara Teitlebaum, Département de sociologie, Université de Montréal

Emma Despland, Department of Biology, Concordia University

Jeanine-Marie St-Jacques, Department of Geography, Planning and Environment, Concordia University

Marc Bélisle, Université de Sherbrooke

Richard Fournier, Université de Sherbrooke

4 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 20 mars 2021 10 h 50

    Des hommes d'affaires qui gouvernent

    Ça a ces bons côtés mais aussi ces mauvais et quand c'est le territoire où tu habites mais surtout où tes succésseurs habiteront, là il faut que tu prennes un moment pour réfléchir. Veux-tu laisser du cash au suivant ou un millieu de vie sain et agréable pour élever les suivants. Un million sur une île déserte ça sert pas à grand chose même chose dans le désert. c'est pourtant pas difficile à comprendre mais quand la majorité vit dans le moment présent bien le futur est menacé et c'est ce que nous vivons depuis la révolution industrielle avec l'accentuation des disparités sociales et financières et le peuple qui lui nage dans la consommation afin de se sentir exister à l'intérieur de ce mode qui ne l'aime plus bien, bien, si on analyse le traitement subit et tout cela durant une période humanitaire où la technologie n'a jamais été aussi pointu et merveilleuse. Est-ce que ça bénéficie vraiment au peuple au final, je vous laisse répondre au sujet de notre cour à bois aux services des créateurs de richesses pis de jobs.

  • Luc Richard - Abonné 20 mars 2021 13 h 35

    Retour au duplessisme

    Pour Duplessis, la richesse du Québec passait par la concession des nos forêts, de nos mines et de nos rivières à des compagnies étrangères. La recette qu'utilise présentement Legault et ses ministres Dufour et Fitzgibbon n'en diffère pas beaucoup.

    Personnellement, je crois à l'expertise des scientifiques québécois pour la gestion de nos forêts, mais j'aimerais avoir l'équivalent d'un Institut de la Santé publique et d'une direction de la Santé publique vis-à-vis de la santé, comme chien de garde de nos ressources naturelles. Ils seraient dotés de pouvoirs que je ne pressens pas être du ressort d'un Observatoire, tout louabbles que soient ses intentions et ses mécanismes de mobilisation, qui sont également nécessaires.

    C'est un peu le même débat illustré par la gestion de la crise sanitaire actuelle: on abesoin du scientifique, du politique et de la population.

    Mais, ant qu'on pense qu'on n'est pas en urgence climatique, on peut continuer à utiliser les vieiles recettes, entre deux élections....

  • René Deshaies - Abonné 20 mars 2021 17 h 43

    Et la Forêt Privé, qu'en faites-vous!

    Personnellement, ce n'est pas une nouvelle structure qui va faire la différence. La "Structurite à outrance" comme les Agences forestières ne mène nul part. À mon avis, il faut s'attacher aux choses simples ou la base du système sur le terrain comme:
    - Il y a au Québec 140,000 producteurs forestiers qu'on oublie!
    - Faire la mesure statistique de la surface terrière sur tout terrain forestier
    - Avoir des contrôles de qualité
    - Les entreprises opérant sur les terrains de la forêt privée devraient passer des "CONTRATS" dont toute entreprise doit faire.
    - Donner un bon prix pour les producteurs forestiers, non pas basé sur le poids, la corde et le mètre cube, des mesures inéquitables, mais sur le "MILLE PIEDS PLANCHES" une mesure de "VOLUME"
    - Revenir aux mille pieds planches pour que ce soit "RENTABLE" et "ÉQUITABLE" pour les producteurs
    - L'industrie qui abandonne de plus en plus la production et la transformation de bois de 8 pieds, obligeant les producteurs à laisser pourrir ce bois de plus petite taille sur le terrain qui est un "GASPILLAGE HONTEUX "
    - La forêt qui poussent ou se regénèrent le plus rapidement, c'est celle qui poussent dans la "VALLÉE du SAINT-LAURENT" à cause de la longueur de la saison estivale. Et c'est cette partie de notre territoire qu'on devrait favoriser. En créant les conditions favorables aux producteurs privés, comme recevoir un prix décent pour leur matière première, nous sommes convaincus que cela va créer une quantité énorme d'emploi et une grande expertise.
    -C'est dans cette vallée que nous devons favoriser le développement des bonnes façons de faire qui diminueraient les gaz à effet de serre.
    -Les 140,000 producteurs forestiers concourrent à combattre les gaz à effet de serre sans qu'on leur donne un dollar, tout ça gratuitement. Il devrait y avoir aussi des moulins à scie dans toutes les régions de la province pour diminuer les coûts de transport.

    René Deshaies, producteur forestier à l'image de mes Ancêtres.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 20 mars 2021 20 h 08

    Merci à tous ces gens, ces scientifiques

    qui ont pris la peine, le temps et les mots pour le dire...afin de remettre les pendules à l'heure. Tout à votre honneur.!