Le patrimoine fait-il toujours nation?

«Si l’intérêt national n’est plus de mise, s’il n’est plus la valeur discriminante à laquelle doit être jaugé tout immeuble ou tout site candidat au classement, nous pouvons nous demander en quoi le patrimoine protégé par la ministre se distingue de celui cité par les municipalités», écrit l'autrice.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Si l’intérêt national n’est plus de mise, s’il n’est plus la valeur discriminante à laquelle doit être jaugé tout immeuble ou tout site candidat au classement, nous pouvons nous demander en quoi le patrimoine protégé par la ministre se distingue de celui cité par les municipalités», écrit l'autrice.

Voilà 99 ans, le 21 mars 1922, l’Assemblée nationale du Québec sanctionnait la première loi sur le patrimoine culturel ou, plus exactement, la Loi relative à la conservation des monuments et des objets d’art ayant un intérêt historique ou artistique. Le premier attendu du texte affirme que la « conservation des monuments et des objets d’art historiques est d’un intérêt national ».

Lors des récents travaux de la Commission de la culture et de l’éducation consacrés à l’étude détaillée du projet de loi no 69 modifiant la Loi sur le patrimoine culturel, la ministre de la Culture et des Communications a plusieurs fois souligné que le critère d’intérêt national ne serait plus mis en application.

Elle illustre son propos en mentionnant qu’il ne faudrait plus que « Jacques Cartier ait dormi dans une maison » pour qu’elle puisse la protéger. Une décision a marqué les esprits : celle prise par sa prédécesseure, en 2016, de ne pas classer la défunte maison René-Boileau à Chambly, car sa valeur n’aurait pas été jugée d’intérêt national, mais seulement de portée locale.

Une douzaine de constats

Rappelons que le projet de loi no 69 vise à pallier les manques relevés par la vérificatrice générale dans son rapport de juin 2020 quant à la sauvegarde et la valorisation du patrimoine immobilier. Établissant une douzaine de constats, la vérificatrice s’arrête à « l’intérêt national » pour constater que la notion est « non définie » et que la hiérarchisation qu’elle implique est « mal communiquée ».

Plus de 65 % des municipalités sondées affirment ne faire aucune distinction entre l’intérêt national, régional ou local. Le rapport observe par ailleurs que l’intérêt national n’apparaît plus dans la loi depuis 1963 ; lui est substitué « l’intérêt public » en 1972, alors qu’est introduite la Loi sur les biens culturels.

Critère discriminant

Néanmoins, dans la pratique administrative et politique, l’intérêt national opère toujours comme critère discriminant. Pour être patrimonialisé, un immeuble doit refléter au moins l’une des valeurs suivantes : archéologique, architecturale, artistique, emblématique, ethnologique, historique, paysagère, scientifique ou technologique, selon l’article 2 de la Loi sur le patrimoine sanctionnée en 2011 ; le recours à l’intérêt national permet au ministère de la Culture et des Communications de juger de quelle instance relève sa protection : gouvernementale ou municipale.

Si l’intérêt national n’est plus de mise, s’il n’est plus la valeur discriminante à laquelle doit être jaugé tout immeuble ou tout site candidat au classement, nous pouvons nous demander en quoi le patrimoine protégé par la ministre se distingue de celui cité par les municipalités.

Le patrimoine joue un rôle fondamental dans la formation et la perpétuation de l’identité des collectivités en les ancrant dans le temps, en tissant par les récits qu’il suscite non seulement un lien entre les générations au long cours, mais encore entre leurs membres, au présent. Repère territorial, le patrimoine immobilier est un formidable condensateur de la mémoire collective. Citant Charles Péguy, en 1922, le secrétaire de la province, Athanase David, justifiait la première loi sur le patrimoine culturel en ces termes : « Plus nous avons de passé, plus nous devons avoir de mémoire. »

Certes, depuis le début du XXe siècle, au Québec comme ailleurs, la compréhension et la fabrication du patrimoine ont bien changé. L’État aiguillonné par les lettrés n’est plus l’unique ordonnateur et l’enjeu n’est plus seulement de construire la nation. Depuis les années 1970, en réaction à la modernisation urbaine qui fait table rase du passé, des citoyens revendiquent la sauvegarde des édifices et des ensembles bâtis familiers auxquels ils sont attachés. En 1985, le gouvernement du Québec délégua une partie de ses responsabilités en la matière aux municipalités. Par ailleurs, en 1976, le Canada avait signé la Convention du patrimoine mondial.

De nos jours, l’avenir du patrimoine se joue à plusieurs niveaux de pouvoir et d’appartenance. Celui dont relève la responsabilité de la ministre de la Culture et des Communications et du gouvernement du Québec n’est-il pas national ? Quelles significations véhiculent le grandiose fleuve Saint-Laurent, le cadastre et le bâti de l’île d’Orléans, les rares maisons anciennes encore authentiques, les immeubles monumentaux de la rue Saint-Jacques à Montréal ou encore les réalisations bâties emblématiques de la Révolution tranquille ? Sans doute, pour chacun de nous, leur sens immédiat diffère. En les classant ou en les déclarant patrimoine, le gouvernement ne cherche-t-il pas à signaler et à préserver des repères qui permettent de rappeler l’aventure collective dans laquelle est engagée la société québécoise depuis des siècles ?

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