Le «Principe de Joyce» et le droit de vivre en santé

«Ces instruments juridiques ont pourtant le potentiel de sauver la vie des autres Joyce qui doivent se rendre dans les points des services publics auxquels ils ont droit d’accès partout au Québec», écrivent les auteurs.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Ces instruments juridiques ont pourtant le potentiel de sauver la vie des autres Joyce qui doivent se rendre dans les points des services publics auxquels ils ont droit d’accès partout au Québec», écrivent les auteurs.

Le 28 septembre dernier, Joyce Echaquan, une femme atikamekw de 37 ans, diffusait en direct sur les réseaux sociaux le racisme et la maltraitance dont elle était victime au sein de l’hôpital de Joliette. Joyce est décédée peu après, dans des circonstances qui demeurent à être éclaircies par une enquête publique du coronerdont les conclusions seront connues au mois de mai 2021. Le Québec était alors frappé de stupeur par le manque de soins et de compassion dont elle avait été victime. Mais rapidement, des voix se sont élevées pour rappeler qu’il ne s’agissait pas d’un cas isolé et qu’il existait de nombreux autres témoignages de traitements inadéquats des personnes autochtones dans le milieu de la santé.

Au Québec et au Canada, les chartes et les lois assurent pourtant à tous les citoyens le droit à la vie, à la sécurité et à des secours lorsque leur vie est en péril. La Loi sur les services de santé et les services sociaux du Québec prévoit d’ailleurs que « toute personne a le droit de recevoir des services de santé et des services sociaux adéquats » (art. 5). Malgré cela, certaines catégories de personnes ne reçoivent pas la même qualité de soins que la majorité. C’est notamment le cas des personnes autochtones qui jouissent en général d’un moins bon état de santé que la population générale.

Réalités documentées

Dans son rapport final déposé en septembre 2019, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics : écoute, réconciliation et progrès (commission Viens) a d’ailleurs documenté de nombreux enjeux relatifs à la santé des personnes autochtones. On y mentionne notamment les répercussions d’importantes barrières culturelles. Celles-ci tirent leur origine à la fois de préjugés — souvent racistes — entraînant des pratiques non éthiques et discriminatoires, ainsi que de l’écart notable qui existe entre une vision occidentale de la santé, fondée sur des normes biomédicales et sur le caractère unidirectionnel des problèmes de santé, et l’approche holistique et communautaire privilégiée par de nombreux Autochtones.

À cela il faut ajouter des problèmes d’accès aux services, en raison notamment de l’éloignement et de la difficulté d’accès de certaines communautés, ainsi que du manque de ressources et d’infrastructures. Les lourdeurs administratives liées au partage complexe des compétences entre les ordres de gouvernement jouent également un rôle, tout comme les problèmes de gestion des ressources humaines, dont le recrutement difficile de personnel autochtone et un système de plaintes défaillant.

Protection insuffisante

Pour toutes ces raisons, on doit conclure que les protections juridiques en matière de santé applicables à l’ensemble de la population semblent insuffisantes pour assurer une véritable sécurité aux Autochtones. Cela renforce la nécessité de l’article 24 de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), qui rappelle ainsi que « les Autochtones ont aussi le droit d’avoir accès, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé » et qu’ils « ont le droit, en toute égalité, de jouir du meilleur état possible de santé physique et mentale ».

Cet article a d’ailleurs servi de principale source d’inspiration pour la formulation du « Principe de Joyce », élaboré en novembre dernier par la communauté de Manawan et le Conseil de la nation atikamekw à la suite d’une consultation publique. Le « Principe de Joyce » est une déclaration qui se veut un large appel à l’action aux gouvernements, au grand public et aux établissements responsables des soins de santé et des services sociaux pour faire en sorte que la tragédie de la mort de Joyce Echaquan ne se répète plus jamais. Le « Principe de Joyce » fait ainsi écho à l’article 24 de la DNUDPA en réitérant le droit pour les Autochtones d’avoir accès « à tous les services sociaux et de santé ». Il demande également « la reconnaissance et le respect des savoirs et connaissances traditionnelles et vivantes des Autochtones en matière de santé », un élément également présent dans la DNUDPA.

À cet égard, on aura pu noter sur les réseaux sociaux dans les dernières semaines une promotion de l’usage des médecines traditionnelles par plusieurs individus et familles autochtones en prévention ou en combinaison avec le processus de guérison de la COVID-19, qui a fait une entrée remarquée dans plusieurs communautés autochtones au Québec récemment.

Il reste maintenant à faire en sorte que le « Principe de Joyce » ne tombe pas dans les profondes ornières creusées par les tentatives jusqu’ici infructueuses de mise en œuvre de la DNUDPA et des principes fondamentaux déjà bien connus au Québec qu’elle soutient (autodétermination, consentement libre et éclairé, accès aux territoires et aux ressources, notamment). Ces instruments juridiques ont pourtant le potentiel de sauver la vie des autres Joyce qui doivent se rendre dans les points des services publics auxquels ils ont droit d’accès partout au Québec.

De quoi le Québec a-t-il peur encore une fois ?

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La question du jour: le gouvernement du Québec devrait-il adopter une loi contre l’obsolescence programmée des produits électroniques?