Encore une fois

«Outre les appuis symboliques et matériels aux familles endeuillées, notre responsabilité est de tout mettre en œuvre pour prévenir ces situations évitables», écrit l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Outre les appuis symboliques et matériels aux familles endeuillées, notre responsabilité est de tout mettre en œuvre pour prévenir ces situations évitables», écrit l'autrice.

Encore une fois, une femme est décédée dans des circonstances extrêmement difficiles, se sentant obligée de lancer un appel à l’aide sur les médias sociaux pour être entendue. Contrairement à Joyce Echaquan, Mireille Ndjomouo ne semble pas avoir subi d’insultes ouvertes. Certaines personnes utilisent cette différence pour nier que cette dernière puisse avoir vécu du racisme.

Voici quelques éléments pour comprendre comment le racisme peut s’inscrire dans un système. Notez que, vu le peu de données québécoises, j’utiliserai ici des éléments provenant des États-Unis et du Canada. Comme nous vivons en Amérique du Nord, nos systèmes sont des vases communicants à plusieurs égards. On peut donc présumer que les mêmes enjeux se retrouvent ici, bien que peut-être conjugués différemment.

Dans le cas des deux patientes, des substances auxquelles elles étaient allergiques leur auraient été administrées sans tenir compte de leurs avertissements ni de leur refus à cet effet. Déjà marginalisées, elles ont ainsi vu leur expertise sur leur propre santé dévaluée et ignorée. De plus, l’identification du racisme dans leur situation, par elles-mêmes ou leur famille, a été niée. Le raisonnement nié est le suivant : si la patiente avait été une femme blanche, les probabilités auraient été plus grandes que ses mises en garde et son refus de se voir administrer la substance (morphine ou pénicilline) soient pris au sérieux, ce qui aurait diminué la probabilité d’une erreur mortelle. Or, les statistiques tendent à démontrer la validité de ce raisonnement.

En ce qui concerne les femmes noires, les conséquences sur la vie (et la mort) des injustices de ce type sont chiffrées aux États-Unis. Pour ne prendre que les complications obstétricales, rendues plus visibles par Serena Williams après qu’elle eut à en subir les conséquences, les femmes noires aux États-Unis meurent dans une proportion de 41 par 100 000 naissances, les femmes autochtones, dans une proportion de 30 par 100 000 naissances, et les femmes blanches, dans une proportion de 13 pour 100 000 naissances. Le fait que certains marqueurs les prédisposent à certaines complications est souvent connu des femmes elles-mêmes, mais n’est pas toujours connu des professionnels qui les traitent. Ces derniers, bien trop souvent, ne tiennent pas compte des symptômes nommés par leurs patientes.

Du côté autochtone, le Collège des médecins du Canada rapporte à quel point le racisme systémique affecte la santé des personnes qui en sont victimes : « Des expériences liées au racisme, notamment le traitement injuste, ont été rapportées dans plusieurs enquêtes menées auprès des Autochtones, dans plusieurs zones géographiques, avec des taux de prévalence allant de 39 % à 78 %. Dans une étude canadienne, cette situation était tellement grave que les patients autochtones élaboraient une stratégie sur la façon de gérer le racisme avant d’aller consulter à l’urgence. » On sait par ailleurs que de nombreuses femmes autochtones ont été stérilisées sans leur consentement un peu partout au Canada, y compris au Québec.

Une question de dignité

Cette situation peut être analysée comme un cas d’injustice testimoniale. Définie par Miranda Fricker dans son ouvrage Epistemic Injustice : Power and the Ethics of Knowing (Oxford, 2007), c’est une forme d’injustice répandue dans le milieu de la santé envers les groupes marginalisés, entre autres les personnes racisées et autochtones. Elle consiste à invalider le témoignage ou les connaissances d’une personne marginalisée, notamment sur sa propre expérience. Dans le cas présent, cette connaissance était l’allergie à une substance administrée. Les patientes ont payé de leur vie le prix de cette injustice. Nier la pertinence de nommer le racisme dans le système de santé, c’est également invalider le témoignage et l’expérience de ces patientes et de leurs familles respectives.

Outre les appuis symboliques et matériels aux familles endeuillées, notre responsabilité est de tout mettre en œuvre pour prévenir ces situations évitables. Nommer et chiffrer ces expériences sont des étapes nécessaires pour remédier aux injustices qui affectent la vie des victimes, de leurs familles et de leurs communautés. Étudier les inégalités dans nos systèmes de santé, d’éducation, politique et économique, remédier à celles-ci en conséquence, permettrait à tout le monde de vivre et de mourir dans la dignité.

Note de la rédaction

Le Devoir tente aujourd'hui une nouvelle expérience. Plutôt que d'ouvrir plusieurs textes aux commentaires des lecteurs, nous vous proposons une question à débattre pendant la journée, en lien avec l'actualité. Ce format nous permettra notamment de prendre le pouls de notre lectorat et de nous inspirer de votre participation pour développer des sujets et de répondre à vos questions. Nous regarderons de près les résultats de cette expérience pour voir comment la faire évoluer.

 

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