Le REM aérien de l'est sans dessein... du paysage montréalais

«Il importe de reconnaître que les paysages urbains sont des biens collectifs dont les titulaires sont les pouvoirs publics, et conséquemment les citoyens eux-même», estiment les auteurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Il importe de reconnaître que les paysages urbains sont des biens collectifs dont les titulaires sont les pouvoirs publics, et conséquemment les citoyens eux-même», estiment les auteurs.

La question du paysage urbain devient l’un des enjeux clés du scénario aérien du projet du REM de l’Est (CPDQ Infra). Elle se révèle de manière criante par les mots employés dans les médias sociaux et les points de vue exprimés par les experts interpellés dans ce dossier. « Cicatrice urbaine », « dégradation des quartiers », « balafre urbaine », « laideur urbaine », etc., ces mots traduisent depuis plusieurs semaines un véritable malaise dans un débat qui semble bien loin de s’apaiser. Plusieurs leaders d’opinion, universitaires et représentants d’ordres professionnels et ONG exigent haut et fort la mise sur pied d’un comité d’experts indépendants, mais également un véritable débat public. Malgré les bénéfices pressentis du REM sur le plan environnemental comme sur le plan de son potentiel de revitalisation économique de l’est de Montréal, ce débat est plus que souhaitable, il est incontournable.

De fait, il est important de reconnaître, aujourd’hui, et plus que jamais, que le devenir d’une ville ne peut plus résulter d’un parachutage de projets, ni d’une sommation d’infrastructures perçues comme étant des objets dissociés des uns des autres. Cette vision mécaniste de la ville n’est plus acceptable au XXIe siècle parce qu’elle divise, sépare, exclut, coupe, oppose, superpose et oublie jusqu’à en devenir aliénante et étouffante. Montréal porte malheureusement encore les marques de cette attitude brutaliste (ex. : boulevard Métropolitain), attitude que d’aucuns associent aujourd’hui à un passé révolu. Les villes seraient plutôt en quête d’expériences attractives centrées notamment sur le bien-être et l’accès à la nature.

Une valeur sociale et culturelle

Bon nombre de villes à l’échelle internationale ont déjà amorcé ces desseins urbains en considérant la ville comme l’expression de paysages porteuse de valorisations et d’aspirations citoyennes. Depuis le milieu des années 2000, nos recherches sur le territoire montréalais ont rapporté le fait que la population montréalaise valorise considérablement leur milieu de vie au quotidien. Les qualités (ambiance, beauté, verdure) des paysages urbains de proximité (rue, ruelle, jardin, quartier) sont un élément clé de leur bien-être urbain. C’est une tendance qui se confirme. Depuis plusieurs années, les quartiers montréalais affirment et développent leur singularité paysagère par des projets de mise en valeur et de préservation de leurs attraits locaux.

Cette transformation s’est opérée parce que le paysage n’est plus qu’une valeur élitiste comme elle a pu l’être dans le passé. Elle tend à devenir une valeur démocratique et inclusive où tous aspirent à un confort et à une qualité de son cadre de vie. La crise sanitaire actuelle a permis de mettre au premier plan l’importance de ces aspirations. Or, la valorisation du paysage montréalais est un véritable enjeu et reste un défi particulièrement dans certains quartiers de l’est de l’île.

Cette volonté de transformation, Montréal y travaille depuis un bon nombre d’années. Plusieurs efforts ont été consacrés afin de faire de cette ville un lieu de vie, de loisir et de tourisme à la hauteur d’attentes de plus en plus élevées. Cette valeur sociale et culturelle entretenue envers les paysages montréalais est perceptible dans l’attention portée à la qualité de ses patrimoines, ses espaces de nature, ses architectures, ses vues, sa montagne et son fleuve.

À titre d’exemple, cette sensibilité paysagère est présente dès l’adoption du premier plan d’urbanisme de la Ville de Montréal, en 1992, qui reconnaît explicitement l’importance de garantir la visibilité des deux monuments de l’identité montréalais, soit sa montagne et son fleuve. Au-delà des grandes vues consacrées (ex. : belvédères du mont Royal, du quai de l’Horloge), ce sont avant tout celles à partir des rues et des quartiers qui constituent, entre autres, les nouvelles expressions de ses valeurs paysagères.

À ce titre, le Programme particulier d’urbanisme (PPU) des Faubourgs adopté en 2020 témoigne de l’intérêt des vues à préserver à partir de la trame urbaine. Plus largement, en adoptant récemment l’Agenda montréalais 2030 pour la qualité et l’exemplarité en design et en architecture, la Ville de Montréal démontre clairement qu’elle place la qualité du cadre de vie des Montréalaises et des Montréalais comme un levier pour la préservation, la mise en valeur et le développement de son territoire.

Méconnaissance apparente

Ainsi, il importe de reconnaître que les paysages urbains sont des biens collectifs dont les titulaires sont les pouvoirs publics, et conséquemment les citoyens eux-mêmes.

Or, dans le projet d’infrastructure du REM de l’Est, il semble que CPDQ Infra n’est aucunement consciente de cette réalité paysagère montréalaise et des enjeux qui lui sont associés. Ainsi, avec sa proposition de tracé aérien, CPDQ Infra montre sa profonde méconnaissance du paysage urbain montréalais et bafoue les efforts et les mesures engagés par la Ville de Montréal depuis plus de deux décennies.

Aussi, en plus d’un comité d’experts indépendants, l’appel à un débat impliquant les principaux acteurs concernés, soit les pouvoirs publics montréalais, métropolitains et québécois, qui représentent l’intérêt des citoyens, apparaît à nos yeux essentiel. Ce débat, qui devrait être porté par l’Office de consultation publique de Montréal, doit impérativement prendre place en amont des décisions portant sur le tracé du REM de l’Est et alimenter directement le travail d’un comité d’experts indépendants.

Il est clair que l’attitude pressante et cavalière de CDPQ Infra doit laisser place à l’écoute publique et à l’ouverture des points de vue de tous et de chacun et aux actions mesurées.

Note de la rédaction

Le Devoir tente aujourd'hui une nouvelle expérience. Plutôt que d'ouvrir plusieurs textes aux commentaires des lecteurs, nous vous proposons une question à débattre pendant la journée, en lien avec l'actualité. Ce format nous permettra notamment de prendre le pouls de notre lectorat et de nous inspirer de votre participation pour développer des sujets et de répondre à vos questions. Nous regarderons de près les résultats de cette expérience pour voir comment la faire évoluer.

 

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