Sommes-nous un cas singulier en Amérique?

«Évidente comme le paradoxe qu’une collectivité francophone de huit millions d’habitants représente et doit assumer dans une Amérique où elle fait figure de survivance folklorique en regard des 350 millions d’anglophones, des 400 millions d’hispanophones et des 210 millions de lusophones», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Évidente comme le paradoxe qu’une collectivité francophone de huit millions d’habitants représente et doit assumer dans une Amérique où elle fait figure de survivance folklorique en regard des 350 millions d’anglophones, des 400 millions d’hispanophones et des 210 millions de lusophones», écrit l'auteur.

Comme d’autres vieux penseurs nationalistes sans doute, attachés comme moi au grand récit national québécois, je me suis senti interpellé par l’article de Pierre Nepveu paru dans Le Devoir du 13 mars dernier (« La “différence” québécoise en Amérique »). Car s’il est vrai, comme celui-ci l’affirme, que défendre à notre époque ce grand récit relève d’une position « défensive » et « provincialiste » sur l’identité québécoise, je crains toutefois que cette position soit désormais la seule à notre portée, la seule en mesure d’assurer, tant bien que mal, notre survie nationale. Je ne dis pas ça de gaieté de cœur. Loin d’adhérer au « provincialisme », je m’y résigne, quitte à passer, une fois encore, pour une pessimiste incurable.

Sauf qu’il faut bien regarder la réalité en face, cesser de se bercer d’illusions sur notre destin collectif en élaborant des théories compensatoires et occultantes telles que « l’américanité ». D’ailleurs, depuis trente ans au moins, c’est le même pessimisme que l’on reproche à ceux et celles qui ne peuvent s’empêcher de manifester la plus vive inquiétude quant à l’avenir de la nation francophone du Québec. J’en veux pour témoin mon maître Fernand Dumont, que l’on ne lit plus guère aujourd’hui, et pour cause, car sa lucidité est sans doute trop dure à entendre.

À la fin de Genèse de la société québécoise, qu’il fit paraître en 1993, Dumont évoquait le même problème que soulève Pierre Nepveu dans son article : « celui de l’appartenance du Québec à l’Amérique. Problème ancien, problème neuf aussi, et qui mérite, précisait-il, autant d’attention que la question d’une éventuelle souveraineté politique du Québec ».

Plus d’un quart de siècle plus tard, force est de reconnaître que la dernière question ne suscite plus guère d’attention, ce qui rend la première d’autant plus impérieuse. Toutefois, à la différence de Nepveu — dans le sillage de Gérard Bouchard —, Dumont n’enfermait pas la question de l’appartenance du Québec à l’Amérique dans la problématique (ou l’idéologie) de l’américanité, telle qu’elle s’est imposée après la dernière défaite référendaire. Pour lui, la question était autrement plus complexe que celle de l’acceptation finale, pleine et entière, de notre américanité, laquelle était d’ailleurs évidente à ses yeux. Mais évidente comme un défi colossal à relever. Évidente comme le paradoxe qu’une collectivité francophone de huit millions d’habitants représente et doit assumer dans une Amérique où elle fait figure de survivance folklorique en regard des 350 millions d’anglophones, des 400 millions d’hispanophones et des 210 millions de lusophones. Ce n’est pas, comme le croit Nepveu, « éviter de penser notre rapport au continent » qui serait un « cul-de-sac intellectuel et culturel », c’est au contraire ne penser qu’à ça, au point d’en oublier une fois pour toutes notre singularité en Amérique.

Je note avec étonnement que la question du français est pratiquement absente de l’article de Pierre Nepveu, noyée qu’elle est dans le concept supposément « dynamique et créateur » de l’américanité, dont se seraient réclamés « Gaston Miron et de nombreux écrivains et artistes ». Que de nombreux intellectuels québécois aient adopté, mollement et faute de mieux, le concept vaporeux d’américanité, j’en conviens ; mais ce n’est certainement pas le cas de Gaston Miron, n’en déplaise à son biographe. « Qui n’a songé, plus ou moins secrètement, à la vanité de perpétuer [notre] culture ? » osait demander Dumont dans Raisons communes, avant d’ajouter que « nous avons à répondre de la légitimité de notre culture, et plus ouvertement que nos devanciers ».

Comme Dumont, Miron était convaincu que cette réponse devait se faire en français, aussi singulière que soit cette langue en Amérique.

Note de la rédaction

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