Des artistes solidaires ou solitaires?

Sur le terrain, des producteurs ont respecté les contrats malgré les annulations, mais d’autres n’ont offert qu’un maigre dédommagement. Certains ont même avisé les créateurs et créatrices qu’ils et elles ne recevraient rien d’autre que la prestation canadienne d’urgence (PCU).
Photo: Adil Boukind Le Devoir Sur le terrain, des producteurs ont respecté les contrats malgré les annulations, mais d’autres n’ont offert qu’un maigre dédommagement. Certains ont même avisé les créateurs et créatrices qu’ils et elles ne recevraient rien d’autre que la prestation canadienne d’urgence (PCU).

Les salles de spectacle sont toujours fermées en raison de la pandémie. Et les marqueurs en montagnes russes — cas, hospitalisations, décès — n’annoncent rien de bon pour 2021. Quelles leçons tirer de cette situation éprouvante ?

Le monde du théâtre a montré un visage de solidarité face au cataclysme provoqué par le coronavirus. Des prises de parole incisives et pertinentes (de Brigitte Haentjens et Martin Faucher, notamment) ont interpellé un gouvernement Legault plus occupé à se mettre en scène pour redorer son image qu’à prendre soin de la population âgée, de la ventilation dans les écoles ou de ces éternels négligés, les artistes.

Dans le milieu théâtral, derrière les masques solidaires, toutefois, l’apparente entraide se lézarde par endroits. La pandémie a mis en lumière les grandes disparités existant entre les diffuseurs, les compagnies de production et les créateurs et créatrices composant la vaste mosaïque théâtrale. Des résidences de création, des laboratoires, des webdiffusions ont permis à des artistes de pratiquer leur métier. Mais, faute de ressources, d’autres ont dû changer de carrière.

L’inaction de départ du gouvernement québécois a nui. Les gens de théâtre sont passés de la panique à l’incertitude totale, puis à la survie. La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, longtemps aux abonnés absents, aurait pu y rester, disent les méchantes langues, au lieu de suggérer aux artistes de se réinventer avec le « numérique » ou en créant des hologrammes. Le seul art vivant qu’elle semble connaître est celui de mettre le feu aux poudres devant le milieu culturel, qu’on maintient assis entre deux chaises. Heureusement, les divers Conseils des arts ont agi prestement, en reconduisant des subventions et en ajoutant ou en réaffectant un soutien financier dans des programmes d’urgence.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Jeu, hiver 2021, no 177.

Quand l’entraide se fissure

Sur le terrain, des producteurs ont respecté les contrats malgré les annulations, mais d’autres n’ont offert qu’un maigre dédommagement. Certains ont même avisé les créateurs et créatrices qu’ils et elles ne recevraient rien d’autre que la prestation canadienne d’urgence (PCU). Bénéficiant de leurs subventions et de prestations pour les salaires, les institutions théâtrales ont pu, dans la majorité des cas, souffler un peu. L’inquiétude a néanmoins continué de ravager les artistes et les artisans, surtout ceux et celles qui étaient au bas de l’échelle. Des compagnies ont mis des artistes en stand-by en vue d’une reprise en ajoutant qu’en cas d’annulation, ils et elles ne recevraient rien. D’autres ont exigé des regroupements de créateurs des dérogations aux ententes collectives. Et la relève dans les écoles de théâtre se demande, avec raison, si elle a choisi le bon métier.

Les résidences et les laboratoires ne se sont pas multipliés, malgré les exemples exposés sur le site de Jeu en octobre dernier. La débâcle fait en sorte que les futures programmations sont impossibles à construire. On risque d’assister à la désertification des contenus, vides de pièces d’ici et pleins de reprises et d’œuvres venues d’ailleurs. À quand un Panier bleu en théâtre ?

Prévenir pour guérir

Cette crise sans précédent exigera une vraie solidarité du milieu, les enjeux ne portant pas sur le court terme. Il faut penser aux solutions suivantes : une hausse du financement en recherche et création ; une campagne publique de relance des arts vivants ; l’augmentation des subventions et des bourses aux artistes ; un appui ferme aux Conseils des arts afin de transmettre ces messages aux pouvoirs politiques.

Aussi à mettre en avant : le rajeunissement des lois sur le statut de l’artiste ; la révision de l’assurance-emploi pour y inclure les travailleurs et travailleuses autonomes ; la création de liens avec les publics négligés des milieux scolaires et des communautés culturelles ; l’adaptation pour ici du programme français des « intermittents du spectacle », assurant un revenu décent aux artistes de la scène ayant accumulé un certain nombre d’heures dans une période donnée.

Encourager la diffusion, c’est bien, souligne le milieu théâtral, mais s’y limiter ne changera rien si les artistes ne peuvent exercer leur métier décemment. Jusqu’ici, le gouvernement Legault n’a fait que sauver les meubles. Sa vision réductrice basée sur la consommation nous fait rêver au retour d’un ou d’une ministre des Finances — là où se décide le budget attribué à la Culture — fervent d’art, comme Bernard Landry ou Monique Jérôme-Forget. Encore heureux que des gens d’affaires aient pris le relais récemment.

En mars, le gouvernement déposera son budget. Les organismes culturels auront été consultés. Eu égard aux derniers mois, cependant, on peut craindre le pire. Il y aura sans doute des investissements en santé, physique et mentale, pour effacer des années de négligence. Ceux et celles qui œuvrent en « prévention », dont les membres des milieux culturels, se feront probablement dire que leur tour viendra lorsque la population québécoise aura retrouvé la santé. En jouant du coude dans les grandes surfaces pour acheter des téléviseurs géants et du chlore pour la piscine.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.
 



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3 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 16 mars 2021 04 h 42

    Subventions

    Hier, à R-C une artiste parlait de la vraie dynamique.
    Par ex. 40 M$ en subvention. Ce sont les producteurs qui empochent pour des projets et qui distribuent les cachets avec parcimonie. Ne semble pas y avoir de versement direct aux artistes.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 16 mars 2021 09 h 30

      Comme d'habitude: les affaires d'abord!! L'art est plutôt secondaire. Tel l'environnement qui doit TOUJOURS s'incliner devant l'économie. Ainsi, pour tous les palliers de gouvernement c'est 1) la santé matérielle (économie) 2) la santé physique (environnement) et 3) la santé psychologique (arts) s'il reste quelque chose...

  • Cyril Dionne - Abonné 16 mars 2021 10 h 21

    La solidarité à géométrie variable

    Au niveau artistique, il y a eu quelques gagnants et beaucoup de perdants durant cette pandémie. Les grands gagnants sont ceux qui se sont alignés avec le gouvernement (les p'tis amis) ou travaillaient pour différents gouvernements, TLMEP oblige. En plus, ils ont déclaré les émissions d’information comme services essentiels et notre petite gang de « father knows best » ont amplifié leur réputation et du même coup, garni leur portefeuille. Maudit qu’ils aiment cela nous parler de pandémie alors qu’en fait, ils sont complètement inutiles à l’heure d’Internet. Et l’information n’a jamais été biaisée et manipulée qu’aujourd’hui sur les médias d'hier.

    Les perdants de la communauté artistique sont très nombreux ainsi que tous les emplois qui s’y rattachent. Plusieurs viennent quêter quelques petites « jobs » ici et là en se réinventant et en tentant de joindre les deux bouts. Oui, « on risque d’assister à la désertification des contenus, vides de pièces d’ici et pleins de reprises et d’œuvres venues d’ailleurs ». En plus de cela, la censure « wokienne » fait des ravages partout et plusieurs se questionnent s’ils pourront retourner à leur ancien métier sans froisser une âme sensible des minorités visibles. En passant, les « racisés » ont connu un boum médiatique avec cette autoflagellation blanche qui déferle en Occident.

    Le résultat net sera que plusieurs jeunes opteront pour faire d’autres choses que de s’aligner pour un job en culture. La vie d’artiste n’a jamais été aussi précaire qu’aujourd’hui comme si 22 000 $ par année, le salaire moyen des artistes au Québec avant la pandémie, était tellement appétissant. Vivre de son art risque de ne reprendre jamais ses lettres de noblesse.