La politisation des technologies numériques dans nos universités

«Nous devons maintenant accepter sans broncher l’idée qu’il faut offrir des contenus de cours mobilisant le numérique pour stimuler les étudiants, qui auraient des capacités de concentration de plus en plus limitées», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Nous devons maintenant accepter sans broncher l’idée qu’il faut offrir des contenus de cours mobilisant le numérique pour stimuler les étudiants, qui auraient des capacités de concentration de plus en plus limitées», écrit l'auteur.

De la porte d’entrée de mon pavillon universitaire jusqu’à la salle où sesitue mon bureau, on peut compter 17 écrans géants. Ce nombre effarant ne comprend même pas l’énorme télévision qui monopolise un mur complet de la salle de travail. Cette anecdote sur mon espace de travail peut sembler parfaitement anodine, j’en conviens. Toutefois, le nœud du problème réside précisément dans cette banalité. S’il est de plus en plus commun de critiquer l’empreinte du numérique sur notre vie sociale et politique, il estbien moins fréquent dans les universités de reconnaître l’asservissement de ce milieu aux nouvelles technologies numériques. Les universités, censées être des espaces de remises en question et de réflexions politiques, sont les premières à accepter béatement les nouvelles technologies sans le moindre questionnement. J’irais même plus loin en affirmant que les universités représentent aujourd’hui les hauts lieux de la docilité face aux technologies numériques.

La recherche documentaire, la réalisation d’un baccalauréat, les présentations orales et la rédaction peuventdésormais toutes se passer de la lecture d’un livre complet ou de l’écriture manuscrite dans un cahier, mais ils ne peuvent en aucun cas se produire sans un ordinateur et Internet. Que ce soit en classe, en bibliothèque, dans un bureau, dans une salle de conférences, il n’existe presque plus d’espace dont les activités qui s’y déroulent ne dépendent pas d’un support visuel numérique ou de ressources Internet. Des dizaines de justifications viennent nous faire croire qu’on ne peut en aucun cas échapper à tout ce « progrès » inéluctable. Nous avons maintenant accès à des millions d’articles en ligne. Nous pouvons stimuler les étudiantsdans la classe en leur montrant desvidéos, des photos et autres. Nous pouvons maintenant faire rayonner la recherche d’ici à travers le monde. Et surtout… nous pouvons transformer les universités en entreprises productivistes qui se basent sur les technologies numériques pour prendre part au capitalisme universitaire.

Nous devons maintenant accepter sans broncher l’idée qu’il faut offrir des contenus de cours mobilisant le numérique pour stimuler les étudiants, qui auraient des capacités de concentration de plus en plus limitées. Plutôt que de chercher à comprendre ce qui cause ce problème pour en éradiquer la source, on entretient cette pathologie en incorporant de plus en plus les nouvelles technologies qui sont supposément les seules façons de stimuler l’intérêt des étudiants. Ainsi, il est devenu presque inenvisageable dedonner un cours sans PowerPoint, comme si la capacité d’un professeur à capter l’attention des étudiants n’était apparue qu’avec l’avènement du rétroprojecteur…

On nous dira que la masse quasi infinie d’articles en ligne est censée rendre le savoir scientifique international plus accessible aux étudiants. Vraiment ? Les étudiants lisent-ils plus qu’avant l’arrivée des bases de données en ligne ou cette surabondance les pousse-t-elle inexorablement vers une couverture plus en surface de la littérature ? Google Scholar permet-il de diffuser les savoirs produits dans de petites universités ou ce moteur de recherche contribue-t-il davantage à l’homogénéisation de la production scientifique en favorisant la diffusion (en anglais) des idées déjà dominantes vers les pays universitairement secondaires dans une économie du savoir globalisée ? Les ordinateurs et Internet nous permettent-ils de produire des recherches nécessairement plus poussées et complexes qu’auparavant ? Qui oserait affirmer sans rire que des penseurs comme Marx ou Foucault auraient eu besoin d’un ordinateur et d’Internet pour faire passer leurs travaux « à un autre niveau » !

Comment en sommes-nous arrivés à développer une telle dépendance qui réduit nos capacités de rédaction (à la main), notre concentration, notre efficacité, nos aptitudes à développer une pensée sur un temps long, notre besoin d’ouvrir un livre pour alimenter une réflexion ? Faut-il attendre la destruction complète de nos capacités à produire le savoir sans haute technologie pour réclamer une politisation du numérique dans nos vies et dans nos universités ? Dans le monde universitaire, on reconnaît à juste titre que les discours sont politiques, que le choix d’une langue pour mener une recherche est politique ou que la production d’un savoir scientifique est politique,mais on se refuse à reconnaître que les technologies qui servent à produire et à diffuser ces savoirs le sont tout autant.

Nous devons être conscients que les technologies structurent notre pensée et modifient notre rapport au savoir et à la réflexion. Sans prêcher pour un retour au parchemin, il me semble plus que temps de voir se lever des critiques devant cette hégémonie du numérique dans la production et dans la transmission du savoir universitaire.

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