La COVID-19 révélatrice d’un Québec en déficit de soins

La pandémie de COVID-19  révèle l’ampleur de l’humiliation que nous faisons vivre aux personnes les plus vulnérables de notre société.
Jacques Nadeau Le Devoir La pandémie de COVID-19 révèle l’ampleur de l’humiliation que nous faisons vivre aux personnes les plus vulnérables de notre société.

Depuis l’arrivée de la COVID-19 au Québec, cette maladie a, en date du 14 mars 2021, tué 10 540 personnes. À elles seules, les personnes de plus de 70 ans comptent pour un peu plus de 90 % de ce nombre. Au cours de la première vague, soit avant le 1er septembre 2020, 68,3 % des décès eurent lieu dans les CHSLD et 16,5 % dans les RPA. Bien que la deuxième vague soit moins mortelle dans les CHSLD et les RPA, ce sont tout de même près de 64 % des décès qui sont survenus dans ces lieux, ironiquement nommés « milieux de vie » par les gestionnaires du système de santé et les experts de la sénescence.

En 2012-2013, ma collègue Danielle Blondeau, infirmière et éthicienne, décédée prématurément en 2014, était farouchement opposée au virage vers l’aide médicale à mourir. Elle craignait que la société québécoise poursuive son désinvestissement dans le « soin » au profit, et j’utilise sciemment ce mot,d’un système de santé axé sur le curatif et la rentabilité.

J’aimais discuter avec ma collègue. De mon côté, j’estimais essentielle l’adoption de cette loi du fait qu’elle allait contribuer au respect du droit à l’autodétermination des personnes jusqu’à leur dernier souffle. Danielle craignait les dérives. Elle estimait que le système de santé risquait de délaisser son obligation de mutualité envers les humains.

Cet abandon du soin n’était certes pas un objectif des politiciens qui militaient pour l’avènement de cette loi. Toutefois, je le concède aujourd’hui à Danielle, cette priorisation du « mourir dans la dignité » constituait, du moins en partie, un révélateur d’une société souffrant de cécité envers la nécessité du « prendre soin » indispensable au « vivre dans la dignité ». Déjà, à cette époque, d’alarmants indicateurs scintillaient de tous leurs feux pour révéler le manque de soins dont souffraient les plus vulnérables. Imaginez ! L’État québécois, en 2016, le plus sérieusement du monde, légiférait pour justifier qu’unbain hebdomadaire, pour un pensionnaire en CHSLD, suffisait et que les pommes de terre en poudre constituaient un choix nutritif pour les pensionnaires de ces institutions.

Les soignants négligés

La crise de la COVID-19 a également révélé le peu de considération que l’État québécois porte, depuis des décennies, aux soignants. Un état de fait qui perdure depuis de bien trop nombreuses années. Au moment du pic de la première vague de la COVID-19, lors de ses points de presse, le premier ministre Legault reconnaissait que l’État québécois avait, depuis des décennies, négligé les aides-soignants et les préposés aux bénéficiaires. L’absence de soin était à ce point critique dans les CHSLD, les RPA et les RI que, dans les faits, ce n’est pas la COVID-19 qui tuait les personnes âgées. Un urgentologue de Montréal mentionna que les personnes âgées transférées vers l’urgence où il travaillait étaient dans un bien piètre état. En plus d’être affamées, plusieurs étaient déshydratées à un point tel qu’elles souffraient d’insuffisance rénale.

Il n’y a pas de soin, rappelle le philosophe Frédéric Worms, sans manifestation d’une vulnérabilité quirequiert de l’aide. Toutefois, si cette aide peut apporter du secours, contribuer à l’émancipation, elle peut, malheureusement, devenir un espace d’exercice d’un pouvoir abusif et assujettissant. Et, manifestement, de trop nombreux gestionnaires, pendant des décennies, en appliquant le lean management ont fait preuve d’un pouvoir abusif sur des milliers de vies fragilisées.

 
64 %
C’est la part des décès dus à la COVID-19 au Québec qui ont eu lieu dans les CHSLD et les RPA.

Le secteur de la santé est devenu un business à rentabiliser, en calculant rigoureusement le nombre de débarbouillettes, de serviettes, de rouleaux de papier hygiénique, de draps, de bains, de fibres, de calories… à investir dans le cycle de production. Le temps investi dans tout acte soignant étant, lui aussi, calculé, chronométré. Changer un lit, une couche, donner à boire, à manger à un patient, questionner,parler à une personne alitée… tout,absolument tout fut calculé avec la complicité de chercheurs chevronnés. Pendant ce temps, l’État puisait allégrement dans ses goussets pour assurer une rémunération équitable auxenfants chéris du système de santé,les disciples d’Esculape.

Dans le dernier ouvrage de Danielle Blondeau, publié en 2013, le philosophe Thomas de Koninck écrivait que« le degré de civilisation d’un peuple, d’une société, se mesure à sa conception de l’hospitalité ». Des propos qui rejoignent ceux du philosophe israélien Avishai Margalit, qui affirme qu’une « société décente est une société dont les institutions n’humilient pas les gens ». La pandémie de la COVID-19 révèle l’ampleur de l’humiliation que nous faisons vivre aux personnes les plus vulnérables de notre société.Danielle soutenait, à juste titre, que l’hospitalité de notre système de santé était en voie de dissolution. Hospitalité… un mot ayant pour origine latine, hospes, qui désigne l’hôte […].

Depuis 2014, la Loi sur l’aide médicale à mourir a permis que de nombreuses personnes puissent mourir dans la dignité. Il serait temps de nous préoccuper du « vivre dans la dignité ». Simone de Beauvoir, « pour briser la conspiration du silence » envers le vieil âge, publiait, en 1970, son volumineux essai La vieillesse. Je la paraphrase en affirmant que la COVID-19 n’est pas la cause première des nombreux décès de milliers de personnes du grand âge. La cause première est, plutôt, le sortque notre société réserve à cette vieillesse fragilisée. C’est l’humain tout entier, proposait Beauvoir, qu’il faut refaire. Ce sont les relations entre les êtres humains qu’il faut recréer, si l’on veut que la condition des personnes âgées fragilisées devienne acceptable. Un être humain « ne devrait pas aborder la fin de sa vie les mains vides et solitaire ».

17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 15 mars 2021 05 h 40

    La recherche du profit à tout prix.

    Merci, monsieur Roy, de nous rappeler que « le degré de civilisation d’un peuple, d’une société, se mesure à sa conception de l’hospitalité ».
    Effectivement, nos gouvernements parlent de la dignité de la personne au bout des lèvres, mais en réalité ils laissent les gens les plus vulnérables croupir dans les mouroirs que l'on appelle les CHSLD.
    Au lieu de mettre les fonds nécessaires pour que les ainés puissent vivre la fin de leur vie dans la dignité, on laisse les prédateurs à la recherche des profits, faire de l'argent sur le dos de nos ainés. Quelle honte!

    • Yvon Bureau - Abonné 15 mars 2021 19 h 33

      Vive+++ les soins et les services à domicile.
      Vive+++ le CLSC 24/7 ou tout au-moins CLSC 18/7.
      AVEC les fonds appropriés.

  • Germain Dallaire - Abonné 15 mars 2021 08 h 40

    Des beaux principes qui cachent l'essentiel

    L'aide à mourir, à mon avis, est une très bonne chose mais aussi, elle sert bien les intérêts du désengagement de l'État. J'ai fait ma carrière en psychiatrie et je me souviens qu'au début des années 80, il était très difficile pour un patient de signer un refus de traitement. Les infirmières faisaient tout pour le dissuader. Une décennie plus tard, c'était l'inverse. Les infirmières faisaient tout pour inciter un patient à signer un tel refus. Aujourd'hui en psychiatrie, le concept à la mode est l'empowerment, un très louable concept qui met l'accent sur la responsabilité de l'individu. Encore là, ces tendances s'inscrivent parfaitement dans la logique de désengagement de l'État.
    Avec la pandémie, on a atteint le fond du baril. Ce qu'on ne voulait pas voir nous a sauté au visage. L'hécatombe du printemps est le résultat de 40 ans de néolibéralisme. 40 ans où on a dévalorisé la fonction publique et systémiquement opposé les conditions de travail des employé(e)s de l'État à sa santé financière. Au Québec, le virage s'est opéré en 1981 avec le décret du gouvernement Lévesque. Il s'est accentué dramatiquement avec la diminution des transferts fédéraux après le référendum volé de 1995. Les fédéraux ne s'en cachaient même pas, ces coupures visaient à affaiblir le mouvement souverainiste au Québec.
    On a connu les années noires des gouvernements libéraux dirigés par des médecins spécialistes qui en ont profité pour partir avec la caisse et accentuer le virage hospitalo-centriste en investissant une fortune dans deux méga-hôpitaux universitaire dédiés à la médecine de pointe.
    Les caquistes pour leur part, ont déjà baissé les bras quant à l'amélioration des services publics. Leur solution, c'est la sous-traitance. Ils se déchargent de leur responsabilité. On l'a vu avec le recours au privé pour suppléer au délestage et on le voit dans sa procrastination concernant les négociations du secteur public. Au Québec, le virage vers un État fort, responsable et indépendant s'impose.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 15 mars 2021 09 h 07

    Vivre en santé

    Absolument d'accord avec l'objectif de vivre en dignité mais j'y ajouterais vivre en santé, ce qui est possible avec les avancées de la physiologie telle que pratiquée par Christophe de Jaeger. En seulement, les gens doivent vouloir prendre soini de soi et le Gouvernement a une part à faire: du sopport pour offrir la mesure de l'âge physiologique et de l'aide pour adminstrer des moyens pour corriger les déficits observés par la dite mesure..
    Il s'agit du longévisme qui vise l'optimisation du Capital santé. Une bibite de type martienne!!

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 15 mars 2021 09 h 41

      Je pourrais aussi ajouter que: selon l'auteur, économiste Éloi Laurent, du livre Et si la santé guidait le monde, la Nouvelle Zélande a très bien performé dans la pandémie, avec peu de morts. Ce pays est un des rares a s'être donné un budget pour le bien-vivre.

  • Yves Corbeil - Inscrit 15 mars 2021 10 h 50

    Vous avez entièrement raison

    Et que retirons-nous de tout cela quand nous serons tous vacciner...pour celui-là, le 19. La chronique de Maka Kotto ce matin est interressante sur la suite que tout cela «pourrait» prendre ou ne pourrait pas prendre.

    À méditer.

    Pour enfin rompre avec la façon comptable de voir les choses mais SURTOUT sur la façon individuel de vivre nos vies comme citoyen du Québec et du monde.

  • France Marcotte - Abonnée 15 mars 2021 11 h 14

    Glissement?

    «L’absence de soin était à ce point critique dans les CHSLD, les RPA et les RI que, dans les faits, ce n’est pas la COVID-19 qui tuait les personnes âgées.»
    Cette affirmation me trouble car les négationnistes de la pandémie et des mesures sanitaires affirment quelque chose de semblable.

    • Bernard Roy - Abonné 15 mars 2021 13 h 16

      Il ne faut pas exagérer...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 15 mars 2021 15 h 16

      C'est l'absence du personnel qui était le point critique.

      Les horreurs vues découlaient du manque de personnel, qui lui partait se protéger d'un virus qui faisait terriblement peur.

      Probablement qu'on ne saura jamais l'ampleur de cet abandon de personnel, la machine bureaucratique traitant l'absence comme une information privée et confidentielle. Même les politiciens ne peuvent, ou ont grande misère à avoir l'heure juste sur le sujet.

      Depuis fort longtemps l'absentéisme des travailleurs en CHSLD est un grave problème qui est toujours minimisé. La "culture" de cet absentéisme prédisposait à une fuite massive de personnel soignant devant un covid qui se propageait sournoisement. 

    • Nadia Alexan - Abonnée 15 mars 2021 17 h 05

      À monsieur Arès: les atrocités aux seines des CHSLD étaient connues de nos gouvernements successifs depuis longtemps, au moins vingt ans, bien avant l'avènement du coronavirus.
      «L’alarme avait été sonnée à de nombreuses reprises », déplore Marie Rinfret, la protectrice du citoyen, dans son rapport annuel. « Malheureusement, les solutions à apporter pour fournir aux aînés un milieu de vie et de soins sécuritaire humain et répondant à leurs besoins avaient été reportées. »
      Les propriétaires des résidences privées s'intéressent d'abord à leurs
      profits avant la dignité des aînés. Ils ne veulent pas payer des salaires vivables aux infirmières et aux préposés qui font un travail admirable pour des miettes.