Histoire nationale et pluralisme

«Dans une démocratie, pour justifier l’insertion sociale d’une minorité, il semble préférable de s’en remettre plus simplement et plus équitablement à une norme universelle qui est celle des droits de la personne», estime l'auteur.
 
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Dans une démocratie, pour justifier l’insertion sociale d’une minorité, il semble préférable de s’en remettre plus simplement et plus équitablement à une norme universelle qui est celle des droits de la personne», estime l'auteur.
 

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Depuis quelques décennies, l’écriture de l’histoire nationale s’est profondément transformée au Québec, en bonne partie sous l’influence du rapport Parent. L’un des changements a conduit à en décentrer l’objet principal en l’étendant à l’étude des minorités au lieu de le restreindre à la majorité canadienne-française, comme le faisaient les anciens manuels.

Le but était d’éviter d’établir des hiérarchies discriminatoires entre les premières et la seconde. C’est ainsi qu’est apparu ce qu’on peut appeler « l’histoire-contribution ».

Essentiellement, l’idée consiste à justifier l’inclusion et la reconnaissance des minorités en se basant sur leur contribution ou leur apport au développement de la société (on précise parfois : « l’importance » de cet apport). C’est une idée venue du Canada anglais, où elle est très répandue, ainsi que des États-Unis.

Elle occupe maintenant une place importante dans l’histoire nationale au Québec, surtout dans des programmes et des rapports gouvernementaux. Plus généralement, elle a pénétré la réflexion sur l’inclusion des communautés traditionnellement marginalisées.

Tout en partageant sans réserve la préoccupation à l’origine de cette formule, je crois qu’elle souffre de carences importantes. J’en signale quatre.

Quatre carences importantes

Il y a d’abord le problème de l’évaluation. Comment soupeser la contribution d’un groupe ethnoculturel à la vie d’une société par rapport à d’autres groupes ?

Deuxièmement, le procédé, s’il est appliqué méthodiquement, mène inévitablement à la création d’autres hiérarchies basées cette fois sur le « mérite ».

En troisième lieu, il est foncièrement inique. Il est évident qu’une minorité privilégiée ayant longtemps occupé une position dominante dans la société se caractérisera par une importante « contribution ».

À l’inverse, pour une communauté marginalisée, plongée dans la pauvreté et longtemps soumise à un régime de discrimination et de racisme, il sera évidemment difficile de bien figurer sur cette échelle. Nous verrons que, selon une autre perspective, ces minorités devraient au contraire se voir accorder une grande attention à cause précisément des injustices dont elles ont été victimes et des effets sociaux qui en ont découlé.

Le quatrième problème met au grand jour ces travers en même temps que le fondement douteux du procédé. En effet, ce sont principalement des membres ou des institutions de la majorité qui évaluent la contribution ou le mérite des minorités.

Arbitraire et subjectivité

En somme, conçue pour supprimer une hiérarchie sociale inique, la formule en vient elle-même à en instituer une autre, sujette à l’arbitraire et à la subjectivité.

Dans une démocratie, pour justifier l’insertion sociale d’une minorité, il semble préférable de s’en remettre plus simplement et plus équitablement à une norme universelle qui est celle des droits de la personne. Tous les citoyens doivent être traités également, quelles que soient leurs origines et leurs « performances » collectives sur quelque échelle que ce soit. La reconnaissance civique fait partie des droits fondamentaux. C’est aussi un corollaire du pluralisme.

Il s’ensuit que des réalisations remarquables associées à une communauté ou à des membres d’une communauté seront évidemment soulignées. Mais on ne devrait pas en faire une condition de leur reconnaissance ou de leur inclusion sociale.

Au mieux, cette idée de la contribution n’est qu’une métaphore, mais même à ce titre, elle reste ambiguë, mal inspirée, et elle devrait disparaître du discours public.

Singularité de la nation

En marge du texte de Mme Anne Légaré (2 mars) réagissant au mien (27-28 février) sur l’américanité du Québec...

Après d’autres (par exemple Jacques Beauchemin, ici même le 31 mars 2016), l’autrice s’inquiète de ce que l’idée du Québec comme nation des Amériques et du Nouveau Monde entraînerait une grave conséquence, soit de l’empêcher d’exprimer sa singularité. Son identité se dissoudrait ainsi dans une sorte de creuset.

Il me semble plutôt que cette idée ouvrait un horizon au sein duquel le Québec aurait pu justement exprimer ses différences au-delà du carcan canadien, de son éternel face-à-face avec les États-Unis et de son rapport stérilisant avec la France — un peu comme il le fait présentement à l’échelle mondiale. Par ailleurs, ces nations neuves avaient d’autant plus à se dire et à apprendre les unes des autres que leur parcours les a confrontées à des défis similaires découlant de leur volonté de s’établir symboliquement et politiquement comme nation.

Ces défis consistaient donc principalement a) à se donner des racines lointaines (une mémoire longue), b) à s’affranchir du lien colonial, c) à souder leur diversité ethnique, d) à se définir une identité, e) à s’assigner une destinée. Chacune s’y est employée à sa façon, en accord avec des contraintes et suivant des stratégies qui lui étaient propres, exprimant ainsi des singularités que la comparaison fait ressortir.

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