Plaidoyer pour un Observatoire national de la liberté universitaire

«Des mots sont honnis, des œuvres sont
Photo: Damien Meyer Agence France-Presse «Des mots sont honnis, des œuvres sont "mises à l’index" et, comble de tout, des clients sont remboursés quand un cours ne leur donne pas satisfaction, signes d’une censure de plus en plus saillante», déplore l'auteur.

Les universités traversent sinon une crise, du moins une période trouble qui met à mal son assise fondamentale, celle d’enseigner et de faire de la recherche sur des bases soutenant la quête de la vérité dans l’exercice libre de la pensée critique.

En effet, voilà que, depuis quelques mois, des mots sont honnis, des œuvres sont « mises à l’index » et, comble de tout, des clients sont remboursés quand un cours ne leur donne pas satisfaction, signes d’une censure de plus en plus saillante. Cela est bien connu et, selon l’expression consacrée, fait passablement la manchette ces temps-ci. Mais comment avancer sensément dans cette mer d’opinions, voire d’affrontements ? Se trouve-t-il une « solution » aux problèmes présents ?

D’aucuns ont suggéré une loi sur la liberté universitaire (Jean-Marie Lafortune, Le Devoir, 5 mars 2021), dont je fus, suggérant une « loi-cadre » (Le Devoir, 29 octobre 2020). Sans exclure cette possibilité, je crois qu’une telle loi doit s’appuyer sur un espace collectif ayant pour fonction de documenter, d’informer et d’intervenir sur la question, lieu de structuration du débat public.

Je propose à cette fin la création d’un « Observatoire national de la liberté universitaire ».

Innombrables sont les observatoires, au point qu’il semble y avoir là un certain effet de mode ; mais leur multiplication montre aussi leur pertinence. Les observatoires ou, du moins, les observatoires sociaux émanent de la nécessité de tensions à circonscrire, de problèmes à résoudre : observatoires sur le climat, observatoires socioéconomiques, sur la violence familiale, sur les jeux, etc. Or, il me semble important, et urgent, que l’on mette sur pied un tel observatoire national de la liberté universitaire.

Cet observatoire ne serait pas, comme dans le cas de certains organismes, un simple conseiller du ministère de l’Enseignement supérieur, bien qu’il puisse y être indirectement rattaché. Avant toute chose, il remplirait les fonctions dévolues à ce type d’organisation : 1) espace de documentation sur la liberté universitaire, documentation scientifique et « casuistique », si je puis dire ; 2) prises de position publiques ; 3) défense de la liberté universitaire et de celles et ceux qui sont pris à partie, voire victimes de contraintes ou de censures dans leur enseignement et leurs recherches ; 4) recherche de solution dans les cas de différends.

Il est étonnant que nous n’ayons pas encore cette inscription publique, cet espace reconnu de discussion sur le sujet. Certes, les conventions collectives enchâssent la liberté universitaire ; on retrouve également ces grands principes dans les énoncés politiques, tel le plus récent, « L’université québécoise du futur », sous la présidence de Rémi Quirion (septembre 2020). On y présente un bref historique de la question, émaillé de prises de position collectives depuis les dernières décennies. Je retiens ce paragraphe :

« La liberté académique aide à contrecarrer les fausses nouvelles (rumeurs, radios poubelles, etc.) et à protéger la santé et la sécurité des citoyennes et des citoyens (parole des spécialistes sur les épidémies, les vaccins, les médicaments, les attentats, etc.). Il faut reconnaître que, outre des menaces venant de l’extérieur de l’université, la liberté académique peut aussi être menacée dans l’institution même par des groupes internes qui bloquent les échanges d’idées pleinement ouverts en raison de convictions préalables récusant a priori certaines idées, conceptions ou théories. » (65)

Puis, la reconnaissance d’une urgence : « À notre époque comme à d’autres moments de l’histoire, des phénomènes portent un potentiel d’érosion de la liberté académique […]. En outre, la liberté académique ne jouit pas au Québec d’une protection législative à large portée. » (65-66) Un « plan d’action » est censé suivre ce document. Mais quand ? Comme l’écrivait un certain frère Untel dans ses Insolences, quand le feu est pris à la maison, on ne réveille pas ses habitants avec une petite sérénade de Mozart !

Par où commencer ? Si le comité-conseil que met sur pied le ministère de l’Enseignement supérieur y voit là une piste valable, il pourrait jeter les bases d’un tel Observatoire, en assurant son indépendance et sa pérennité. Que le gouvernement soit à l’origine de ce projet pourrait faire sens, dans la mesure où la liberté est un « bien commun » ; mais la prudence exigerait qu’il crée une institution qu’il appuie dans ses moyens, mais qui est libre dans ses fins.

Le scientifique en chef Rémi Quirion conclut l’introduction à « L’université du futur » : « Ayons l’audace de nos rêves ! » À cela je réponds : « Ayons l’audace de sauver nos rêves. » Pourquoi l’université a-t-elle besoin d’un observatoire ? D’abord, parce que la représentation de ce qu’est la liberté universitaire nécessite une nouvelle visibilité, voire une réactivation ; ensuite, parce qu’il faut recueillir et diffuser la connaissance à ce sujet ; enfin, que l’on doit agir, intervenir, arbitrer.

Sans en faire une panacée, et bien au fait des interrogations qu’une telle initiative peut soulever, je crois néanmoins qu’un observatoire national de la liberté universitaire désignerait une voie/voix de référence dans la situation présente et pour l’avenir ; j’espère que l’on examinera cette possibilité.

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