La «différence» québécoise en Amérique

«L’identité se construit autant dans le dialogue, les interrelations, les comparaisons, les affinités et les analogies que dans les refus et la volonté acharnée de se distinguer», estime l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «L’identité se construit autant dans le dialogue, les interrelations, les comparaisons, les affinités et les analogies que dans les refus et la volonté acharnée de se distinguer», estime l'auteur.

« L’identité se construit dans la différence », écrit Anne Légaré (Le Devoir, 2 mars 2021). Mais suffit-il de se distinguer pour être soi ? Les limites d’une telle conception de l’identité apparaissent clairement si l’on songe à un individu qui vous dirait : « Je ne suis pas Marie, Félix, Nicolas, Stéphane, je ne suis aucun de mes frères et sœurs ni aucun de mes amis, voilà ce que je suis », ou à un Français qui définirait l’identité française sur ce mode : « Un Français, ce n’est ni un Italien, ni un Allemand, ni un Espagnol, ni un Anglais, etc. » Anne Légaré ne croit sûrement pas que cela suffit, mais soutenir que parce que nous sommes un cas singulier en Amérique (sommes-nous d’ailleurs les seuls ?), nous devrions dépenser le plus gros de notre énergie à nous différencier encore plus et à éviter de penser notre rapport au continent, d’examiner des analogies, des affinités entre le Québec et d’autres cultures américaines. Une telle vision nous engage, je le crains, dans un cul-de-sac intellectuel et culturel.

Pour comprendre l’américanité, une notion loin d’être exclusive à Gérard Bouchard, il me semble qu’il conviendrait d’abord de ne pas la caricaturer : personne n’a jamais prétendu que nous avons autant d’affinités avec le Brésil, ou encore avec l’Uruguay (!) qu’avec les États-Unis. L’américanité a été, surtout depuis 1945, un concept dynamique, créateur, revendiqué par Gaston Miron lui-même et de nombreux écrivains et artistes. Ce concept a servi à définir notre sensibilité propre et à saisir de nouvelles dimensions de ce que nous sommes devenus comme nation. Impossible, par exemple, de penser l’œuvre d’un grand artiste comme René Derouin sans cette référence, qui englobe à la fois la notion de territoire et de nordicité et qui entretient des liens profonds avec le Mexique. Aujourd’hui, je connais bien peu d’écrivains et d’artistes qui jugeraient insignifiante ou tout à fait secondaire cette référence aux Amériques. Une référence d’ailleurs multiple et d’une grande fécondité ; que dire, par exemple, d’un Rodney Saint-Éloi qui, venu d’Haïti, a fondé à Montréal une maison d’édition, Mémoire d’encrier, devenue un lieu essentiel non seulement pour des écrivains noirs, mais aussi pour des écrivaines du Québec innu comme Joséphine Bacon et d’autres ?

Au milieu des années 1990, l’américanité a été une notion utile pour penser la mutation identitaire qui se produisait au Québec depuis 1980. La romancière et essayiste Monique LaRue a résumé dans les termes les plus nets ce qui se passait alors : « Le sens des mots peuple québécois avait changé. » (La leçon de Jérusalem, 2015.) L’absorption des enfants d’immigrants à l’école française, les ententes sur l’immigration avec le gouvernement fédéral et l’arrivée de nombreux et très visibles « écrivains migrants », Dany Laferrière en tête, ne permettaient plus de limiter aux seuls anciens Canadiens français le statut de Québécois. C’est ce qu’avaient déjà conclu l’historien Paul-André Linteau et son équipe : le terme « québécois » désignait dorénavant tous les habitants du territoire du Québec. En même temps, notre mémoire canadienne-française se révélait plus que jamais continentale : nous ne pouvons plus ignorer aujourd’hui que nous avons essaimé dans toute l’Amérique du Nord.

Chez Gérard Bouchard, cela a imposé une relecture de notre récit collectif marqué par la Conquête et les luttes politiques que l’on sait, incluant des composantes négligées ou à réévaluer : notre occupation du territoire, notre rapport aux Autochtones, à la mère-patrie, aux groupes immigrants arrivés depuis le XIXe siècle, etc. Mais très vite, cet élargissement a été vu par des penseurs nationalistes comme une manière de « diluer », d’« édulcorer » le grand récit national québécois, fondé sur l’unité d’un peuple en route vers la réalisation de soi. Cette position défensive trouve aujourd’hui des échos dans la conception plutôt provincialiste de l’identité québécoise professée par le gouvernement actuel, mal à l’aise avec les réalités montréalaises, avec la diversité, avec la question de l’immigration, et appliqué surtout, au-delà de notre bonhommie proverbiale, à nous définir par notre différence, par ce que nous refusons d’être et d’abord : ni Américains, ni Canadiens, ni multiculturalistes. Soit, mais encore ? Quel est le contenu positif, vivant, dynamique de cette « identité » qui se veut surtout différentielle ? Est-ce ce rétrécissement défensif que l’on a à proposer aux jeunes Québécois ? L’identité se construit autant dans le dialogue, les interrelations, les comparaisons, les affinités et les analogies que dans les refus et la volonté acharnée de se distinguer. C’est cette construction que l’américanité québécoise cherche à décrire et à assumer depuis le milieu du XXe siècle.

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