Sur la stérilisation forcée des femmes autochtones au Canada

«Malgré l’image bienveillante du Canada, son histoire regorge d’exemples de violence médicale génocidaire infligée aux communautés autochtones, y compris envers des enfants, avec des médecins canadiens menant souvent la charge», écrivent les auteurs.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Malgré l’image bienveillante du Canada, son histoire regorge d’exemples de violence médicale génocidaire infligée aux communautés autochtones, y compris envers des enfants, avec des médecins canadiens menant souvent la charge», écrivent les auteurs.

Le 22 février, la Chambre des communes a adopté à l’unanimité une motion déclarant que « la République populaire de Chine s’est livrée à des actions correspondant à ce que prévoit la résolution 260 de l’Assemblée générale des Nations unies, couramment appelée “convention sur le génocide”, dont la mise en place de camps de détention et de mesures visant à prévenir les naissances à l’égard des Ouïgours et d’autres musulmans turciques ». Nous ne nions pas cette caractérisation de génocide et nous joignons nos voix aux appels mondiaux exigeant une fin immédiate à la persécution des Ouïghours. Cependant, l’honnêteté morale impose aux parlementaires l’examen d’une réalité troublante : le Canada n’a jamais officiellement reconnu qu’il a commis un génocide contre les peuples autochtones ici.

Lors du dépôt de la motion, Michael Chong, le critique conservateur en matière d’affaires étrangères, a déclaré : « L’heure est à la clarté morale. » Pourtant, cette « clarté morale » fait cruellement défaut pour reconnaître que les communautés autochtones se sont vu imposer des mesures très similaires destinées à empêcher les naissances pendant des décennies.

Malgré l’image bienveillante du Canada, son histoire regorge d’exemples de violence médicale génocidaire infligée aux communautés autochtones, y compris envers des enfants, avec des médecins canadiens menant souvent la charge. Ces exemples incluent les stérilisations forcées ciblant les femmes et les filles autochtones. Dans son ouvrage majeur An Act of Genocide, la professeure Karen Stote décrit le fait que des lois eugénistes ont été appliquées pendant des décennies au XXe siècle dans des provinces comme l’Alberta et la Colombie-Britannique, alors que des pratiques similaires, bien qu’informelles, ont sévi dans d’autres provinces, avec ultimement le même résultat dévastateur : la stérilisation de milliers de femmes et de filles autochtones.

Forme de torture

Le racisme systémique anti-autochtone et les pratiques discriminatoires qui se poursuivent jusqu’à ce jour perpétuent un climat général de misogynie et de violence sexiste ciblant les femmes autochtones lors de leurs accouchements. En 2017, une action collective a été intentée par deux femmes autochtones contre des médecins, des autorités sanitaires et divers ordres des gouvernements provincial et fédéral. Plus d’une centaine d’autres femmes autochtones s’y sont jointes depuis, soulignant le fait que la pratique de stérilisations forcées continue en raison du manque d’actions concrètes du gouvernement pour prévenir, punir et réparer.

Au Québec, la question n’est pas de savoir si cette pratique a eu cours, mais à quel point on l’a maintenue. Ces stérilisations, qui sont trop souvent sous-déclarées pour toutes sortes de raisons, dont la méfiance à l’égard des institutions canadiennes, se produisent dans des hôpitaux financés et administrés par le réseau public, et ce, malgré la nécessité — garantie par la Constitution canadienne sur la base de l’égalité réelle — d’obtenir un consentement libre, préalable et éclairé pour les procédures ayant un impact sur l’autonomie corporelle et reproductive.

À la fin de 2018, le Comité des Nations unies contre la torture a reconnu que «  la stérilisation forcée […] de femmes et de filles autochtones depuis les années 1970, y compris des cas survenus récemment » au Canada, est une forme de torture. À peu près au même moment, une autre femme autochtone a déclaré avoir été stérilisée de force en Saskatchewan. Dans ce contexte, la députée Niki Ashton a soulevé cet enjeu à la Chambre des communes, affirmant : « Soyons clairs. Cela s’apparente à un génocide. » Cependant, aucune motion formelle sur le génocide n’a été adoptée à ce moment-là. […]

Entre-temps, au Canada, les femmes autochtones sont traitées avec mépris, notamment en lien avec leur rôle même de mères, comme en témoigne la mort brutale de Joyce Echaquan quelques instants après avoir subi les insultes racistes et sexistes du personnel de la santé à l’hôpital de Joliette. Cette culture médicale bien enracinée traite les femmes et les filles autochtones de manière paternaliste plutôt que selon l’approche d’un fiduciaire envers un bénéficiaire exigée par la loi. Une telle culture de colonialisme médical a été renforcée par des incitatifs financiers et une réglementation léthargique des professions médicales, ce qui a entraîné des répercussions dévastatrices et évitables sur la vie des femmes, des familles et des communautés autochtones.

Chacune et chacun d’entre nous, en particulier celles et ceux qui travaillent dans le secteur de la santé, a le devoir de faire mieux, de s’acquitter de ses obligations légales et constitutionnelles envers les patientes et les patients et de sauvegarder et de respecter la dignité de chaque personne. Toutefois, des problèmes systémiques enracinés dans le racisme et le sexisme requièrent des solutions systémiques. Une première étape importante pour y parvenir consiste à faire face à la gravité des problèmes et à élaborer des solutions destinées à les résoudre au niveau institutionnel. Faisant écho aux propos du député conservateur Chong lors du dépôt de la motion concernant l’imposition de mesures visant à prévenir les naissances chez les Ouïghours en Chine, nous pensons qu’il est grand temps que le Canada reconnaisse officiellement la même violence genrée qu’il a infligée aux femmes et aux filles autochtones ici : « Nous devons l’appeler par son nom : un génocide. »

 

Alisa Lombard est avocate principale sur les actions collectives proposées concernant la stérilisation forcée des femmes et des filles autochtones au Canada. Samir Shaheen-Hussain est urgentologue pédiatrique, professeur adjoint à l’Université McGill et auteur de Plus aucun enfant autochtone arraché. Pour en finir avec le colonialisme médical canadien.

10 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 12 mars 2021 07 h 41

    On sait pas, mais c’est ça !

    Au Québec, on ne sait pas si les stérilisations ont eu cours. Mais là n’est pas la question. La question est de savoir si elles ont été maintenues … donc elles ont existé de toute façon! Ce doit être qu’au Québec, si on n’a pas de preuve documentée, c’est que ces stérilisations n’ont pas été déclarées. Car c'est bien connu, le Québec se méfie des institutions canadiennes, qui elles, par le biais de sa constitution, garantit les droits autochtones.
    Le Québec est-il génocidaire? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais c’est oui … comme l’aurait dit une de nos chroniqueuses. C'est ainsi que de suppositions en à-peu-près, de sophismes en préjugés, on règle les questions éthiques d'une collectivité.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mars 2021 09 h 53

      Bien d'accord avec vous M. Cyr.

      Maudit que nous sommes des gros méchants, nous les blancs qu’on appelait il n’y pas si longtemps de cela, les nègres blancs d’Amérique. En passant, encore dans plusieurs endroits dans le plus meilleur pays du monde, c’est encore vrai. Enfin, ne nous sommes pas responsables des crimes commis par les néocolonialistes d’origine anglo-saxonne tout de même.

      Il faut le dire, des exemples de violence médicale génocidaire pullulent la planète et même à des endroits où nos rebelles sans cause ne cesse de citer comme exemple à suivre. Si des lois de nature eugéniste ont été appliquées pendant des décennies au XXe siècle dans des provinces comme l’Alberta et la Colombie-Britannique, on pourrait dire de même dans des pays comme la Suède, la Suisse, le Japon, le Royaume-Uni, la France, la Roumanie, la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie, la Norvège, la Finlande, l’Estonie, la Slovaquie et l’Islande, pas exactement des endroits où on retrouve beaucoup d’autochtones. Enfin, la stérilisation forcée de milliers de femmes atteintes « de maladie mentale ou d’infirmité mentale » a eu lieu en Suisse jusqu’en 1985. Idem pour la Suède jusqu’en 1996. La France, 1998. La Roumanie, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, années 2000.

      Ceci dit, dans le cas de Joyce Echaquan, celle-ci n’est pas morte suite à des insultes racistes. Il faut faire très attention lorsqu’on invoque des situations dont on ne connaît presque rien des faits qui ont conduit Mme Echaquan à l’hôpital en plein pandémie avec un personnel médical surchargé pour ensuite mourir. Il nous semble qu'on aurait pu nous dire les raisons qui l'on conduit à cet hôpital qu'on ne cesse de décrier comme raciste.

      Enfin, citer la députée Niki Ashton du Manitoba, la même qui avait décidé de partir en Grèce durant les fêtes en pleine pandémie après avoir sermonné les Manitobains de rester chez eux n’est peut être pas la meilleure personne pour venir nous donner des leçons de civisme.

    • Céline Delorme - Abonnée 12 mars 2021 11 h 22

      Voici une longue lettre décrivant des principes généraux, mais il y a absence totale de faits qui nous permettraient de comprendre la situation.
      Comme le dit M Cyr, la stérilisation forcée des femmes, ou des hommes est un geste affreux et interdit par la loi et toutes les règles médicales depuis fort longtemps dans les pays démocratiques, dont le Canada.
      Dans un si long article sur le sujet, on s'attend à ce que les auteurs nous informent sur les cas recensés, à quel endroit, en quelle année ils ont eu lieu et quels sont les résultats des enquêtes, en particulier par les ordres professionnels des médecins. Car il est interdit à un médecin de pratiquer une chirurgie sans que le patient ait signé son consentement avec témoin à la signature.
      Est-ce que certaines provinces auraient émis des lois sur la stérilisation sans l'accord des patientes? Si oui, les auteurs de cette lettre doivent en informer le public, il doit rester des traces de ces lois, s'il y a lieu?

    • Gilles Théberge - Abonné 12 mars 2021 13 h 44

      Vous remarquerez que les stérilisations présmuées sont des affaires Canadienne, pas Québécoises...!

      C'est pas nous qui avons inventé la loi des Indiens, les réserves. et l'idée qu'un bon indien est un indien mort. Et c'est pas nous qui avons inventé l'idée de dénaturer les Indiens, et de tuer l'indien chez l'indien...

      Ce sont les Britanniques.

      Quand madame fait ses remarques, le moins qu'on puisse lui demander ce serait de faire les nuances qui s'imposent.

  • François Beaulé - Inscrit 12 mars 2021 07 h 50

    La dimension systémique de la régulation des naissances

    La stérilisation forcée des femmes n'est certainement pas une façon acceptable de réguler les naissances. Remplacer la stérilisation des femmes, dénoncée ici par les auteurs, par celle des hommes ne rendrait pas la chose plus acceptable.

    Cependant, la régulation des naissances, que ce soit dans une perspective nationale ou planétaire, ne peut plus être laissée à la volonté des individus à cause des conséquences sociales et environnementales liées à l'importance de la fécondité humaine.

    Examinons d'abord la dimension sociale et systémique de la fécondité. Les Canadiens, et particulièrement les Canadiens blancs, font peu d'enfants, comme la majorité des Occidentaux. L'indice de fécondité est d'environ 1,6 au Canada, incluant le Québec. Si cette faible fécondité se maintient, elle mènera à une réduction de la population blanche et même à son extinction à long terme. Évidemment personne ne décrit ce phénomène comme étant un génocide même si les conséquences sont les mêmes. Puisque l'on croit qu'il s'agit de la conséquence de choix individuels parfaitement libres. Alors qu'il s'agit du déni de la dimension systémique de la faible fécondité des Occidentaux. La conciliation du travail et de la famille est difficile en Occident et les parents sont souvent surmenés. Ce qui ne favorise pas la stabilité des couples, entre autres problèmes. Les déterminants systémiques de la faible fécondité des couples sont majeurs. Prétendre que cette faible fécondité est le résultat de choix individuels libres est donc erroné.

    Ce n'est pas surtout l'égoïsme des Occidentaux qui détermine leur faible fécondité comparée à celle des Autochtones. Mais beaucoup plus le système social dans lequel ils vivent. Les tensions et le racisme vécus à l'hôpital de Joliette sont la conséquence de la confrontation malheureuse de femmes ayant peu ou pas d'enfant et travaillent fort à des femmes autochtones qui ont beaucoup d'enfants et n'ont pas de responsabilités professionnelles.

    (à suivre)

  • Richard Lupien - Abonné 12 mars 2021 12 h 14

    Des exemples de racisme?

    Il suffit de relire les deux premiers commentaires.

    • Hermel Cyr - Abonné 12 mars 2021 13 h 21

      Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous SVP.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mars 2021 13 h 30

      Bon, il semble que vous avez le bon vieux réflexe « Adil Charkaoui ». Lorsque les gens ne sont pas d’accord avec vous ou votre narrative, ils sont des pourvoyeurs de racisme. Évidemment, on ne peut pas ou on ne veut pas étoffer sa réplique puisqu’elle pourrait être démantelée en quelques secondes. Plus facile, tout comme pour le petit garçon qui criait au loup d’après le conte d’Esope, de crier au racisme. Beaucoup plus facile. Mais tout comme pour l’essence même des dogmes du « wokisme », la nouvelle religion des gens qui s’ennuient à mourir, les faits ne sont plus importants, puisqu’ils sont vérifiables par les pairs, reproductibles et intemporels. On fait appelle plutôt aux émotions, aux ressentis et à la désintellectualisation.

      Amen.

  • François Beaulé - Inscrit 12 mars 2021 13 h 46

    La nécessaire régulation sociale de la fécondité (suite)

    La régulation des naissances ne peut plus être abandonnée à la seule volonté des individus. La surpopulation est une des causes majeures des torts faits à la nature, notamment l'envahissement des milieux naturels, les rejets massifs de polluants, la perturbation du climat et les atteintes graves à la biodiversité.

    Malgré la faible fécondité des pays occidentaux, les niveaux de consommation y sont très élevés. Une réduction de la population y est souhaitable. Mais l'immigration massive empêche cette diminution et cause une évolution rapide de la démographie. Alors que la vaste majorité des immigrants provient de pays à forte fécondité. Une stabilité ou une diminution lente de la population est donc un objectif nécessaire dans tous les pays pour contribuer à résoudre les problèmes environnementaux.

    La régulation des naissances est donc un enjeu très important partout. Dans les communautés autochtones comme dans les nations qui les font vivre. En fait, dans tous les pays du monde, incluant la Chine et les communautés Ouïgours. Sur tous les continents, incluant l'Afrique. La fécondité ne peut plus être perçue comme une affaire strictement privée.

  • Claude Bernard - Abonné 12 mars 2021 19 h 57

    Génocide possible au Québec? les dossiers où sont-ils? où sont les preuves?

    Accuser tous les Québécois de génocide, sans le dire ouvertement, sous entendre que le gouvernement québécois cache les faits ou refuse de participer à une enquête fédérale, ça n'est pas une preuve que cela est ou a été; ni une preuve du contraire.
    Levez le voile, M Legaul, l'honneur de nos ancètres est en jeu.
    Je ne parle pas ici de quelque pression par des personnes bien intentionnées mais ignorantes des lois sur la côte Nord.
    Un génocide doit pour mériter cette appellation ignominieuse être un fait de culture assez généralisé surtout à une époque donnée.
    Les dossiers médicaux sont inaccessibles aux chercheuses pour des raisons évidentes. caviarder pour conserver l'anonimat, long et couteux.
    Le personnel médical a autre chose à faire que cela.
    Pourtant le doute alimente les rumeurs et les récriminations.