La COVID longue durée, l'angle mort de la Santé publique

«Si la vague des morts a cessé d’enfler, celle des personnes atteintes d’une forme persistante de la maladie, elle, continuera de croître», écrit l'autrice.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Si la vague des morts a cessé d’enfler, celle des personnes atteintes d’une forme persistante de la maladie, elle, continuera de croître», écrit l'autrice.

L’opération de vaccination massive a débuté et avance rondement. Cette étape nous fait entrevoir avec ravissement la lumière au bout du tunnel. Le premier ministre a d’ailleurs récemment mentionné, dans sa conférence de presse quotidienne, avoir mis la pression maximale sur la Santé publique afin que le Québec connaisse bientôt une première phase de résurrection, comme le rapportait Le Devoir dans son édition du 10 mars : « Une fois que tous les 65 ans vont être vaccinés, j’espère qu’on va pouvoir recommencer à avoir de la visite à la maison […] 

Nous avons tous très hâte de célébrer le grand retour à la normale, et il y a fort à parier qu’à partir du moment où on ouvrira les vannes de ce retour, il sera fêté en grand ! On voudra tous rattraper le temps perdu, voir la parenté au grand complet et refaire tous ces soupers perdus !

Sauf que. Ces calculs sanitaires et politiques, depuis les tout débuts de la pandémie, ne tiennent aucunement compte de ce que nous savons désormais : la COVID-19 ne fait pas que tuer ; elle hypothèque aussi considérablement la vie d’adultes et d’enfants en excellente santé qui, une fois contaminés, demeurent malades à long terme. Connue sous le nom de « COVID longue durée », cette maladie étrange, nécessairement méconnue parce que récente, plonge médecins et chercheurs dans les méandres du système immunitaire humain pour tenter de comprendre ce qui fait qu’au moins 10 % (certaines études suggèrent que ce serait en réalité 30 %) des personnes ayant contracté la maladie continueront d’en vivre les séquelles durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. À l’heure actuelle, personne ne peut prédire si certaines de ces séquelles s’avéreront permanentes : le temps nous en apprendra beaucoup sur cette forme cruelle de la maladie.

Une récente étude menée en Californie indique par ailleurs que plus de 30 % des victimes de la COVID longue durée auraient été asymptomatiques au moment de leur infection initiale. Ces données recoupent ce que constatent nombre de médecins, au Québec comme ailleurs dans le monde : le profil des personnes atteintes de la COVID longue durée ne recoupe pas celui des personnes qui ont été hospitalisées. Des adultes en pleine forme et actifs, des adolescents sportifs, des athlètes de haut niveau… tout un tas de personnes dont on aurait pu présumer qu’elles ne seraient que peu ou pas affectées par la maladie demeurent incapables de respirer, de marcher et de travailler durant de longs mois. On comprend que parce qu’elle touche la population active, cette forme de la maladie aura des répercussions économiques, raison pour laquelle l’OMS a récemment demandé qu’un coup de barre majeur soit donné pour intensifier la recherche sur la COVID longue durée, qui deviendra un problème de santé majeur au fur et à mesure que se multiplieront les cas.

Menace latente

Pendant ce temps, au Québec… Sauf erreur, la « COVID longue durée » n’a jamais été mentionnée durant les très nombreuses conférences de presse conjointes de la Santé publique et du gouvernement. Et tous les choix délicats effectués jusqu’à présent pour juguler l’épidémie ont essentiellement visé à s’assurer que le système de santé sera en mesure d’absorber les cas graves : on calcule en nombre de lits disponibles, en matériel de protection disponible, en nombre de respirateurs artificiels disponibles… Et quand la pression diminue sur les hôpitaux, on fait miroiter un assouplissement des mesures sanitaires.

Or, le jour où les 65 et plus seront tous vaccinés, le virus continuera de circuler. Les enfants le contracteront. Ils contamineront leurs parents comme ils le font déjà depuis de nombreux mois. Et si la vague des morts a cessé d’enfler, celle des personnes atteintes d’une forme persistante de la maladie, elle, continuera de croître. 10 % des cas qui auront une forme de longue durée de la maladie, c’est déjà près de 30 000 personnes au Québec. Plus le temps passera, plus on célébrera le retour à la normale rêvé, plus ce nombre ira grandissant.

Il serait temps que le discours de la Santé publique prenne en considération cet angle mort de la maladie : qu’on cesse de compter de façon binaire (en « morts » et en « guéris ») et qu’on nous explique clairement, chaque jour, que parmi ces « guéris », il y a de nombreuses personnes qui ne peuvent plus travailler, s’occuper de leurs enfants, vaquer à leurs occupations quotidiennes, et pour lesquelles aucun traitement n’existe à l’heure actuelle.

Nous sommes tous conscients et conscientes que nos décideurs politiques ont eu à prendre des décisions terribles ces derniers mois. Ils ont fait montre d’un courage certain, à de nombreux moments, en imposant des limitations inédites à nos libertés individuelles au nom du bien collectif. Certaines de ces décisions ont, par contre, été prises à retardement, quand la science avait déjà clairement fait la démonstration de l’importance de différentes mesures (pensons au port du masque, par exemple, qu’on a tardé à reconnaître comme une mesure phare, puis à imposer en classe, au secondaire d’abord, puis très récemment au primaire). Tout porte à croire qu’il en sera de même pour la reconnaissance de la COVID longue durée : plus on tardera à en parler officiellement, plus on continuera de banaliser le rôle des enfants dans la transmission de la maladie, plus on laissera miroiter un retour imminent à la normale, plus on s’enferrera dans une logique qui laissera se multiplier les cas d’adultes en pleine forme qui ne pourront plus contribuer à la vie sociale.

Qu'on réajuste le tir avant qu’il ne soit trop tard et qu’on se trouve embourbés dans un problème de santé publique gravissime ?

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