Au secondaire, il faut maintenir les épreuves uniques

«L’épreuve unique, même si elle n’est pas parfaite, a le mérite de normaliser l’instruction et de comparer des pommes avec des pommes, c’est-à-dire de comparer les apprentissages des élèves à une norme étatique de l’éducation: les concepts prescrits du PFEQ», estiment les signataires.
Photo: Andrea Obzerova Getty Images «L’épreuve unique, même si elle n’est pas parfaite, a le mérite de normaliser l’instruction et de comparer des pommes avec des pommes, c’est-à-dire de comparer les apprentissages des élèves à une norme étatique de l’éducation: les concepts prescrits du PFEQ», estiment les signataires.

Selon l’analyse comparative des résultats des élèves en français, en mathématique et en science, du premier trimestre de 2019-2020 et de celui de 2020-2021, révélée récemment par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, tout irait pour le mieux pour les élèves du primaire et de 1 secondaire, alors qu’il y aurait une légère augmentation du taux d’échec pour les élèves de 4e secondaire. L’analyse conclut : « Globalement, ces taux d’échec sont comparables d’une année à l’autre, la plus grande variation entre les taux des deux années se chiffrant à 4,2 % d’échecs supplémentaires en mathématique de 4e secondaire cette année, alors qu’on estime qu’il y a 3,1 % moins d’échecs en mathématique de 1re secondaire cette année. »

Il y a pourtant un détail de cette conclusion qui laisse douter de la validité de l’analyse statistique : « on estime ». Par le choix du mot « estime », les statisticiens du ministère de l’Éducation ont averti le lecteur et prévenu la critique. Ils réitèrent cet avertissement en précisant l’origine méthodologique de cette estimation dans la section « Considérations statistiques » : « Il est important de noter que :

— […] Les barèmes d’évaluation varient d’une école à l’autre et d’un enseignant à l’autre.

— Les contextes d’apprentissage et d’évaluation sont variables d’une année à l’autre et d’une région à l’autre, les écoles étant affectées différemment par la pandémie.

[…].

— Le mode d’évaluation de cette année peut différer grandement de celui de l’an dernier en raison du contexte de la pandémie […].

— Les deux bulletins comparés ne sont pas basés sur les mêmes régimes pédagogiques et diffèrent en termes d’échéances. »

Les variables de l’analyse sont si nombreuses que les statisticiens ne peuvent garantir sa validité et encore moins leur conclusion. Autrement dit, on a comparé des pommes et des oranges.

Pourra-t-on comparer des pommes et des pommes à la fin de l’année scolaire 2020-2021 ? Malgré, ou plutôt à cause de la publication des savoirs essentiels, rien n’est moins sûr. On peut plutôt être sûr du contraire. En effet, un document du ministère de l’Éducation sur les savoirs essentiels, daté d’août 2020, attribue à l’enseignant la responsabilité de déterminer les contenus du [Programme de formation de l’école québécoise, PFEQ] devant être enseignés :

« Rappelez-vous que :

— vous disposez de la LÉGITIMITÉ et des COMPÉTENCES PROFESSIONNELLES nécessaires pour :

cerner les besoins de vos élèves ; […]

— vous êtes LES PLUS APTES À DÉTERMINER, au-delà des contenus déjà acquis, les contenus que vous souhaitez enseigner à vos élèves, consolider ou approfondir, selon ce qui est prescrit dans le [PFEQ] ; […] »

Puisque, en cette année de réorganisation du curriculum, ce sont les enseignants qui cernent les besoins des élèves et qui sont les plus aptes à déterminer les contenus qu’ils souhaitent enseigner, il y aura eu indubitablement, à la fin de l’année scolaire 2020-2021, de grandes disparités dans l’enseignement des concepts généraux et des concepts prescrits.

De certitude, ces disparités de l’enseignement des concepts entraîneront des disparités de l’évaluation des apprentissages des élèves. Les concepts appris par les élèves ne seront pas tous les mêmes, et les évaluations des apprentissages ne porteront pas sur les mêmes objets. À l’évidence, c’est la qualité de l’instruction et des apprentissages des élèves qui est mise en cause. En 2020-2021, cette qualité aura varié d’une école à l’autre, voire d’un enseignant à l’autre.

Dès lors, comment connaître l’ampleur de cette variation de la qualité des apprentissages ? Comment s’assurer que les apprentissages des élèves et leur évaluation d’une école à l’autre soient comparables ? Comme l’ont si bien « considéré » les statisticiens, on ne pourra « qu’estimer » les apprentissages et le taux d’échec si l’on s’en tient aux évaluations de chacune des écoles.

Norme étatique

Pour dépasser cette estimation et tendre à une conclusion plus sûre de l’analyse des résultats des élèves, il faut comparer les résultats de deux cohortes d’élèves aux épreuves uniques du ministère de l’Éducation. L’épreuve unique, même si elle n’est pas parfaite, a le mérite de normaliser l’instruction et de comparer des pommes avec des pommes, c’est-à-dire de comparer les apprentissages des élèves à une norme étatique de l’éducation : les concepts prescrits du PFEQ.

Sans cette norme étatique, l’évaluation des apprentissages des élèves et le diplôme d’études secondaires (DES) n’ont plus aucune valeur normative. À la limite, le DES n’a plus de valeur.

Mais au-delà de sa valeur normative, l’épreuve unique est aussi un instrument diagnostique qui précède une éventuelle palliation (remédiation). Advenant un taux d’échec plus élevé que la normale causé par une détérioration des conditions d’apprentissages et d’enseignement, un ministre de l’Éducation consciencieux prendrait des mesures palliatives pour combler les lacunes de la formation des élèves avant leur entrée tant sur le marché du travail qu’au cégep.

Quitte à laisser aux enseignants le soin de la pondération (la part à accorder dans la compilation de notes) des épreuves uniques dans la note du dernier bulletin de l’année scolaire, le ministre de l’Éducation doit impérativement assumer ses responsabilités étatiques : imposer la norme en administrant les épreuves uniques.

 

* Lettre collective signée par Patrick Archer, Benoît Bergeron, Denise Hervé, Martine Piché, Ulises Lazo, enseignants au secondaire ; Chantal Proulx, professeure au collégial.

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