Vive la critique, et à bas la censure!

[La critique] est le seul chemin, sinueux, qui permet non seulement de convaincre autrui, mais, en plus, d’approcher nous-mêmes de la vérité.
Photo: iStock [La critique] est le seul chemin, sinueux, qui permet non seulement de convaincre autrui, mais, en plus, d’approcher nous-mêmes de la vérité.

Quand on décrète qu’un mot ne doit pas être prononcé par des « Blancs », quand on réclame qu’un universitaire à la retraite perde son titre de professeur émérite parce que ce qu’il dit nousdéplaît, quand on manifeste pour empêcher un conférencier de parler, il s’agit bel et bien de tentative de censure et non pas de critique. La confusion entre les deux n’est pas possible.

C’est pourtant une telle confusion qu’entretiennent les auteurs de cette lettre collective parue le vendredi 5 mars dans Le Devoir et signée par « environ 120 personnes du milieu universitaire ». On pouvait y lire notamment cette phrase : « La rigueur intellectuelle nous contraint à le dire : la voix des minoritaires critique, bien sûr, mais ne censure pas. » Malgré le ton faussement évident de cette affirmation, je crois qu’il faut leur répondretout aussi clairement que confondre ainsi critique et censure est un sophisme, et ce, peu importe que les responsables de cette censure appartiennent à la majorité ou à quelque minorité que ce soit.

Intervenir durant un cours pour expliquer à son enseignante qu’un mot nous met mal à l’aise ; écrire une lettre dans les journaux pour s’opposer au point de vue exprimé par un professeur retraité de l’université dans laquelle on étudie ; laisser un conférencier parler, puis profiter de la période de questions qui suit pour exprimer éventuellement son désaccord avec ses opinions, cela relève de la critique. La critique, d’où qu’elle vienne, est légitime, souhaitable, puisque grâce à elle on peut distinguer l’erreur et le mensonge de ce qui est juste et vrai, et bénéfique à tous, en ce qu’elle permet à chacun de se faire une idée et à celui qui est ainsi critiqué de préciser, voire de nuancer la position qu’il défend. Elle est même essentielle, car elle seule nourrit un débat qui est au cœur de toute démarche intellectuelle comme de la démocratie. C’est le seul chemin, sinueux, qui permet non seulement de convaincre autrui, mais, en plus, d’approcher nous-mêmes de la vérité.

La censure est tout le contraire de la critique. On censure, depuis toujours, quand on ne veut pas donner prise à la critique, s’exposer au jugement d’autrui. Que cela se fasse au nom des « dominés », comme certaines personnes aiment à le penser aujourd’hui, ne change rien à la donne. D’une part, parce que, même si l’on admettait que ces derniers sont privés du droit d’intervenir dans le débat public (ce qui ne me semble pas être le cas), cette privation, à laquelle il faudrait bien entendu chercher à remédier, ne justifierait nullement la censure des points de vue qui leur seraient opposés, ni le fait que leur victimisation présente ou passée soit invoquée pour soustraire leurs revendications à toute critique. D’autre part, cette partition du monde social en « dominants » et « dominés » à laquelle il est fait appel pour justifier la censure apparaît pour le moins simpliste, et mériterait justement elle-même d’être soumise à une critique raisonnée. En outre, il convient de se souvenir qu’au cours de l’histoire, la censure a toujours trouvé de bonnes raisons de s’exercer, à commencer par la défense de la « vraie foi », des « bonnes mœurs », la sauvegarde de la moralité des jeunes et des enfants, etc. Sans compter que le déni a toujours fait partie aussi de son mode de fonctionnement.

Un faux-fuyant

De ce point de vue, parler, plutôt que de « censure », de « critique » venant des « dominés » et des « minoritaires » n’est qu’un faux-fuyant un peu hypocrite. Pour le bien de tous, il serait certainement profitable que ces militants qui en ont contre la liberté d’expression se présentent visière levée et avancent publiquement leurs arguments en faveur de la censure et l’étendue qu’ils souhaitent donner à celle-ci : quelles personnalités devraient, selon eux, être « privées de tribune » ? Quelles idées n’ont pas, toujours de leur point de vue, droit de cité ? Quelles œuvres doit-on retirer des cursus scolaires et universitaires ? Quels mots faut-il bannir de notre langue ? etc. À partir de là, on pourrait en débattre en toute connaissance de cause. Mais je crains, bien sûr, qu’ils ne le veuillent pas et préfèrent se cacher derrière le masque de personnes soi-disant « sans pouvoir à l’échelle de la société », parce qu’ils savent très bien que ces mesures liberticides n’obtiendront jamais l’aval de la majorité.

Et si la majorité n’a évidemment pas toujours raison, elle n’a, de façon tout aussi évidente, pas tort quand ellerefuse de céder sur des principes fondamentaux de la démocratie, dont celui de la liberté d’expression. Celui-ci est en effet à l’avantage de tous, même de ceux qui se prétendent « dominés ». Pourquoi ? Parce que, comme l’a montré Stuart Mill dans son ouvrage magistral On Liberty, si ceux qui argumentent contre eux avaient complètement tort, ce tort serait ainsi révélé publiquement ; et s’ils n’avaient raison que partiellement, leurs critiques seraient profitables, y compris à leurs adversaires, qui pourraient, grâce à ces objections, améliorer leur propre argumentation et aussi approfondir leurs théories.

De plus, imposer des dogmes,fussent-ils les mieux intentionnés, en censurant les opinions qui nous choquent et avec lesquelles on est en désaccord, laisse immanquablement entendre que nos propres idées ne peuvent se défendre par elles-mêmes, qu’elles ne sont guère convaincantes, qu’elles ont besoin du recours à la force et à l’interdit pour s’imposer. Un tel aveu d’impuissance ne peut que les miner.

Enfin, autre thèse centrale chez Mill (et que tout militant politique devrait méditer), une idée, une théorie, aussi brillante soit-elle, finit, si elle n’est pas soumise à la critique, par s’étioler. Elle perd peu à peu de sa force en étant avouée par habitude ou par conformisme par des gens qui ne la comprennent pas nécessairement et n’y adhèrent plus que par routine. Cela soulève au moins deux problèmes. Premièrement, cette idée qui ne convainc plus vraiment personne apparaît peu à peu comme un idéal mort qui perd considérablement de sa force avant de finir bien souvent par s’évanouir de lui-même. Deuxièmement, dès lors que la conviction n’est plus là, on passe aisément d’un conformisme à un autre, et les idéaux que l’on ne défendait plus que du bout des lèvres risquent alors de se retourner en leur contraire. Cela s’est déjà vu plus d’une fois dans l’histoire. Bref, des idées censurées finissent toujours par refaire surface, tandis que des idées soumises au tir croisé de la critique peinent bien souvent à s’en relever, du moins quand elles n’ont pas su y résister victorieusement.

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