Un amen de soumission

«En réalité, l’opposition première à l’abolition du cours est venue de vos membres et c’est leur combat qui m’a d’abord mobilisé», écrit l'auteur.
 
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «En réalité, l’opposition première à l’abolition du cours est venue de vos membres et c’est leur combat qui m’a d’abord mobilisé», écrit l'auteur.
 

Lettre adressée à Laurence Messier, présidente de l’Association des professeures et des professeurs d’histoire des collèges du Québec.

À la lecture du texte que vous avez publié dans Le Devoir du 4 mars 2021, je crois sentir le tiraillement que vous fait éprouver, comme historienne, la décision de hauts fonctionnaires du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur d’abolir le cours d’histoire de la civilisation occidentale. C’est probablement ce qui vous fait souffler à la fois le chaud et le froid.

En effet, vous saluez, d’une part, les efforts « de très nombreux enseignants qui ont remué ciel et terre pour combattre l’imposition du nouveau cours ». Vous reconnaissez aussi que l’essentiel de mon argumentation rejoint celle de plusieurs professeurs d’histoire membres de votre association. C’est dire que je me trouve en bonne compagnie. Vous dénoncez même la façon cavalière dont le nouveau cours (vous) a été imposé et m’invitez à joindre mes forces aux vôtres pour réclamer « que les étudiants soient davantage exposés aux savoirs historiques ».

En revanche, vous vous solidarisez avec l’exécutif de votre association qui a choisi de baisser la garde en acceptant de remplacer le cours de civilisation occidentale par un nouveau cours d’« histoire mondiale ». Professant votre souci d’offrir une « formation historique de qualité », vous concluez, sur un accent de surprenante résignation : « Si cela passe par l’enseignement des relations internationales et de la révolution technologique du XXIe siècle plutôt que par celles des classiques latins et grecs, ainsi soit-il. » Je comprends mal cet amen de soumission.

En réalité, l’opposition première à l’abolition du cours est venue de vos membres et c’est leur combat qui m’a d’abord mobilisé. Convenez que si une grande partie d’entre eux n’étaient pas montés au créneau, l’abolition du cours serait passée comme une lettre à la poste. C’est justement la communication que MM. Rémi Bourdeau et Nathan Murray ont fait paraître dans Le Devoir du 5 octobre 2020, avec l’appui de 237 signataires, dont M. Guy Rocher au premier rang, qui a attiré mon attention sur le funeste projet du ministère. J’ai aussi appris à ce moment-là l’existence d’une pétition souscrite en 2019 par 1207 personnes, regroupant des professeurs de cégep et d’université ainsi que d’étudiants, également pour le maintien du cours d’histoire de la civilisation occidentale.

Comme vous et vos membres, j’ai foi en l’histoire, creuset des générations futures. Aussi ne puis-je admettre que c’est dans l’étude de la technologie et du passé récent qu’on formera les esprits et le sens critique, nourrira la réflexion sur la condition humaine, renouvellera les sources de nos institutions et transmettra les valeurs profondes de notre culture occidentale. Je crois aussi au rôle primordial des éducateurs, particulièrement des professeurs d’histoire. Vous avez tourné les coins ronds en me faisant dire, à tort, qu’ils étaient paresseux. Je reconnaîtrai cependant que le sort de l’enseignement des humanités ne saurait dépendre d’une comparaison bien aléatoire entre l’intensité des efforts intellectuels déployés dans la prestation de l’un ou de l’autre cours.

De la même façon, on ne peut résoudre le débat qui « déchire [vos] membres » à partir de votre souci de rétablir l’unité au sein de votre association. Bien qu’il faille respecter cette préoccupation, il est regrettable qu’elle ait inspiré un compromis « unificateur » dont le cours de civilisation occidentale risque fort de faire les frais, quitte à vous satisfaire du concept fourre-tout d’un cours d’« histoire mondiale ».

Il a dû vous en coûter, à vous qui avez appuyé de votre signature aussi bien la lettre collective que la pétition mentionnée plus haut pour le maintien du cours d’histoire de la civilisation occidentale. Il faut dire, en toute déférence, que c’était avant votre accession à la présidence de l’Association.

J’aurais été honoré de répondre à votre invitation et de lutter à vos côtés pour la défense de notre héritage humaniste. Je suis au regret de ne plus en voir la possibilité, du moment que vous vous êtes résolue à passer sous les fourches caudines d’une bureaucratie triomphante. Ses membres n’ont toutefois pas le pouvoir de signer eux-mêmes le décret qui mettra la hache dans nos liens avec le patrimoine fondateur des humanités occidentales.

C’est la responsabilité de la ministre qui, ne l’oublions pas, compte parmi ses illustres prédécesseurs des humanistes comme Claude Ryan, Camille Laurin et Jacques-Yvan Morin.

Souhaitons qu’elle s’en souvienne, elle aussi.



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