La solidarité internationale est-elle raciste?

«Même si elle a trop souvent reproduit des inégalités, je ne préconise pas l’arrêt de l’aide publique au développement et encore moins l’arrêt de la solidarité internationale. Mais j’enseigne à mes étudiantes et mes étudiants qu’il ne suffit pas de redistribuer la richesse pour réduire les inégalités», écrit l'autrice.
Photo: Yasuyoshi Chiba Agence France-Presse «Même si elle a trop souvent reproduit des inégalités, je ne préconise pas l’arrêt de l’aide publique au développement et encore moins l’arrêt de la solidarité internationale. Mais j’enseigne à mes étudiantes et mes étudiants qu’il ne suffit pas de redistribuer la richesse pour réduire les inégalités», écrit l'autrice.

Professeure à l’École de développement international et mondialisation et chercheuse Banting à l’Université de Montréal. Son premier essai, Perdre le Sud. Décoloniser la solidarité internationale, est paru aux Éditions Écosociété en août 2020.

L’agence américaine de volontariat humanitaire Le Corps de la paix (Peace Corps) fêtait ses60 ans le 1er mars dernier. Il y a six décennies, John F. Kennedy établissait l’organisation par décret présidentiel en déclarant que « chaque jeune Américain dans une contrée étrangère saura qu’il ou elle… apporte à l’homme (sic) une vie décente sur laquelle la paix et la liberté peuvent se bâtir ».

Son discours s’inspirait du poème de Rudyard Kipling intitulé Le fardeau de l’homme blanc, soit la tâche des populations occidentales d’amener la civilisation aux populations colonisées. Cet anniversaire soulève des questions liées au racisme systémique en solidarité internationale, et le secteur de la coopération canadien passe à l’action.

Complexe du sauveur blanc

Le complexe industriel du sauveur blanc a été défini en 2012 par Teju Cole dans un article de The Atlantic. Il s’agit d’une posture adoptée par des personnes occidentales bien intentionnées (souvent blanches, mais pas toujours) qui aident des personnes non blanches en les infériorisant. Mues par un devoir moral auto-attribué, celles-ci veulent aider des personnes qu’elles perçoivent comme impuissantes ou moins capables de s’aider elles-mêmes.

Qu’y a-t-il de mal à vouloir aider ? Tout dépend de comment l’aide est pensée et réalisée. Le complexe du sauveur blanc vient d’une perception inconsciemment condescendante qui définit les populations occidentales comme supérieures en capacités, en intelligence et  ou en niveau de modernité. Ce type de posture renforce des stéréotypes voulant que les personnes du Sud global (ou noires en général) ont nécessairement besoin d’aide extérieure pour s’émanciper.

On voit cela dans des films comme The Help (La couleur des sentiments), où une jeune protagoniste blanche combat aux côtés d’employées de maison noires pour de meilleures conditions de travail, ou encore dans Green Book, qui présente le point de vue d’un chauffeur blanc sur le racisme vécu par son passager, le pianiste jamaïcain de renom Don Shirley.

Cette infériorisation se voit aussi dans beaucoup de campagnes de solidarité internationale. Cet automne, Médecins sans frontières a d’ailleurs été sous le feu des critiques pour une campagne télévisuelle canadienne présentant de jeunes enfants noirs qui pleuraient en se faisant soigner par des médecins humanitaires blancs. À la suite des critiques, l’organisation a retiré les publicités des ondes.(...)

Ce débat n’est pas sans rappeler celui qui a fait rage l’an dernier à la suite des accusations de collusion entre le gouvernement canadien et l’organisme UNIS (WE Charity). UNIS a été critiqué non seulement pour ses liens avec la famille de Justin Trudeau, mais aussi pour sa pratique d’envoyer de jeunes Canadiens « aider » des populations « pauvres » en réalisant des tâches qui seraient souvent mieux accomplies en envoyant directement de l’argent aux populations locales.

La solidarité internationale est d’ailleurs souvent justifiée par un désir d’aider des pays mal gouvernés, corrompus ou autoritaires. Sans dire que ce portrait est toujours faux, la praticienne du développement indienne Neha Kagal soutient que cette vision est souvent exagérée et qu’elle invisibilise le rôle des pays occidentaux dans le maintien d’inégalités économiques mondiales.

Ces narratifs condescendants sont couplés d’un manque flagrant de personnes noires ou originaires des pays du Sud global dans les conseils d’administration et les postes de gestion des ONG de solidarité canadiennes et québécoises. Devant ce constat désastreux, Kagal et plusieurs professionnels du développement se demandent ceci : est-il possible de rendre l’aide internationale antiraciste ?

Passer à l’action

Le secteur canadien de la coopération se pose cette question depuis plusieurs mois déjà. À l’initiative de Coopération Canada, un groupe consultatif sur la lutte contre le racisme a été établi l’automne dernier. Après plusieurs discussions difficiles sur ses propres pratiques, le groupe a rédigé un cadre de lutte contre le racisme pour le secteur de la coopération internationale, signé jusqu’ici par 61 organisations au Québec et au Canada.

Les engagements sont multiples, notamment revoir de manière critique les narratifs promus, améliorer la diversité et l’inclusion en priorisant les voix des partenaires, représenter les communautés diverses qui interviennent dans le secteur de la coopération, former le personnel sur les concepts de privilèges et de pouvoir. Le cadre conclut vouloir « intégrer la lutte contre le racisme dans la conception et la mise en œuvre des programmes de coopération ». Gros défi.

Le groupe consultatif compte récolter des données sur les inégalités raciales et la colonialité dans le milieu, et suggérer des ressources et des méthodes pour que les organisations puissent s’améliorer. Les signataires reconnaissent que, malgré leur bonne volonté, les personnes occidentales œuvrant en coopération internationale peinent parfois à comprendre l’impact de leur travail dans la reproduction de discriminations systémiques et de narratifs préjudiciables. Comme Occidentale ayant moi-même œuvré dans ce secteur et ayant fort probablement participé au problème, je considère cette initiative comme le premier pas d’un long travail.

Même si elle a trop souvent reproduit des inégalités, je ne préconise pas l’arrêt de l’aide publique au développement et encore moins l’arrêt de la solidarité internationale. Mais j’enseigne à mes étudiantes et mes étudiants qu’il ne suffit pas de redistribuer la richesse pour réduire les inégalités. Au contraire, certaines inégalités (raciales) peuvent être reproduites alors qu’on essaie d’en réduire d’autres (économiques). Les bonnes intentions doivent être accompagnées d’un douloureux processus de remise en question.

Le cadre de lutte contre le racisme pour le secteur de la coopération internationale est un point de départ important. D’ailleurs, si vous faites partie d’un organisme qui œuvre en solidarité internationale, il reste encore quelques semaines pour le signer…

12 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 6 mars 2021 09 h 13

    95% d'accord...

    Je suis 95% en accord avec votre point de vue. L’aide internationale est teintée d’un vieux fond de paternalisme et plus que teinté d’un énorme sentiment de supériorité, héritage probable du colonialisme.
    Mais pourquoi tout ramener toujours ça à une question de racisme, une couleur de peau ? C’est là où réside le 5% de ma réserve à votre texte.
    Les mécanismes de domination sont déjà assez chargés de causes et ce système colonial est tellement complexe que de le réduire à une question de race cache les réels mécanismes de domination dont plusieurs opèrent encore aujourd’hui.

    • Robert Bernier - Abonné 6 mars 2021 11 h 42

      On peut en effet penser que le racisme n'était pas en lui-même le moteur pour le colonialisme. Le vrai moteur était simplement l'appât du gain aux temps où l'on pensait encore que l'économie était un jeu à somme nulle. Pour grandir chez soi, il fallait aller piller ailleurs.

      Mais on ne peut pas nier que le racisme existait (et existe encore). S'il n'était pas le moteur du colonialisme extractif, il était sans doute l'alibi que se donnait l'occidental qui savait bien que ce qu'il faisait à cet autrui, il ne s'octroirait pas le droit de le faire à un "égal". D'où l'idée de dévaloriser l'autre.

  • Robert Bernier - Abonné 6 mars 2021 09 h 36

    La solution gagnante

    Vous écrivez: "Même si elle a trop souvent reproduit des inégalités, je ne préconise pas l’arrêt de l’aide publique au développement et encore moins l’arrêt de la solidarité internationale."

    La meilleure façon d'aider réellement était celle proposée par le NPD de Mulcair lors de la campagne électorale qu'il a malheureusement perdue aux mains de Justin Trudeau. Ce qui était proposé, c'était, en premier lieu, de surveiller ce qu'il se passait ici. Voici quelques exemples: empêcher les livraisons d'armes à des régimes corrompus ou dictatoriaux (pensez aux "jeep" que Trudeau a continué de vendre sans remords à l'Arabie Saoudite); surveiller et punir l'usage de pots-de-vin faramineux dans le but d'obtenir de mirabolants contrats de gouvernements corrompus à l'étranger; surveiller de près les opérations de blanchiment d'argent faits dans nos belles banques canadiennes au nom de dictateurs étrangers.

    Voilà qui serait un bon début.

    • Daphnee Geoffrion - Inscrite 6 mars 2021 11 h 49

      En effet, régler les problèmes de fond plutôt que d'y mettre un bandage temporaire à changer au 3 mois pour l'éternité..

  • Bernard Terreault - Abonné 6 mars 2021 13 h 54

    Plus ça change, plus c'est pareil.

    Il y a 4000 ans, des Moyen-Orientaux ont inventé l'écriture et construit des Empires et se sont raisonnablement crus les plus civilisés du monde. Les Chinois faisaient de même à l'autre bout de l'Asie. Puis Alexandre et les Grecs qui avaient maîtrisé la géométrie, sculpté la Vénus de Milo, inventé la démocratie et poussé la réflexion philosophique plus loin que n'importe qui, ont pour quelques siècles dominé, suivis des Romains et de leur empire et de l'Église catholique pour quelques siècles. Pendant ce temps, une immense activité philosophique, religieuse, scientifique, mathématique et architecturale se déroulait en Inde. Puis, au Moyen-Âge les Arabes ont inventé l'algèbre, poussé l'art architectural et décoratif à un grand raffinement et conquis un Empire qui allait de l'Espagne à l'Iran. Puis à partir de 15ième siècle environ ça été le tour de l'Europe, puis des États-Unis, je n'ai pas à donner les détails qui sont si bien connus, mais ils justifient anplement le sentiment de supériorité des Occidentaux qui ne se rendent toutefois pas compte qu'il ne peut être que temporaire.

  • Yves Gingras - Abonné 6 mars 2021 14 h 06

    Le beurre et l'argent du beurre...

    Après avoir longument décrit tous les maux "inconscients" et les failles morales des personnes qui se dévouent au lieu de rester égoïstement chez eux, l'auteure, sentant que sa logique la mène vers une conclusion dangereuse affirme soudainement: "Même si elle a trop souvent reproduit des inégalités, je ne préconise pas l’arrêt de l’aide publique au développement et encore moins l’arrêt de la solidarité internationale".
    Mais cette affirmation ne découle nullement de tout ce qui précède, qui mène plutôt directement à cesser de tenter d'apporter de l'aide aux personnes et au pays qui en ont cruellemment besoin car le tout n'est que fausse générosité condescandante. Typique de la pensée magique, elle tente alors d'avoir le beurre et l'argent du beurre, non sans en rajouter une couche en affirmant de sa hauteur morale, là aussi condescenante envers ceux et cells qui s'impliquent, que "certaines inégalités (raciales) peuvent être reproduites alors qu’on essaie d’en réduire d’autres (économiques). Et notre nouvvelle curé(e) de conclure gravement: "Les bonnes intentions doivent être accompagnées d’un douloureux processus de remise en question". Amen!

    • Patrice Soucy - Abonné 7 mars 2021 08 h 36

      "Après plusieurs discussions difficiles", dit-elle. On l'imagine aisément. Ils ferait mieux de se méfier les bonnes âmes de l'aide internationale s'Ils ne veulent pas finir comme la FFQ et être détournés de leurs missions, occupé à scénariser le "narratif" et mesurer la couleur.

  • Jean-Paul Charron-Aubin - Inscrit 6 mars 2021 14 h 36

    La pyramide de Maslow

    Les besoins primaire, secondaire etc... Quand l'on ce bas pour la base de cette pyramide, croyez-vous vraiment qu'on ce demande d'où viens l'aide.Croyez-vous vraiment que les donnateurs attendent des retours aux donnations.. EX: Opération Barcane. Les Européens ce battent contre groupes de terroriste majeur. Alors, d'où viens la bisbille.. - certains sont considéré comme rebel, certains groupe non jugé comme terroriste car il sagit de problème interne. Mais ceux qui ce font attaqué, ils n'ont pas de préférence. Par contre le droit internationnal ne permet pas à l'Occident de s'ingérer dans les affaires internes. Alors tous sont insatisfait de l'Occident. La distribution de vivre et ses détournements, ils apportent jalousie de ceux qui en sont privé. Ceux même qui attaque les autres civiles pour entre autre manger. Quand nous demandons aide aux pays afin de prôtéger les villages repris, ils doivent fournir aide avec des moyens concret (Police, enseignants, psychologue, med etc..). Mais leurs ressources sont utilisées à d'autre fins tel que leur armé, afin de matter les rebèles non terroriste... Ensuite la situation perdurent pendant des années et la population ce demande vraiment si l'aide apportée est pour eux où pour protéger les intérets Occidentaux. Ensuite, certains nous montre la porte car nous essaiyon de prendre plus de place afin d'aider d'avantage. Un autre exemple, l'Éthiopie. Certain pays veulent aider mais ils en sont empêcher directement par les votes de la Russie et de la Chine qui bloque toute aide possible par l'ONU.Si nous aidons séparément, nous favorisons groupe vs autre sans savoir et notre intervention devient l'élément qui fais basculer la guerre... Etes vous prets à prendre ce risque ? Et si celà apportait dictature, contre démocratie ? Imaginer si donnation ce fait par drapeaux affiché! etc.... Bien à vous,