La liberté universitaire contre la dérive autoritaire

«Selon le discours en vogue ces derniers temps, les universités seraient des lieux mythiques de débats cartésiens, intrinsèquement neutres, où rationalité et affect se retrouvent dichotomisés au profit de la première», écrivent les autrices.
Photo: iStock «Selon le discours en vogue ces derniers temps, les universités seraient des lieux mythiques de débats cartésiens, intrinsèquement neutres, où rationalité et affect se retrouvent dichotomisés au profit de la première», écrivent les autrices.

La « liberté universitaire », présumée en danger, fait couler beaucoup d’encre au Québec ces temps-ci. Les tenants de la droite conservatrice ont pris pour mission de la défendre, laissant paradoxalement entendre que l’État s’ingère davantage dans les universités. Ils accusent les « wokes » de détruire l’essence démocratique des universités, amalgament plusieurs concepts qu’ils ne maîtrisent pas et sonnent l’alarme d’une crise qu’ils ont eux-mêmes construite.

Depuis quelques semaines, le mot « censure » traverse sans cesse nos écrans. S’exprimant par l’entremise d’une panoplie de médias, des politiciens, des professeurs et même des étudiants disent être victimes de censure de la part de la « gauche woke ». Mais qu’en est-il vraiment, étant donné que ces militants (fallacieusement amalgamés) auxquels on fait référence n’ont en commun que de faire partie, à échelle variable, de groupes dominés dans la société — en un mot, de ne posséder pratiquement aucune tribune et de ne monopoliser aucune institution de pouvoir ? La rigueur intellectuelle nous contraint à le dire : la voix des minoritaires critique, bien sûr, mais ne censure pas. Il apparaît que sa seule présence dans l’espace public provoque déjà un puissant effet de backlash : être critiqués, pour les dominants, c’est aussi sentir l’éventualité, réelle comme supposée, d’une perte de pouvoir — une éventualité à laquelle ils résistent.

L’un des phénomènes de redistribution de pouvoir dont les tenants de la droite ont le plus peur, actuellement, est bien la « cancel culture ». Mais de quoi s’agit-il ? Certains répondront qu’il s’agit d’un mouvement ostracisant, visant à crucifier des personnalités sur la place publique pour leurs prises de position politiques ou leurs actions. Cela dit, il importe d’être clair : la cancel culture n’est pas un protocole institutionnalisé ni une structure sociale oppressante. Elle constitue plutôt une stratégie politique discursive qui comporte plusieurs degrés d’intensité, ne fait pas l’unanimité chez les militants radicaux et est utilisée par des gens sans pouvoir à l’échelle de la société. Bien que l’on puisse débattre de l’efficacité de cette stratégie, il apparaît encore plus intéressant, dans le contexte actuel, de se demander pourquoi elle a émergé. On l’aura constaté au cours de la reprise du mouvement Black Lives Matter et de la grande vague de dénonciations d’agressions sexuelles à l’été 2020 : nombreux sont ceux à être écrasés par des systèmes d’oppression, de même qu’abandonnés ou encore violentés par l’appareil étatique et juridique. Pas étonnant que certains éprouvent le besoin de se défendre eux-mêmes par leur participation politique — pour nous, il n’est pas nécessaire de chercher la réponse plus loin.

Savoirs hégémoniques

Sans définir ni préciser les théories qu’ils défendent, un certain nombre d’acteurs politiques et universitaires cherchent donc à délégitimer les savoirs provenant des groupes minoritaires, parfois enseignés dans les universités québécoises. Ces savoirs, qualifiés de dominants et de nuisibles, peinent pourtant déjà à obtenir une légitimité au sein des départements de sciences sociales. Les savoirs qui sont enseignés à l’université restent eurocentrés, et souvent intrinsèquement violents : les récents débats touchant l’utilisation du mot en n illustrent parfaitement cette réalité. En réclamant sans cesse le droit de pouvoir utiliser des termes qui ont historiquement permis à la majorité blanche de déshumaniser, de dominer et de tuer les personnes noires, les membres des Premières Nations, les Inuits et les Métis, les dominants ne font que défendre le droit de blesser et de heurter volontairement d’autres personnes.

Selon le discours en vogue ces derniers temps, les universités seraient des lieux mythiques de débats cartésiens, intrinsèquement neutres, où rationalité et affect se retrouvent dichotomisés au profit de la première. Au risque de briser cette solide illusion héritée des Lumières, nous avançons que l’idée de la Raison triomphante est paternaliste et vise à faire taire ceux pour qui la politique n’est pas esthétique, mais bien intime. Pour les dominants, parler de racisme, de classisme, de sexisme, d’homophobie et de transphobie constitue un voyage dans le monde des idées, sans implication violente sur leur existence. Pour les dominés, ces sujets représentent des stigmates, de l’exclusion, des traumas, des cicatrices, des viols, des morts… mais aussi des luttes desquelles naissent amitiés et amours. Leur posture dépeinte comme irrationnelle et émotive comprend forcément une part de vécu, et leur nier toute pertinence sur cette base est profondément malhonnête et même réactionnaire — d’autant plus que ce qui anime les auteurs de tous ces discours sur les wokes est bien loin d’être neutre et dénué d’affect.

En terminant, nous tenons à remercier celles et ceux qui nous inspirent par leurs écrits, leur musique, leur militantisme ou leur amitié, aussi nombreux qu’elles et ils soient — car nous ne pouvons prétendre être le seul vecteur de nos idées et de nos espoirs. Sans les nommer, merci.

* Cette lettre est appuyée par environ 120 personnes du milieu universitaire:

  • Martine El Ouardi, étudiante à la maîtrise en science politique
  • Laurence Marion-Pariseau, diplômée en traduction à l’Université de Montréal
  • Rafaële Bolduc, diplômée en philosophie à l’Université Laval et à l’Université de Montréal
  • Jade Nolet, étudiante en sociologie à l’Université de Montréal
  • Félix Chouinard, étudiant en sociologie à l’Université de Montréal
  • Martine Le Corff, étudiante en sociologie à l’Université de Montréal
  • Cassandra Michaud, étudiante en psychologie et sociologie à l’Université de Montréal
  • Vincent Robert, étudiant à la maîtrise en histoire à l’Université de Montréal
  • Grégoire René, étudiant en philosophie à l’Université de Montréal
  • Sophie-Tawes Louali, étudiante en anthropologie à l’Université de Montréal
  • Rémy El-Nemr, étudiant en neuroscience cognitive à l’Université de Montréal
  • Kathleen Villeneuve, diplômée en histoire à l’Université de Montréal
  • Alexandre Chartrand, étudiant en histoire à l’Université de Montréal
  • Coralie Bouchard, étudiante en sociologie à l’Université de Montréal
  • David Chapdelaine, étudiant libre à l’Université de Montréal
  • Jacqueline He, étudiante en Studio Arts à l'Université Concordia
  • Carolane Parenteau-Labarre, étudiante à la maîtrise en sociologie à l'UQAM
  • Renaud Béland, étudiant à la maîtrise en histoire à l’UQAM
  • Benjamin Bourdages-Duclot, étudiant à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal
  • Emile Cardinal, étudiant en anthropologie à l'Université de Montréal
  • Melodie Massé, étudiante en psychologie à l'Université Laval
  • Jade Crépeau, étudiante en sociologie à l’Université de Montréal
  • Karolan Savoie, étudiante en anthropologie à l’Université Laval
  • Viviane Forest-Ponthieux, étudiante à la maîtrise en archéologie à l’Université de Montréal
  • Sara Trépanier Fleurant, étudiante en philosophie et littérature de langue française à l’Université de Montréal
  • Jean-Philippe Dunas, étudiant à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal
  • Jérémie Canac-Marquis, étudiant en cuisine et gastronomie à l'ITHQ
  • Louis-Félix Drapeau, étudiant en sociologie à l’Université de Montréal
  • Éléonore Guy, étudiante en anthropologie à l’Université de Montréal
  • Mathieu Bouchard-Laberge, étudiant en enseignement de l’univers social au secondaire à l’UQAM
  • Raphaël Joseph, diplômé en science politique à l’UQAM
  • Mathieu Gagnon, étudiant à la maîtrise en relations industrielles à l'Université Laval
  • Association étudiante d’anthropologie de l’Université de Montréal (AÉAUM) - 291 membres
  • Emmanuel Pelletier-Michaud, diplômé en linguistique et en traduction à l’Université Laval
  • Charline Robert-Lamy, étudiante à la maîtrise en science politique et études féministes à l’UQAM
  • Rukaya Achhal El Kadmiri, étudiante en histoire à l’Université de Montréal
  • Zaid Yahya, étudiant en sociologie à l’Université de Montréal
  • Viviane Côté Martin, étudiante au DESS en édition numérique à l'Université de Montréal
  • Maude Raymond, étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal
  • Denis Carlier, doctorant en science politique à l’UQAM et en histoire à l’Université d’Angers
  • Roxane Archambault, étudiante à la maîtrise en anthropologie Université de Montréal
  • Luigi Bono, étudiant à la maîtrise en philosophie à l’Université de Montréal
  • Fatima Terhini, diplômée en psychologie et sociologie à l’Université de Montréal
  • Jeanne Maisonneuve, étudiante en sociologie, Université de Montréal
  • Gabrielle Laverdière-Pilon, étudiant·e au DESS en santé mentale à l’Université TÉLUQ
  • Ivar Alberto Delgado Sifuentes, étudiant en biologie à l’UQAR
  • Stéphanie Thibodeau, étudiant·e à la maîtrise en éducation, UQAM
  • Jean Daniel Girard, étudiant en anthropologie, Université de Montréal
  • Matisse Bessette, étudiante en études féministes à l’UQAM
  • Samuel Bonneville, étudiant en sociologie, Université de Montréal
  • Jorge Quezada, étudiant en sexologie, UQAM
  • Marie-Pier Bolduc-Crustin, étudiante à la maîtrise en administration des affaires (MBA) et au DESS en éthique appliquée, Université Laval
  • Xavier Camus, diplômé en philosophie à l’UQAM
  • Anne-Marie Veillette, doctorante en études urbaines à l'INRS
  • Cathy Ramirez, étudiante en philosophie à l’Université de Montréal
  • Nicholas Lucas-Rancourt, étudiant à la maîtrise en éducation à l’UQO
  • Marianne Morin, étudiante en études autochtones à l’Université de Montréal
  • Marilou Rowan, étudiante en sociologie à l’Université de Montréal
  • Alice Boisvert, étudiante en sociologie à l’Université de Montréal
  • Xavier St-Pierre, étudiant à la maîtrise en éducation à l’UQTR
  • Nicolas Arias Garcia, étudiant à la maîtrise en anthropologie à l’Université de Montréal
  • Marie-Alexe Chartrand-Péloquin, étudiante en science politique et en études féministes à l’UQAM
  • Erika Olivaux, étudiante à la maîtrise en philosophie à l’Université de Montréal
  • Magali Boisvert, diplômée en langues et études littéraires à l’UQTR
  • Jacob Deschamps, étudiant en sociologie à l’Université de Montréal
  • Eloi Salvail-Lacoste, étudiant à la maîtrise en histoire à l’Université Concordia
  • Ambre Roberge, étudiant·e en sexologie à l’UQAM
  • Charles-Émile Fecteau, étudiant au doctorat en chimie et au certificat en philosophie à l'Université Laval
  • Léonie Fecteau, étudiante en service social à l’Université de Sherbrooke
  • François Trépanier-Huot, étudiant en sociologie à l’Université Laval
  • Guillaume Vallières, étudiant en droit à l’UQAM
  • Dominique Goulet-Couture, diplômé en science politique à l'UQAM
  • Louibert Meyer, M.A en communication publique et relations publiques de l’Université Laval
  • Ramy Massaad, étudiant en développement des sociétés et territoires à l’UQAR
  • Mathieu Marion, professeur au département de philosophie de l’UQAM
  • Laurie Gagnon-Bouchard, étudiante au doctorat en philosophie à l’UQTR et chargée de cours à l’IREF de l’UQAM
  • Laurent Giguère, étudiant en sociologie à l’UQAM
  • Françoys Marinthe-Auger, étudiant en sociologie à l’UQAM
  • Simon-Pierre Mercille, étudiant à la maîtrise en éducation à l’UQAM
  • Camille Trudel, coordonnatrice de l’association étudiante générale du Cégep Garneau
  • Isabelle Boisclair, professeure au département des arts, langues et littératures de l’Université de Sherbrooke
  • Clément Desbiens, étudiant au Conservatoire d'art dramatique de Québec
  • Nicolas Plourde-Rouleau, étudiant en sociologie à l'Université Concordia
  • Élise Gratton, étudiante en enseignement en adaptation scolaire et sociale à l’UQAM et diplômée de la mineure en histoire à l’Université de Montréal
  • Xavier Dagenais-Chabot, étudiant en anthropologie à l’Université de Montréal
  • Michela Pelletier, étudiante à la maîtrise en sociologie à l’UQAM
  • Sébastien Chehaitly, étudiant à la maîtrise en travail social à l’Université de Montréal
  • Gabrielle P. Fortier, étudiante en science politique et en études féministes à l’UQAM
  • Nick Paré, étudiant en travail social à l’UQO
  • Maxime F.-Giguère, étudiant·e à la maîtrise en philosophie à l’Université Laval
  • Estelle Desjarlais, doctorante en éducation à l'UQAM
  • Laurent Paradis-Charette, doctorant en sociologie à l’UQAM
  • Marianne Locas, étudiante au DESS en journalisme à l’Université de Montréal
  • Colin Beaudoin-Lambert, étudiant en scénarisation à l’UQAM
  • Gustavo Salinas, étudiant à la maîtrise en histoire à l’Université de Montréal
  • Rébecca Beauvais, chargée de cours à l’École de travail social et à l’Institut de recherches et d’études féministes à l’UQAM
  • Camille Buisson, doctorante en psychologie à l’UQTR
  • Camille Sébastien, diplômée en études internationales à l’Université de Montréal
  • Julie Choquette, étudiante en sociologie et démographie à l’Université de Montréal
  • Vice Benoit, étudiant·e en action culturelle à l’UQAM
  • Frédéric Gagnon-Girard, étudiant en sociologie à l’UQAM
  • Sarah-Florence Benjamin, étudiante en journalisme à l’Université de Montréal
  • David Deladurantaye Leblanc, étudiant à la maîtrise en ethnolinguistique à l'UdeM
  • Marin Fortin-Bouthot, étudiant en science politique à l’UQAM
  • Christophe Jbeili, étudiant à la maîtrise en science politique à l’UQAM
  • Akram Taoutaou, étudiant en histoire à l’UQAM
  • Marilie Ross, étudiante en études autochtones à l’Université de Montréal
  • Naïla Gravel-Baazaoui, étudiante en science politique à l’Université de Montréal
  • Léo Coupal-Lafleur, étudiant en sociologie à l’Université de Montréal
  • Marjorie Piton, étudiante en études critiques des sexualités à l’UQAM
  • Jonathan Bichon, étudiant en sociologie à l'Université de Montréal
  • Andres Larrea, chargé de cours à l'Institut de Sciences de l'Environnement de l'UQAM et doctorant en sciences de l'environnement
  • Guillaume Moreau, auxiliaire de recherche au Centr'ERE et étudiant à la maîtrise en sciences de l'environnement à l'UQAM
  • Vincent Laurence, étudiant en philosophie à l’Université Laval
  • Marie-Jane Albert, étudiante en travail social à l’Université Laval
  • Delphine Saint-Laurent, ancienne étudiante en arts visuels au Cégep Sainte-Foy
  • Joseph Rozenkopf, diplômé en sociologie à l’Université de Montréal
  • Diego Torres-Carranza, étudiant en sociologie à l’Université de Montréal
  • Constance-Marguerite Proulx, étudiante en sociologie à l’Université de Montréal
  • Mathilde Roiné, étudiante en travail social à l’Université Laval
  • Marie-Lie Vignola, étudiante en travail social à l’Université Laval
  • Émile Lajeunesse-Trempe, étudiant en histoire à l’UQAM
  • Alexis Harton, étudiant en sociologie à l'UQAM

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