Avec la mine au Nitaskinan, la réconciliation peut attendre

«Depuis quelques jours, un groupe composé d’autochtones et d’allochtones a pris l’initiative de bloquer la route entre Saint-Michel-des-Saints et Manawan, afin de marquer son opposition à ce projet minier ainsi qu’aux coupes forestières en territoire atikamekw», écrit l'auteur.
Photo: Mobilisation Matawinie Ekoni Aci «Depuis quelques jours, un groupe composé d’autochtones et d’allochtones a pris l’initiative de bloquer la route entre Saint-Michel-des-Saints et Manawan, afin de marquer son opposition à ce projet minier ainsi qu’aux coupes forestières en territoire atikamekw», écrit l'auteur.

Lettre adressée à Benoit Charette, ministre de l’Environnement.

Le 10 février, nous apprenions la décision de votre gouvernement de donner le feu vert au projet minier Matawinie, piloté par l’entreprise Nouveau Monde Graphite. Nous savons que le graphite issu de cette future mine sera essentiellement destiné à la fabrication des batteries au lithium-ion, nécessaires à la propulsion de la révolution électrique dans le domaine des transports promise par votre gouvernement comme solution technologique face à la crise climatique, comme cela a été présenté dans le Plan pour une économie verte. Le peu d’ambition de ce plan quant aux objectifs de réduction de gaz à effet de serre ayant déjà été souligné par plusieurs commentateurs, je ne m’attarderai pas sur ce point.

En fait, ma préoccupation concerne principalement l’empressement avec lequel cet appui au projet de Nouveau Monde Graphite a été donné. N’aurait-on pas pu se garder une petite gêne et attendre au moins que l’ensemble des études environnementales demandées par le Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) aient été livrées par l’entreprise ?

Vous n’êtes pas sans savoir que ce projet minier est situé dans le Nitaskinan, territoire ancestral revendiqué par la nation atikamekw. S’appuyant sur la Loi constitutionnelle de 1982 reconnaissant les droits ancestraux existants et les droits issus des traités, cette nation autochtone a adopté en 2014 une déclaration de souveraineté afin de faire valoir son droit à l’autonomie gouvernementale, en raison du manque d’avancement des négociations avec le gouvernement du Québec.

Même si la compagnie Nouveau Monde Graphite se targue d’avoir signé des ententes de prédéveloppement avec le conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la nation Atikamekw, force est de constater que ce projet minier est loin de faire l’unanimité au sein de la communauté de Manawan. Depuis quelques jours, un groupe composé d’autochtones et d’allochtones a pris l’initiative de bloquer la route entre Saint-Michel-des-Saints et Manawan, afin de marquer son opposition à ce projet minier ainsi qu’aux coupes forestières en territoire atikamekw. Ce groupe vise également à sensibiliser la population aux impacts environnementaux des activités en cours et futures, notamment en ce qui concerne la perte d’habitats pour la faune. En ce qui concerne l’acceptabilité sociale du projet minier, on repassera !

Le ministère de l’Environnement s’est doté d’une Direction des affaires autochtones, qui relève de la Direction de l’évaluation environnementale des projets nordiques et miniers. Quelles étaient les recommandations de vos fonctionnaires par rapport à ce projet, M. Charette ? Leur devoir de réserve les empêche de se prononcer sur la place publique, mais il y a fort à parier que leur expertise recommandait la poursuite des consultations auprès des membres de la communauté de Manawan.

Pour cette communauté autochtone, encore ébranlée par le décès de Joyce Echaquan dans les circonstances tragiques et révoltantes que nous connaissons, ce nouvel épisode vient renforcer l’idée que le racisme systémique constitue un mécanisme si bien ancré, malgré le déni de votre gouvernement, qu’il équivaut à l’éléphant dans la pièce que certains n’osent montrer du doigt.

L’an dernier, presque à pareille date, le Canada tout entier se trouvait enlisé dans une crise liée aux interruptions du trafic ferroviaire en appui aux chefs héréditaires wet’suwet’en, lesquels réclamaient la suspension du projet Coastal GasLink sur leur territoire ancestral. Quel enseignement votre gouvernement a-t-il tiré de ces événements ?

Votre gouvernement s’était engagé à entretenir, avec les Premières Nations et les Inuits, un dialogue de nation à nation afin d’avancer ensemble vers la réconciliation. Il convient de constater que, dans un cas comme celui-ci, où les intérêts financiers semblent primer, la réconciliation devra encore attendre.

16 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 4 mars 2021 05 h 21

    Monnaie money!

    De plus en plus, le gouvernement Legault nous apparaît comme une pièce de monnaie.

    Un côté face, pour le discours "bon papa" du gentil Premier ministre qui nous endort collectivement.

    Un côté pile, pour tout ce qui se brasse par derrière visant le développement économique sans vraiment de considération à quoi que ce soit d'autre.

    Réconciliation? Environnement? Nous dites-vous, monsieur Vallières. Il y en a pour qui, là où il y a de l'argent à faire pour les uns, il y a toujours moyen de dorer la pilule à faire prendre aux autres.

    Trop souvent, la pilule en question est un somnifère qu'accompagne une histoire à dormir debout quand ce n'est pas une berceuse.

  • Denis Drapeau - Inscrit 4 mars 2021 06 h 45

    L’ingérence n’est jamais une marque de respect

    Madame Pascal Vallières

    Le respect des peuples autochtones implique la reconnaissance de leurs représentants et de leurs décisions. C’est même une condition sinequoinone à un véritable dialogue de nation à nation dont vous nous causé en fin d’article.

    Qui sommes-nous les allochtones pour s’ingérer dans leur prise de décision au nom de l’acceptabilité sociale qui serait déficiente faute d’unanimité ? C’est à eux seules de gérer la question de l’acceptabilité sociale des projets qui les concernent sur leur territoire.

    Or, le projet a reçu l’aval du conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la nation Atikamekw. Qu’il fasse l’unanimité ou pas, ça ne nous regarde pas à moins de considérer cette communauté comme des mineurs qu’il faudrait protéger dans un élan de colonialisme dominateur. Ça Madame Vallières c’est du racisme systémique digne de la Loi sur les indiens. Je ne comprends pas qu’une anthropologue abonde dans ce sens et ose, en plus, faire la morale antiraciste.

    • Denis Drapeau - Inscrit 4 mars 2021 08 h 58

      Toutes mes excuses, j'aurais dû écrire Monsieur au lieu de Madame.

    • Cyril Dionne - Abonné 4 mars 2021 09 h 44

      Bien dit M. Drapeau.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 mars 2021 11 h 22

      "Or, le projet a reçu l’aval du conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la nation Atikamekw.".

      Ça dit tout!

      Imaginez maintenant qu'un jour, qui n'arrivera jamais, on décide de corriger l'illégitime canadian constitution de 1982. Cette fois-là, il faudra ajouter la question autochtone.Or, ces pauvres gens vivant le seul vrai racisme *systémique*, soit les Réserves, ont des structures compliquées, dû au fait qu'Ils ne s'entendent pas entre eux.

    • Gilles Théberge - Abonné 4 mars 2021 16 h 28

      Bien justement au sujet de la « Canadian Constitution », une des choses qui devrait être discutés, c'est le trasnfert de la « juridiction » sur les peuples autochtones.

      Je suis persuadé que si le Québec avait prise sur cette affaire, il y a bien des choses qui changeraient..D'abord question d'attitude, les francophones n'ont pas créé les réserves. De même que les pensionnat. C'est une question qui devrait être soumise à l'organisme des premières nation.

      Il n'y a aucune raison que dans les années 2000 on continue d'avoir des relations basée sur l'insignifiance supposée d'un peuple. C'est insensé !

    • Pascal Vallières - Abonné 6 mars 2021 01 h 51

      Monsieur Drapeau,

      Après m’avoir initialement mégenré (vous vous êtes toutefois repris par la suite), vous vous méprenez quant à mes intentions et à ma posture idéologique. Loin de moi l’idée de m’ingérer ou d’adopter une posture paternaliste ou colonialiste, je crois toutefois que tout citoyen a le droit d’adopter une position critique face aux orientations et aux actions de son gouvernement. Il s’agit là d’un débat d’idées et d’une prise de position dans une situation classique d’écologie politique, où les enjeux de pouvoir concerne l’accès et le contrôle aux ressources naturelles et au capital financier qui en découle par des acteurs (gouvernement central, corporation minière, conseil de bande, environnementalistes autochtones et allochtones) ayant des positions et des intérêts opposés et où les rapports de pouvoir économiques, politiques et juridiques sont disproportionnés.

      Une partie de ma lettre ayant été éditée, il n’a pas été possible d’apporter les nuances quant aux revendications territoriales et aux joutes de pouvoir entre traditionalistes autochtones et les conseils de bande (structures héritées de la très coloniale Loi sur les Indiens) quant à la légitimité de négocier avec les gouvernements allochtones. Or, la légitimité du conseil de bande est remise en question par les traditionalistes, alors que les gouvernements allochtones ne reconnaissent que la légitimité de ces structures, d’où ces tensions internes observées fréquemment au sein des communautés autochtones. Comme dans toutes les sociétés, il est rare qu’une décision fasse l’unanimité. Croire le contraire équivaut à appréhender les communautés autochtones comme des entités monolithiques, où il n’y a pas de place pour la remise en question.

      (suite dans le prochain commentaire)

    • Pascal Vallières - Abonné 6 mars 2021 01 h 51

      Bref, il est amusant que vous m’accusiez de racisme, quant ma position reçoit des appuis des groupes et des militants autochtones. L’idée n’est absolument pas de parler au nom des Autochtones. Toutefois, la position de l’anthropologue contemporain consiste habituellement à se placer en faveur des groupes historiquement marginalisés et de souligner les rapports de pouvoir inégaux qui les opposent aux gouvernements centraux.

      J’espère que cette mise au point vous convaincra de ma posture.

      Cordialement,

      Pascal Vallières

  • Robert Bérubé - Abonné 4 mars 2021 06 h 45

    Adressez-vous aux tribunaux

    Il n'y a que ça qui puisse stopper les mauvaises décisions des gouvernements qui font fi du bien commun en terme environnemental ainsi que des droits des premières nations.

  • Cyril Dionne - Abonné 4 mars 2021 07 h 42

    Le Bon, la Brute et le Truand

    Benoit Charrette est un très patineur très futé dans le parti de François Legault. C’est pour cela qu’il a été nomme ministre. Il peut parler pendant des heures et ne rien dire. Il fait cela avec brio, lui qui a été nommé ministre de la Lutte contre le racisme en plus de s’occuper du portfolio de l'environnement. Tout un gros « show de boucane » en perspective. Il faut le dire, la CAQ n’a jamais parlé d’environnement pendant les élections. Elle s’en foutait carrément. Ce que Legault veut, ce sont des emplois à 100 000$, quitte à les payer lui-même comme dans le cas de Télésat. Chaque emploi chez Télésat coûte au bas mot 3 millions aux contribuables, Bombardier oblige.

    Ce qu’on lit entre les lignes, le Québec voudrait devenir la pile (batterie) de la planète. Alors pour les mines au graphite et au lithium, elles vont se multiplier au Québec et bonjour désastres environnementaux. Curieusement, la plupart des pays occidentaux développés ne veulent pas produire des piles parce que le résultat est très néfaste pour la faune et la flore ainsi que pour l’environnement. Alors, on relègue cela aux porteurs d’eau du Québec. Enfin, comme si les voitures électriques allaient sauver le monde de la catastrophe climatique annoncée. Misère.

    Ceci dit, de l’autre côté, vous avez la nation Atikamekw qui revendique une superficie de territoire de 80 000 km2. Encore la bonne vieille cassette des territoires non cédés. Si on additionne tous les territoires revendiqués parce qu’ils nous disent qu’ils n’ont pas été cédés, eh bien, cela dépasse la superficie du Québec. Au lieu de se concentrer sur des rêves chimériques, ils devraient s’en prendre à la loi sur les Indiens qui les confine sur des très petits terrains qu’ils n’appartiennent même pas et d’où l’origine de l’expression « prison à ciel ouvert ».

    Ajoutez à la sauce des revendications, les différents environnementalistes qui voient tous la fin du monde arriver demain matin et personne ne s’y retrouve.

    • Gilles Théberge - Abonné 4 mars 2021 11 h 03

      Il peut parler des heures certes, mais que dit-il... ?

    • Cyril Dionne - Abonné 4 mars 2021 11 h 12

      Erratum:

      C'est bien : "Benoit Charrette est un très bon patineur très futé dans le parti de François Legault."

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 mars 2021 08 h 12

    Chaos gouvernemental

    Le gouvernement Legault a accordé les permis de cette mine avant même la fin des études environnementales alors que le projet comporte un étément non encore testé. D'autre part, du côté autochtone la compagnie aurait des ententes avec le conseil de bande de Manawan et le CNA. Or, le droit canadien, appuyé par la jurisprudence de la Cour suprême du Canada impose aux gouvernements, pas aux compagnies privées, l'obligation de consulter de bonne foi les peuples autochtones dont le territoire revendiqué pourrait être affecté par un projet et d'accommoder leurs préoccupations. La cour se base sur le concept de l'honneur de la couronne.

    En effet, dans une monarchie constitutionnelle, c'est le gouvernement qui est la « couronne » et c'est une obligation de consulter et d'accommoder si on veut agir avec honneur. Les compagnies privées ne peuvent pas se substituer aux gouvernements quand il est question de l'honneur de la couronne. De plus, en vertu du droit international et de la Déclaration des NU sur les droits des peuples autochtones, les gouvernements ont aussi l'obligation d'obtenir le consentement préalable et informé AVANT d'autoriser un tel projet.

    Dans ce cas, quel a été le rôle joué par le gouvernement Legault dans la consultation sur ce projet avec les Atikamekw? Qui a-t-on consulté, les conseils de bande de la loi sur les Indiens, les détenteurs de la gouvernance traditionnelle ou encore les collectivités visées? Quelles sont les mesures prises pour accommoder les Atikamekw pour appuyer ce projet?

    Si les consultations ne se sont pas tenues selon la loi, ce projet risque fort de se retrouver devant les tribunaux pendant au moins une décennie, à des coûts importants pour les parties. Est-ce que c'est ça que le gouvernement Legault cherche?

    • Denis Drapeau - Inscrit 4 mars 2021 16 h 06

      M. Rousseau

      Sur un plan sociaux-politique, « l'honneur de la couronne» qui découle du devoir de bon fiduciaire du gouvernement à l’égard des peuple autochtones est, par nature, profondément colonisateur et paternaliste. Mais il est vrai qu’il s’agit d’une obligation légale de laquelle découle une obligation de consulter et d’accommoder les peuples autochtones «lorsque la Couronne a connaissance, concrètement ou par imputation, de l’existence potentielle du droit ou titre ancestral revendiqué et envisage des mesures susceptibles d’avoir un effet préjudiciable sur celui‑ci. Nation haïda c. Colombie-Britannique (Ministre des Forêts), 2004 CSC 73, par. 35.

      Cet effet préjudiciable reste donc à démontrer car elle donne naissance au devoir d’agir avec honneur, de consulter et d’accommoder, au besoin. L’entente avec le conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la nation Atikamekw engendre-t-elle cet effet ? Si oui, il y aura lieu d’examiner si le gouvernement à bien jouer son rôle avec honneur. Si la réponse est non, il n’y a pas d’autre question à se poser

      De plus, la consultation d’une autre nation, d’égal à égal, implique le respect des représentants choisis par les membres de cette nation. L’obligation de consulter s’adresse donc au Conseil de bande dans ce cas-ci; à moins que celui-ci exprime le désir d’une autre forme de consultation. Agir autrement serait vu comme de l’ingérence dans les affaires de cette nation et même de semer la zizanie. Le «Guide intérimaire en matière de consultation des communautés autochtones», appliqué par le gouvernement du Québec va aussi en ce sens. (page 10).