Le mythe de l’enseignant paresseux et les cours d’histoire

«Notre objectif premier doit demeurer d’offrir à nos étudiants une formation historique de qualité qui contribuera à leur succès universitaire, personnel et professionnel», écrit l'autrice.
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir «Notre objectif premier doit demeurer d’offrir à nos étudiants une formation historique de qualité qui contribuera à leur succès universitaire, personnel et professionnel», écrit l'autrice.

Depuis déjà plusieurs mois, l’ancien premier ministre Lucien Bouchard mène une campagne de dénonciation du remplacement du cours d’histoire obligatoire en sciences humaines au collégial — l’introduction à l’histoire occidentale — par un cours d’histoire mondiale à partir du XVe siècle. Il se dit indigné que l’on prive les étudiants des savoirs antiques issus des auteurs classiques et médiévaux. Jusque-là, ses arguments rejoignent ceux de plusieurs professeurs d’histoire.

Toutefois, dans Le Devoir et à l’émission Plus on est de fous plus on lit, M. Bouchard a avancé, sans tenter de nuancer ses propos, que d’obscures et insaisissables instances gouvernementales ont retiré le cours d’histoire occidentale, parce que, entre autres choses, les professeurs trouvent que d’enseigner l’histoire de l’Antiquité et du Moyen Âge est « trop difficile ». Il s’offusque aussi à grands cris de la supposée paresse cognitive des enseignants et étudiants du XXIe siècle qui, selon lui, se refusent à faire face au moindre effort intellectuel. Finalement, il dénonce l’absence de débat public ou de résistance au projet du nouveau cours, parachevant ainsi son portrait de l’enseignant mollusque qui s’écrase devant le tout-puissant ministère sans même combattre.

À titre de présidente de l’Association des professeur.e.s d’histoire des collèges du Québec (APHCQ), je sens qu’il est de mon devoir de rectifier et de nuancer certaines déclarations de l’ancien premier ministre. Commençons par le mythe du professeur paresseux pour qui enseigner des périodes historiques aussi lointaines et complexes que l’Antiquité est trop exigeant et qui choisit donc de les évacuer du nouveau cours d’histoire obligatoire. Ce raisonnement aurait certes de quoi choquer, si seulement il tenait debout. Pourquoi diantre des professeurs paresseux intellectuellement s’attelleraient-ils à la tâche fort fastidieuse de créer un nouveau cours obligatoire entièrement différent de l’ancien ? En effet, en changeant à la fois la chronologie et l’espace géographique étudiés dans le cadre du cours, les professeurs du comité ministériel forcent leurs collègues de toute la province à repartir à zéro et à se replonger dans leurs livres afin de consolider leurs savoirs sur des sujets autrefois largement ignorés par le cours d’histoire de la civilisation occidentale — l’histoire de l’Afrique, de l’Asie, de l’Océanie, etc. La tâche est colossale. Sont-ce là les actions de professeurs fainéants qui craignent les défis intellectuels ? Je vous laisse en juger.

Abordons maintenant la supposée complaisance apathique des professeurs devant la disparition de l’enseignement des périodes anciennes. Rien n’est plus faux ! De très nombreux enseignants ont en effet remué ciel et terre pour combattre l’imposition du nouveau cours. Ils ont même forcé le comité ministériel à retourner à la table à dessin après que celui-ci leur a présenté un premier projet de cours qu’une forte majorité jugeait inacceptable. Les professeurs d’histoire sont d’ailleurs les seuls enseignants de sciences humaines à avoir obtenu, à force de démarches et d’acharnement, une telle révision de la part du ministère.

Vision unificatrice

Nous invitons M. Bouchard à agir comme notre allié, plutôt que comme notre adversaire. Plusieurs de nos combats pourraient en effet bénéficier d’un ardent défenseur tel que lui ! Par exemple, nous réclamons depuis plusieurs années que les étudiants soient davantage exposés aux savoirs historiques, ce qui impliquerait d’ajouter des heures de cours au programme de sciences humaines. Or, le ministère réforme en ce moment même cedit programme : pourquoi ne pas profiter du chambardement pour enrichir la formation historique de nos jeunes ? Après tout, ce n’est pas avec 45 maigres heures de cours censées couvrir l’ensemble de l’histoire de l’Occident — de la Mésopotamie à la COVID-19 ! — que l’on peut se permettre de consacrer des cours entiers à Sénèque et à Cicéron comme le suggère M. Bouchard. Voyons grand : un cours d’histoire pré-XVe siècle et un autre post-XVe siècle permettraient déjà beaucoup plus d’approfondissements, plutôt que de forcer professeurs et étudiants à surfer sur la vague de l’histoire de façon superficielle dans le but illusoire de remplir l’impossible mandat du cours — que ce soit celui de l’actuel cours d’histoire occidentale, censé couvrir 5000 ans d’histoire ou celui du nouveau cours proposé, donc on a réduit la chronologie pour mieux agrandir l’espace géographique afin d’englober rien de moins que le monde entier.

Et maintenant, que faire ? Le train du nouveau cours est en marche depuis déjà plusieurs mois, vaut-il mieux s’y accrocher ou lui mettre des bâtons dans les roues ? Les représentants de l’exécutif de l’APHCQ ont choisi de cesser d’alimenter le débat qui déchire ses membres au sujet de l’abandon du cours d’histoire occidentale et de plutôt aller de l’avant avec un projet unificateur, celui de bâtir tous ensemble le nouveau cours d’histoire mondiale. Cela n’implique pas que nous approuvions l’abandon de l’enseignement des périodes anciennes ni que nous appuyions la façon cavalière dont le nouveau cours nous a été imposé. Nous choisissons simplement de nous atteler à la tâche et de construire un cours que nous espérons rendre riche et pluriel. Notre objectif premier doit demeurer d’offrir à nos étudiants une formation historique de qualité qui contribuera à leur succès universitaire, personnel et professionnel. Si cela passe par l’enseignement des relations internationales et de la révolution technologique du XXI siècle plutôt que par celui des classiques latins et grecs, ainsi soit-il.

11 commentaires
  • Marcel Vachon - Abonné 4 mars 2021 09 h 21

    Monsieur Bouchard vs monsieur Charlebois

    Permettez moi de déborder du sujet en disant que les commentaires de monsieur Bouchard me font souvent penser à: ".... entre deux joints, tu pourrais t'grouiller l'cul....." et autres paroles de la célèbre chanson de monsieur Charlebois. Un le dit, l'autre le chante. Bonne journée.

    • Richard Bond - Abonné 4 mars 2021 17 h 45

      Et Pierre Bourgault l'a écrite!

  • Claude Richard - Abonné 4 mars 2021 11 h 22

    Tant qu'à faire la leçon...

    M. Bouchard pourrait commencer par s'imposer à lui-même un cours en analyse de discours qui pourrait lui permettre de se rendre compte de la bourde scélérate qu'il a faite en condamnant Yves Michaud pour des propos qu'il n'a pas tenus et en entraînant toute l'Assemblée nationale à sa suite. Cela l'inciterait peut-être aussi à se repentir. Mais je ne crois pas que cela soit dans la nature du "grand homme".

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 mars 2021 11 h 28

    Evidemment

    en 45 maigres heures c'est peu de temps ,à peine à initier la curiosité des jeunes qui sont intéressés par l'histoire (ils ne doivent pas etre légions.

    Loin de moi de blamer ces profs.

  • Michel Petiteau - Abonné 4 mars 2021 14 h 17

    45 maigres heures? Mais l'apprentissage dure toute la vie!

    "Notre objectif premier doit demeurer d’offrir à nos étudiants une formation historique de qualité qui contribuera à leur succès universitaire, personnel et professionnel." Vous parlez pour parler.
    Le vocabulaire manque de précision. But et objectif ont des sens différents. Un objectif est un but que se propose l'action. L'action, pas l'intention.
    Un professeur peut-il choisir d'offrir à ses étudiants une formation qui ne soit pas de qualité?
    Je trouve navrant l'utilisation que vous faites du mot mythe, au sens que vous paraissez lui accorder, celui de mensonge. Cela témoigne de l'absence, chez vous, de cette culture dont s'honore Lucien Bouchard, mais aussi son frère Gérard. Et moi-même
    Mythe n'est pas histoire, même si, en Occident, les trois religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l'islam ont choisi de tenir le mythe pour un récit historique. Ni Abraham ni Moïse ne sont des personnage historiques. Non plus que Bouddha, ou Jésus. Tous deux ont été soumis à trois tentations. En Orient, c'est la dimension symbolique qui l'emporte. Voir Joseph Campbell. Voir aussi Paul Diel.
    "Ainsi soit-il", écrivez-vous.
    Vous semblez considérer l'école comme le lieu où s'effectue le gavage du cerveau. Ça ne marche pas comme ça.
    Je n'ai guère aimé, au secondaire, l'histoire. Mais aujourd'hui elle me passionne. J'ai le choix, sur Internet, de sources innombrables. Un exemple: je suis abonné à Hérodote.net, un site d'une richesse inouïe, une formidable aubaine à 20€/mois. Dernièrement j'en ai appris un rayon sur l'histoire de l'Algérie, que je connaissais mal. Mais pour y être allé, et pour avoir visité Tipasa, je sais que le pays a été colonisé par les Romains, et je sais aussi que Camus a lui aussi visité ce lieu.
    Il m'est arrivé de raconter à des enfants ce que j'avais découvert en Algérie: la Casbah d'Alger, les ruines romaines, les fennecs - le fennec est le renard du Petit prince - et les roses de sable, fleurs du désert.
    Ils étaient attentifs.

  • Richard Lussier - Inscrit 4 mars 2021 14 h 18

    Comme j'aime l'humanité et comme je déteste l'Occident!

    À n'en pas douter, il y a de vaillants professeurs d'histoire, mais l'argument que de concevoir un nouveau cours prouve le courage des professeurs, me laisse pantois; ils n'auront pas le choix! Aller à la guerre ne fait pas de nous gens courageux. Madame Messier souhaite obtenir du ministère un deuxième cours d'histoire. Bonne chance! La réalité, c'est qu'il n'y aura qu'un cours d'histoire, lequel, grâce au lobby des professeurs d'histoire, traitera partiellement de l'histoire de l'Antiquité (du moins, il le semble) pour, en plus, embrasser l'histoire du XV ième siècle à aujourd'hui, non seulement de l'Occident, mais aussi de l'Afrique, de l'Océanie, de l'Asie, etc, etc, etc ... Si comme Madame Messier le soutient, professeurs et étudiants doivent se contenter de surfer sur l'histoire de l'Occident d'avant le XV ième siecle, on peut imaginer qu'ils seront balottés à tout vent, ou au mieux, planeront sur l'histoire universelle. Ce nouveau cours sera sans aucun doute «riche et pluriel», mais j'aimerais rapporter ici deux propos. Le premier on l'attribue à Socrate qui fit le commentaire suivant à un sculpteur à propos de son œuvre : «Tu l'as fait riche, car tu n'as su la faire belle». Le second, est de G.K. Chesterton : The international idea, is welding all the nations now, except the one that's nearest». Ce «pluriel» a ceci de singulier qu'il nous éloigne de nous-mêmes. «Connais-toi, toi-même», pouvait-on lire sur le fronton d'un temple de Delphes. Comment se connaîre soi-même quand on refuse d'approfondir NOTRE histoire, celle de l'Occident. «Qui trop embarsse, mal aime» dit le proverbe.

    • Jacques de Guise - Abonné 5 mars 2021 11 h 36

      Comme j’aime vos propos et comme je déteste ce qui est fait!

      « Ce « pluriel » a ceci de singulier qu'il nous éloigne de nous-mêmes. « Connais-toi, toi-même », pouvait-on lire sur le fronton d'un temple de Delphes. Comment se connaître soi-même quand on refuse d'approfondir NOTRE histoire, celle de l'Occident. « Qui trop embrasse, mal aime » dit le proverbe. », dites-vous, ce qui est TELLEMENT JUSTE.

      Ce que vous percevez à l’égard de l’enseignement de l’histoire est, selon moi, le PRINCIPAL PROBLÈME qui affecte notre système d’éducation : l’éparpillement.

      C’est pour cette raison qu’il ne m’apparaît pas nécessaire de convoquer, comme certains le demandent, des états généraux concernant l’éducation AVANT qu’un ménage approfondi ne soit fait dans ces supposés fondamentaux que l’on a assurément perdu de vue quand on regarde ce qui est fait avec l’enseignement de l’histoire. On coupe d’un côté et on étend EXAGÉRÉMENT de l’autre. Ça n’a tout simplement pas de bon sens.

      Si on retraçait les « fondamentaux » (au lieu de partir en « prospective futurologique ») on pourrait ainsi simplifier les programmes et affecter les ressources adéquates (c.-à-d. les mêmes personnes qui ont circonscrits et réélaborés ces fondamentaux) à l’élaboration de matériel didactique cohérent en lien direct et réel avec cet apprentissage de ces fondamentaux au lieu d’avoir du matériel didactique totalement dispersé et élaboré par d’autres personnels, ce qui est carrément DU N’IMPORTE QUOI!