La richesse des mots tabous et des préjugés en éducation

«Que devrait faire un professeur lorsque, travaillant avec ses étudiants un des textes mis au programme pour son cours, il se retrouve face à des préjugés racistes, misogynes, homophobes, transphobes, xénophobes ou ethno-centriques?» demande l’auteur du texte.
Photo: Damien Meyer Agence France-Presse «Que devrait faire un professeur lorsque, travaillant avec ses étudiants un des textes mis au programme pour son cours, il se retrouve face à des préjugés racistes, misogynes, homophobes, transphobes, xénophobes ou ethno-centriques?» demande l’auteur du texte.

Le débat sur la censure de certaines œuvres ou l’ostracisation de différents mots susceptibles de créer un malaise, de choquer, voire de causer des « micro-agressions » chez certains étudiants, a fait couler beaucoup d’encre depuis quelques mois. Presque rien n’a toutefois été dit sur la valeur pédagogique que peuvent receler ces mots tabous, ces expressions ou ces préjugés qui parsèment ces œuvres lorsque ce matériel conceptuel est manipulé avec soin par un professeur éclairé et bien intentionné.

Prenons comme exemple le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau. Dans ce texte, que je fais régulièrement lire à mes étudiants, l’auteur qualifie à plusieurs reprises de « sauvages » les êtres humains ou les peuples de l’Amérique récemment « découverts » par les explorateurs européens. En s’appuyant sur les valeurs d’aujourd’hui, il est certain que le lecteur bien informé a tôt fait de ressentir un malaise lorsqu’il est confronté au portrait paternaliste, colonialiste, et parfois méprisant que Rousseau fait de ces habitants du Nouveau Monde. Pour parler de la difficulté qu’auraient ces peuples « primitifs » à se projeter dans l’avenir, voici ce que le philosophe affirme : « Tel est encore aujourd’hui le degré de prévoyance du Caraïbe : il vend le matin son lit de coton, et vient pleurer le soir pour le racheter, faute d’avoir prévu qu’il en aurait besoin pour la nuit prochaine. »

Il y a fort à parier que ce passage n’a provoqué aucun remous lors de la publication de ce texte en 1755, puisqu’il venait probablement conforter les préjugés de l’époque à l’endroit de ces peuples autochtones. On pourrait d’ailleurs en dire autant du portrait peu flatteur que Rousseau fait de la femme à plusieurs endroits dans son œuvre. En parlant du sentiment de l’amour, par exemple, il affirme, toujours dans le même Discours, qu’il s’agit là « d’un sentiment factice célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir ». Des exemples de ce type, je pourrais en donner des dizaines tirés de l’œuvre de Rousseau ou de celle de plusieurs grands auteurs qui ont influencé notre manière de penser et de voir le monde.

Censurer ou exploiter ?

Alors, je pose la question : que devrait faire un professeur lorsque, travaillant avec ses étudiants un des textes mis au programme pour son cours, il se retrouve face à des préjugés racistes, misogynes, homophobes, transphobes, xénophobes ou ethnocentriques ? Doit-il prendre les devants et caviarder ces passages ? Demander à ses étudiants de sauter ces lignes malheureuses pour ne pas créer chez eux un malaise ? Ou encore retirer carrément l’œuvre en question du programme pour s’assurer de ne pas faire de vagues ? Aucune de ces solutions ne tient la route, à mon point de vue. En fait, au lieu de se retrancher derrière une forme de censure plus ou moins subtile, je crois que l’enseignant doit se servir de la tribune qui lui est donnée pour aborder de front ce matériel, que d’aucuns considèrent comme radioactif, afin de s’en servir comme autant de leviers qui lui permettront de faire ce pour quoi il est payé : enseigner et éduquer !

Lorsqu’au détour d’une page, un mot ou une expression crée un malaise chez certains, alors que voilà peu ils seraient passés inaperçus, il faut prendre cette réaction comme un indice que quelque chose est en train de se jouer dans nos façons de voir le monde ou de penser. Ainsi, plutôt que de tourner le dos à ces marqueurs d’histoire ou de condamner sans appel leur auteur, je crois qu’il est préférable de se pencher sur eux afin d’en faire l’autopsie, quitte à enfiler une paire de gants « blancs » pour réussir l’opération.

Au lieu d’être vus comme une matière toxique qu’il faudrait glisser sous le tapis de la bien-pensance, ces mots, expressions ou préjugés présents ici et là dans différentes œuvres classiques, et parfois même contemporaines, doivent plutôt être considérés comme autant de pépites d’or qui ont le potentiel, si elles sont bien exploitées, de provoquer l’étonnement, de susciter la curiosité, d’alimenter le débat et d’initier une prise de distance critique par rapport à l’époque où ces expressions ont été formulées afin d’en retracer l’histoire et d’en connaître toute la polysémie. Les biffer ou les censurer consiste en fait à se priver de ces formidables outils de réflexion, pourtant essentiels à la compréhension du monde complexe dans lequel nous vivons.

« Chacun est le fils de son temps », disait Hegel. Ainsi, il ne faut pas oublier que tous ces grands auteurs, que certains tentent de prendre en défaut en les jugeant à l’aune de leurs propres principes, étaient eux aussi en partie les produits de leur époque. Loin d’être toujours originaux et avant-gardistes, ils perpétuaient parfois des lieux communs, comme il nous arrive de colporter certains clichés qui, demain, seront peut-être montrés du doigt comme des préjugés inqualifiables par les autres générations.

Parce que l’éducation est une chose sérieuse, je revendique le droit, en tant qu’enseignant, de pouvoir partager, faire lire et commenter tous les textes que je juge pertinents pour appuyer mon propos et remplir ma mission, qui consiste à rendre mes étudiants plus éclairés et, par le fait même, plus conscients de la réalité dans laquelle ils ont et auront à vivre.

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