Premières fois

«Armer nos enfants pour notre monde tel qu’il est. Notre monde où, parmi les choses belles que nous avions un peu oubliées, il y a le fait que la vie n’est décidément pas aussi prévisible que prévu», écrit l'autrice.
Photo: Christof Stache Agence France-presse «Armer nos enfants pour notre monde tel qu’il est. Notre monde où, parmi les choses belles que nous avions un peu oubliées, il y a le fait que la vie n’est décidément pas aussi prévisible que prévu», écrit l'autrice.

L’autrice est née à Chicoutimi en 1972. De 2005 à 2017, elle a vécu à Lyon, en France. Elle est titulaire d’un doctorat en littérature de l’Université de Montréal et a publié de nombreux articles et nouvelles ainsi que plusieurs romans et essais. Elle est éditrice chez Groupe Ville-Marie Littérature, à Montréal, où elle vit avec sa famille.

La première fois qu’il a essayé de respirer, en novembre 2009 à l’hôpital de la Croix-Rousse de Lyon, nous étions en pleine épidémie de grippe H1N1 et ce n’était pas une période très joyeuse pour venir au monde. Personne ne pouvait nous rendre visite sauf son père. Il fallait protéger les gens fragiles, les soignants, les nouveau-nés.

La première fois qu’il a pris l’avion pour venir au Québec, pays de sa mère, il avait quatre mois.

La première fois qu’une loi permettant aux personnes du même sexe de se marier légalement en France, il avait trois ans. Il nous en a parlé, à son père et moi. Il prenait conscience que cela voulait dire que si son parrain qu’il adorait avait voulu se marier avec son conjoint, ils n’auraient jusque-là pas eu le droit de le faire.

La première fois qu’il a déambulé en me tenant la main dans les allées d’un bidonville, m’accompagnant pour aller donner un coup de main à une famille, rendre visite à des gens dans leur cabane, ou faire avec d’autres bénévoles une activité lecture pour les enfants, il avait quatre ans. Il découvrait la pauvreté et que les inégalités sont un scandale innommable, mais aussi qu’un enfant est un enfant, qu’on peut venir de deux mondes diamétralement opposés et jouer ensemble.

La première fois qu’il a dû faire une minute de silence à la maternelle, le lendemain des attaques de Charlie Hebdo et de l’Hyper cacher, il avait cinq ans.

La première fois qu’il m’a parlé de la paraskévidékatriaphobie, la peur du vendredi 13, c’est parce qu’il venait d’apprendre ce mot à l’école. Le soir même des attaques terroristes faisaient des centaines de morts à Paris. Il avait presque six ans.

La première fois qu’il a croisé des groupes de soldats de l’opération Sentinelle, armés jusqu’aux dents, dans notre quartier après les attentats de Paris, il avait six ans. Comme la première fois où il a dû faire un exercice alerte-attentat dans sa classe.

Grandir

 

La première fois qu’il a changé de pays et qu’il est venu vivre, avec son père, au pays de sa mère, il avait sept ans.

La première fois qu’il m’a dit « Je suis né en France mais je suis aussi québécois, je me sens chez moi ici », emplissant mon cœur de joie, il avait neuf ans.

La première fois qu’il n’a pas pu finir son année scolaire en raison d’une pandémie mondiale dont on ne mesurait pas encore la portée, il avait dix ans. Tout comme la première fois qu’il est entré dans l’enceinte de son école secondaire en septembre d’après. Il devait porter un masque dans les couloirs et les déplacements, mais pas dans sa classe-bulle. Puis il a dû en porter un de façon permanente.

La première fois qu’il a passé un test de dépistage de la COVID, il n’avait heureusement qu’un bon vieux rhume, il y avait une grosse tempête de neige, et il avait onze ans.

La première fois qu’il m’a montré une photo de lui avec ses camarades de secondaire 1, exhibant fièrement leur projet de sciences, une créature faite de leurs mains au croisement du criquet et de la coccinelle, et que j’ai vu leur air joyeux malgré leur masque fait de cette matière bleue entre le papier et le tissu, c’était la semaine dernière. On aurait dit que c’était pour eux la chose la plus naturelle du monde et ça m’a fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre.

S’armer

Depuis bientôt un an, j’essaie d’être franche avec lui, sans le faire paniquer. J’essaie de lui dire qu’en ce moment, nous apprenons à vivre avec le fait que nous ne pouvons plus prévoir grand-chose. Qu’au fond ç’a toujours été le cas mais que nous avions tendance, pris dans le tourbillon de nos activités et de nos projets, à oublier cette composante essentielle de l’existence humaine : l’incertitude. Je lui explique que nous apprenons à lâcher prise, à nous demander ce qui compte, que nous apprenons la patience. Je lui explique que nous avons de la chance d’être logés, au chaud et en sécurité — lui qui a vu de ses propres yeux des gens vivant dans des bidonvilles avec qui il s’est lié d’amitié, je sais qu’il comprend parfaitement ce que je veux dire.

Je pense à tous les gamins de son âge. Et tout en me demandant quelle folie m’a possédée de penser qu’il était intelligent d’avoir des enfants dans ce monde en train de brûler, ce monde qui court d’une catastrophe à l’autre, je me dis qu’au fond, notre mission n’a peut-être jamais été de le changer pour que nos enfants ne se fassent jamais mal, ne souffrent jamais, n’aient jamais peur. Peut-être que nous leur devons, surtout en ce moment, de simplement faire face avec eux à ce qui arrive. Louer leur courage, leur capacité d’adaptation. Reconnaître la rudesse de l’épreuve.

Armer nos enfants pour notre monde tel qu’il est. Notre monde où, parmi les choses belles que nous avions un peu oubliées, il y a le fait que la vie n’est décidément pas aussi prévisible que prévu.

Il y a ce monde, le seul dans lequel il nous soit donné de vivre. Il est compliqué, furieux, étonnant, et nous devons tenter de leur apprendre à l’habiter la tête haute et les yeux grands ouverts.

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