On deviendra tous vieux

«Les pays scandinaves ont pris le tournant depuis longtemps en bonifiant largement les services d’aide à domicile tout en offrant également des pensions universelles adéquates et de généreuses subventions pour adapter les logements au rythme des besoins», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Les pays scandinaves ont pris le tournant depuis longtemps en bonifiant largement les services d’aide à domicile tout en offrant également des pensions universelles adéquates et de généreuses subventions pour adapter les logements au rythme des besoins», écrit l'auteur.

Des décennies de mesures d’austérité « pour éponger le déficit » combinées à une négligence répétée pour tout ce qui a trait aux plus âgés d’entre nous culminent ces jours-ci par des enquêtes publiques ordonnées par la coroner en chef du Québec sur les conditions de vie en CHSLD.

Nous, qui détournions pudiquement le regard sur le sort réservé à nos aînés les plus vulnérables, n’avons d’autre choix aujourd’hui que d’ouvrir les yeux, et bien grands. Près de la moitié des décès liés à la COVID-19 au Canada ont eu lieu en sol québécois. Plus affligeant encore, à la mi-février, 77 % des 10 153 Québécois décédés vivaient en collectivité dans un CHSLD ou une résidence pour personnes âgées RPA. De manière frappante, le journaliste Francis Vailles, dans La Presse du 13 juin 2020, rapporte que les taux de risque de décès, par tranche de 10 000 personnes, seraient quasiment comparables entre les 65 ans et plus vivant à domicile et le reste de la population (2, comparativement à 0,4), mais augmenteraient significativement dans les RPA (62) et de manière vertigineuse dans CHSLD (865). Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le virus, dans ce cas-ci, s’appelle âgisme systémique. De quoi a-t-il l’air et quel est son mode opératoire ? Il ne nous empêche d’aucune façon de chérir nos aînés. Il s’attache plutôt à ce que le discours social soit émaillé de stéréotypes négatifs sur le vieillissement avec, en parallèle, une discrimination flagrante dans la conception et la mise en place de services, programmes et installations destinés aux plus âgés d’entre nous.

Comme pour le racisme, lui aussi systémique, il est impératif, dans un premier temps, de poser le bon diagnostic et donc reconnaître l’existence dudit phénomène au sein de la société. Dans un deuxième temps, il nous faut altérer le discours empreint de biais largement véhiculés dans les sphères médiatique et politique. Notre sexe et notre couleur de peau nous situent socialement à la naissance, mais en revanche, on devient tous âgés. À mesure que nous cumulons les années, une série d’étiquettes nous collent peu à peu à la peau. Nous serions plus vulnérables, plus susceptibles de perte d’autonomie et de démence. Bref, nous devenons un groupe à protéger. L’attitude paternaliste de certains médecins envers leurs patientes âgées ou celle, disons-le, franchement surprotectrice que nous adoptons parfois envers nos parents vieillissants sont des exemples de l’âgisme ambiant.

Un problème et son amplification

La dernière étape consiste à passer à l’action. Considérons d’abord les faits : l’INSQ projette qu’en 2041, le quart (26 %) des Québécois aura 65 ans et plus. Les risques de la venue de futures pandémies demeurent réels, alors que rester chez soi est véritablement un facteur de protection. En 2010, presque les deux tiers des Québécois de 85 ans et plus vivaient à domicile et souhaitaient y rester (MSSS) ; malheureusement, les services de soutien pour les y maintenir sont difficiles à obtenir, en particulier pour les demandeurs plus jeunes (75-84 ans). L’aide de l’État s’intensifie avec l’âge et, disons-le, le niveau de détérioration (Statistique Canada). Même une fois la pandémie maîtrisée, le problème de la place des aînés au sein de la société demeurera entier et pourrait aller en s’amplifiant si nous ne faisons pas le choix de prioriser la prévention de la santé et le maintien des aînés dans leur milieu de vie.

Les pays scandinaves ont pris le tournant depuis longtemps en bonifiant largement les services d’aide à domicile tout en offrant également des pensions universelles adéquates et de généreuses subventions pour adapter les logements au rythme des besoins. En 2012, seulement 4 % des Danois de plus de 65 ans vivaient dans des établissements collectifs (comparativement à 12 % des Québécois du même âge) (sources Bertelsen et Rostgaard, 2013 et la FADOQ 2016). La part du lion (73 %) du budget de la santé danois va dans les services à domicile, comparativement au maigre 15 % que le Québec y consacre (entrevue du Dr Hébert, qui dénonce également l’âgisme systémique envers les personnes âgées, à Radio-Canada, le 23 janvier dernier).

La Belle Province privilégie encore les CHSLD et les maisons de retraite pourtant sous-équipées et aux prises avec un manque de personnel endémique. Nos personnes âgées doivent être protégées, nous dit-on, offrons-leur de belles maisons de retraite. Cette vision passéiste et empreinte d’âgisme est un obstacle à la mise en place de mesures visant à maintenir la plupart des personnes âgées actives et pleinement intégrées dans leur milieu de vie. Nous risquons plutôt une marginalisation accrue d’un groupe de plus en plus important numériquement et la marchandisation du vieillir entre les mains du privé, sur lequel le gouvernement se déleste de plus en plus du fardeau. Le plus grand danger n’est pas le vieillissement de la population ni même les pandémies à venir, mais bien l’âgisme systémique qui règne et dont nous ne sommes pas toujours pleinement conscients.

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