«Les pays d’en haut» ou l’incapacité d’échapper au présent

«Si la qualité télévisuelle de cette adaptation ne fait aucun doute, l’aspect
Photo: Bertrand Calmeau «Si la qualité télévisuelle de cette adaptation ne fait aucun doute, l’aspect "historique" de cette dernière mérite réflexion», estime l'auteur.

Le 8 février dernier était présenté sur les ondes de Radio-Canada le dernier épisode de la captivante série Les pays d’en haut. Les fidèles de ce rendez-vous hebdomadaire, et ils sont nombreux, ont malheureusement dû dire adieu aux protagonistes de ce western québécois campé sur les hauteurs du Sainte-Adèle du XIXe siècle. Acclamée par le public et encensée par la critique, cette série, avec des acteurs de premier plan et des intrigues bien ficelées, a touché le cœur de nombreux Québécois et Québécoises et remis le terroir à l’avant-plan.

Si la qualité télévisuelle de cette adaptation ne fait aucun doute, l’aspect « historique » de cette dernière mérite réflexion. Certes, Les pays d’en haut regorge d’éléments historiques intéressants tirés en partie des journaux d’époque, mais a-t-on réussi à dépeindre un portrait réaliste du Québec de 1890 ? Rien n’est moins sûr.

En 2016, Gilles Desjardins justifiait cette énième adaptation de l’œuvre de Grignon en voulant présenter une version « non censurée » et plus près de la réalité historique du Québec de la fin du XIXe siècle comparativement à la télésérie des années 1950-1960. Dans une entrevue au magazine L’actualité, peu avant la diffusion de la première saison, l’auteur indiquait vouloir dépoussiérer l’œuvre de Grignon et en retirer les éléments qu’il percevait être des « commandes de l’Église ». Disant avoir perçu à travers les écrits et la correspondance de l’auteur ces « commandes », M. Desjardins en conclut que l’auteur d’Un homme et son péché écrivait à l’intérieur d’un carcan imposé par le clergé ou il taisait son ouverture aux valeurs progressistes et féministes. Avec cette nouvelle mouture, il souhaitait ainsi moins trahir l’œuvre originale que rendre justice à la vision réelle de son auteur.

Cette relecture audacieuse de Claude-Henri Grignon qui a bien sûr teinté la présente série pose deux problèmes. D’une part, elle est marquée par un certain biais de désirabilité sociale. L’analyse que pose Desjardins sur Grignon est ici effectuée à travers le prisme des valeurs consensuelles du présent. On tente essentiellement de transposer un schème de pensée progressiste et actuelle à un sujet historique afin de le rendre acceptable aux yeux de la société d’aujourd’hui.

Deuxièmement, considérer Grignon comme un auteur progressiste qui réprime ses valeurs sous l’influence du clergé, c’est faire abstraction de l’ensemble de son œuvre et du caractère foncièrement traditionaliste et conservateur de sa pensée. Loin d’être un penseur à l’avant-garde, il se consacrera, à travers ses écrits, dont plusieurs pamphlets signés de son pseudonyme Valdombre, à pourfendre les dérives libérales et l’anticléricalisme et à promouvoir une vision conservatrice, agriculturaliste et catholique du Canada français. Loin de voir la Révolution tranquille d’un œil positif, il s’inscrira d’ailleurs en réactionnaire par rapport aux nombreux bouleversements socio-politiques qui marquent cette époque. Ainsi, ce qui a fait office de genèse à la présente adaptation, c’est moins une réhabilitation de Claude-Henri Grignon qu’une reconstruction acceptable de sa pensée à la lumière du présent.

On ne peut évidemment reprocher à un auteur la volonté de dépoussiérer et de revisiter une œuvre de fiction à caractère historique écrite il y a 50 ans. Or, la question demeure : le portrait du Québec de 1890 présenté au cours des six saisons de cette série est-il réaliste ? Il ne fait aucun doute que l’auteur s’est appuyé sur une documentation historique importante. Cependant, cette nouvelle version échappe difficilement au poids du présent et on y perçoit les traces d’une représentation du passé teintée par les valeurs actuelles.

Comme l’a souligné à juste titre l’historien Alexandre Dumas dans ces pages il y a un an, la série est remplie de personnages davantage animés par des idéaux et des valeurs propres à 2020 qu’à 1890. Reposant sur une conception téléologique de l’histoire, on y présente une vision de la société avec, d’un côté, des héros situés du bon côté de l’histoire en marche, c’est-à-dire des avant-gardistes, des progressistes, des femmes fortes et libres qui brisent des plafonds de verre avant l’heure et font fi des tabous, tous en révolte contre l’ordre établi, et de l’autre, des personnages plus sombres ou simplement naïfs, voire ignorants, qui ne sont rien de moins que les reliquats du conservatisme à la solde d’une Église oppressante. On y propose une vision du passé où les Canadiens français, de manière générale, ont toujours été animés par des valeurs progressistes qu’ils devaient malheureusement refouler sous la férule de l’Église. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une construction du passé, d’un passé souhaitable et acceptable aux yeux du présent. La réalité est bien sûr plus complexe.

La vision nostalgique et monolithique d’un Québec passé empreint de piété avec des habitants travaillant dur, mais vivant paisiblement et de façon heureuse sur leur terre sous la bienveillance du clergé telle que Les belles histoires l’ont présenté est évidemment inexacte et repose également sur une construction historique. La Grande Noirceur et la vision d’un Québec d’avant 1960 étouffé sous le conservatisme furent également nuancées. Des personnages à l’avant-garde et en révolte contre l’ordre établi, il y en a eu de tout temps et notre histoire en regorge, mais ces gens demeuraient avant tout des gens de leur époque, animés par des valeurs et une vision du monde davantage en phase avec leur temps qu’avec le nôtre. Transposer des valeurs actuelles et les généraliser à une partie importante de la population d’un petit village des Laurentides de la fin du XIXe siècle comme nous le propose Les pays d’en haut produit inévitablement un portrait inexact de la réalité de l’époque et nous en dit davantage sur le Québec de 2021 que sur celui de 1890.

Malgré ce bref grief, il faut reconnaître à Gilles Desjardins le mérite de remettre à l’avant-plan des séries d’époque qui explorent notre passé et suscitent chez beaucoup le goût de l’histoire. Souhaitons que d’autres projets du genre suivent et qui, espérons-le, sauront s’extirper du présent.

 

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