L’État et les libertés universitaires

«En France, la ministre de l’Enseignement supérieur diligente une enquête sur la recherche dans les universités», écrit l'auteur.
Photo: Damien Meyer Agence France-Presse «En France, la ministre de l’Enseignement supérieur diligente une enquête sur la recherche dans les universités», écrit l'auteur.

Diable à ressort, la liberté d’expression dans le milieu universitaire fait la manchette. Le gouvernement du Québec envisage d’intervenir pour la défendre. En France, la ministre de l’Enseignement supérieur diligente une enquête sur la recherche dans les universités. Il y a entre le Québec et la France des similitudes et des différences, instructives les unes comme les autres. La comparaison aide à mieux comprendre. On gagne à y regarder de plus près.

Ceux qui se préoccupent de l’autonomie des universités au Québec frémiraient à la vue des gros sabots du gouvernement français. Sa charge est à fond de train : mise en cause et mise au pas des universités qu’il dit « gangrenées » par l’« islamo-gauchisme ». Oxymore connoté, amalgame polémique et slogan démagogique, le terme est tiré du lexique de l’extrême droite, la même qui naguère a enfanté le « judéo-bolchévisme » quand la minorité stigmatisée était différente. Confessionnaliser et ethniciser à tout va est le propre de l’enfumage.

Quelle mouche a piqué la ministre ? Trois ont sévi. D’abord des calculs politiciens. En préparation des présidentielles de 2022, Macron est à la manœuvre pour reproduire le scénario qui lui a bien servi en 2017, celui de faire passer Marine Le Pen au 2e tour, l’effet repoussoir assurant la réélection du président. Se multiplient câlins et clins d’œil à l’électorat du Rassemblement national, avec flirt sur son terrain de prédilection, l’islam. Drague hasardeuse, car l’électorat pourrait préférer l’original à la copie. Ensuite, pointer l’islam est un dérivatif éprouvé aux tensions sociales et au malaise général. Le répertoire est connu : voile, jupe, burkini, viande halal. Enfin, il y a le réflexe d’un pouvoir de trancher des débats intellectuels par la voie politique, comme dans la tristement célèbre loi de 2005 faisant obligation d’enseigner les bienfaits du colonialisme. Place à la vérité officielle. Exit la liberté « académique ». Adieu la méthode scientifique.

Que le gouvernement québécois ait des arrière-pensées politiciennes, nul ne s’en surprendrait ou ne s’en offusquerait. Les politiciens produisent du politique, grand et petit, comme les abeilles du miel. Les interventions gouvernementales dans la sphère universitaire comportent des risques, mais il n’est que juste de reconnaître les différences avec la France : incidents récents dans les universités, situation socio-économique moins critique, marginalité électorale de l’extrême droite, démarche libre d’obsession par l’islam, absence de concept fumeux annonçant une chasse aux sorcières et, plus généralement, laïcité globalement non intégriste ou servant de cache-sexe à la xénophobie avec bonne conscience.

Le fond des choses

Indépendamment des gouvernements, le trouble idéologique de notre époque se répercute dans les universités, caisses de résonance de la société. Le drame réside dans la déconnexion entre le contenu des débats idéologiques et les conditions dans lesquelles ils se déroulent. On constate qu’un identitarisme ambiant (ethnique, racial, sexuel, confessionnel) s’oppose à l’universalisme, que l’individualisme et l’entre-soi communautariste chassent le collectif et le national, que les identités font oublier les classes sociales, que le sociétal prend le dessus sur le politique.

Éclosant aux États-Unis où ils peuvent prendre des formes délirantes (témoin le cirque au malheureux Evergreen College), l’identitarisme et la rectitude politique ont débouché sur le wokisme et la cancel culture. Et le tout a été exporté du centre de l’empire à la périphérie. Aux États-Unis, une guerre « culturelle » est en cours ; ailleurs, la greffe s’opère selon les conditions locales, plus sévères en France qu’au Québec. Un fait est commun, mais occulté : l’intensité de cette guerre est fonction de la gravité des problèmes économiques, sociaux et politiques, qui en sont le terreau et le déclencheur. Par réfraction, elle en est la révélatrice.

Pourquoi ne sont-ils pas abordés par les grilles d’analyse adéquates, sans filtre identitaire déformant ? Parce que les courants intellectuels, idéologiques et politiques sont à la peine. Leur outillage analytique est laminé, quatre décennies de néolibéralisme ayant fait leur œuvre. Tandis que la gauche, jadis universaliste, n’offre plus de vision globale du monde, la droite colporte le mondialisme néolibéral à l’origine de l’affaiblissement de l’universalisme. La carence fait le lit de l’identitarisme, lequel remplit le vide à sa façon : rejet des principes universels, de l’égalitarisme et des normes communes, essentialisme, focalisation sur les symptômes plutôt que les causes des problèmes, appropriation de la vertu, primauté des sentiments.

Un écheveau aussi complexe se prête mal à un traitement politique. Les universitaires sont mieux placés pour le démêler. Encore faut-il que les universités assument leurs responsabilités de défendre les libertés universitaires et les enseignants-chercheurs qui les exercent. Cela n’est pas encore acquis.

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