Yves Martin, un héros de l’ombre

En plus d’avoir occupé la fonction de sous-ministre à l’Éducation, Yves Martin a été le premier recteur de l’Université de Sherbrooke à ne pas être issu du clergé.
Archives Université de Sherbrooke En plus d’avoir occupé la fonction de sous-ministre à l’Éducation, Yves Martin a été le premier recteur de l’Université de Sherbrooke à ne pas être issu du clergé.

Ils partent sans tambour ni trompette, de la même façon qu’ils ont vécu et travaillé. Pourtant, l’héritage qu’ils nous laissent justifierait d’éclatantes manifestations de reconnaissance publique. Des héros de l’ombre, rien de moins.

Yves Martin, décédé cette semaine, faisait partie de cette cohorte de Québécois engagés qui ont brillamment servi l’État du Québec avec une passion discrète, après avoir contribué à l’édifier au début des années 1960. Alors que les André Marier, Roch Bolduc, Yvon Tremblay, Guy Coulombe et bien d’autres consacraient leurs efforts au développement d’une économie moderne, Yves Martin fit de l’éducation l’œuvre de sa vie. Un des derniers survivants de cette cohorte austère, cet homme réfléchi, cultivé et artisan d’un Québec renouvelé n’a jamais, à l’instar de ses collègues, attendu et encore moins cherché la notoriété.

C’est sur des collaborateurs comme lui que Paul Gérin-Lajoie a pu compter au moment de créer et de donner son essor au nouveau ministère de l’Éducation. Sous l’égide de l’inspirateur que fut Arthur Tremblay (un autre géant anonyme), Yves Martin s’est trouvé au cœur de ce noyau de hauts fonctionnaires de talent qui ont ouvert le chantier de la démocratisation de l’éducation.

Venu de l’Université Laval, cet inlassable travailleur intellectuel avait enseigné la sociologie aux côtés de son ami Fernand Dumont, de Guy Rocher et d’autres professeurs émérites de la Faculté des sciences sociales. On ne s’étonnera donc pas de la rigueur et de l’indépendance d’esprit qu’il manifesta tout au long de son long parcours d’administrateur public.

Je me considère comme privilégié de l’avoir connu ainsi que d’avoir œuvré et formé des liens d’amitié avec lui. Notre première rencontre remonte aux négociations qui ont abouti, en 1970, à l’achat des immeubles du Séminaire de Chicoutimi pour les fins du cégep du même nom. Le dossier s’étant enlisé localement, il finit par atterrir à Québec, sur le bureau du sous-ministre Yves Martin. C’est ainsi que me fut donnée l’occasion de découvrir un interlocuteur particulièrement coriace, voué jusqu’à l’intransigeance à la défense des intérêts de l’État.

Intégrité et ascétisme

 

On aura compris que nos rapports d’amitié se nouèrent un peu plus tard. Nous devons notre rapprochement à la décision du gouvernement de René Lévesque de confier, en 1977, à une commission d’études l’analyse et la réforme du régime de négociation dans le secteur public. Il en résulta le rapport Martin-Bouchard, du nom de son président et commissaire. C’est dire que nous avons passé toute une année à travailler ensemble, très souvent tard dans la soirée, de la période d’audition des mémoires en séances publiques à celle de la rédaction de nos constats et recommandations. Je goûtai chaque moment avec mon président, impressionné par son intégrité, son intelligence et son amour du Québec. Force me fut toutefois de m’accommoder de son côté ascétique. Il m’obligea littéralement à manger deux fois par jour les sandwichs du restaurant Ben’s à Montréal, s’empressa d’interdire tous les voyages d’études à l’étranger (« Ce sera moins coûteux de faire venir les documents ») et s’enorgueillit de remettre au fonds consolidé près de la moitié du budget alloué par le Conseil du trésor.

Nos trajectoires allaient encore souvent se croiser. Il fut notamment mon conseiller non rémunéré durant les travaux de la commission Bélanger-Campeau et rédigea des analyses et des discours durant mon mandat de chef de l’opposition à la Chambre des communes. Il devint ensuite l’un de mes plus proches conseillers à mon cabinet de premier ministre.

C’était pour nous tous un roc d’honnêteté et un puits de sagesse. Je tiens à rendre cet hommage d’aujourd’hui également au nom de tous les amis qu’il comptait au sein de mon entourage personnel et politique.

À 91 ans, la fin n’a pas dû prendre par surprise un stoïque comme lui. Au cours de notre dernier entretien, la semaine dernière, il parlait comme un Romain de l’Antiquité : « Il faut bien que cela finisse un jour. » Je n’ai jamais entendu ce personnage tout en pudeur confesser ses croyances religieuses. Je peux cependant, comme tant d’autres, attester de la foi inébranlable qu’il professait dans le service public et la mission sacrée de l’éducateur.

On n’en dira pas davantage sur sa vie et son œuvre. Il trouverait que c’est déjà trop.

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