L’université, lieu de pouvoir et de contre-pouvoir

«Le problème va bien au-delà d’une minorité d’étudiants radicaux et il est bien plus profond qu’on ne le croit puisqu’il correspond à un changement radical de paradigme sur lequel repose l’enseignement universitaire», estime l'autrice.
Photo: Andrei Pungovschi Agence France-Presse «Le problème va bien au-delà d’une minorité d’étudiants radicaux et il est bien plus profond qu’on ne le croit puisqu’il correspond à un changement radical de paradigme sur lequel repose l’enseignement universitaire», estime l'autrice.

Les événements récents faisant état de cas de censure à l’université ont soulevé, avec raison, la colère et l’indignation de bien des gens, nous rappelant l’importance de protéger la liberté d’enseignement au sein d’une institution vouée à la recherche de la vérité, à la production du savoir et à la transmission des connaissances.

Cette vision quelque peu idyllique de l’université, qui semble encore largement partagée, correspond de moins en moins à ce que devient cette institution, qui est depuis nombre d’années travaillée et minée dans ses fondements par l’irruption des études postcoloniales et dont la pratique de la censure n’est que le symptôme le plus apparent.

Le problème va bien au-delà d’une minorité d’étudiants radicaux et il est bien plus profond qu’on ne le croit puisqu’il correspond à un changement radical de paradigme sur lequel repose l’enseignement universitaire.

La vérité n’existe pas

C’est l’un des principaux postulats de la pensée moderne qui caractérise les études postcoloniales. Il n’y a plus de vérité, rien que des interprétations. La recherche de la vérité suppose que chaque chose possède une essence, une nature propre que l’on va découvrir progressivement et que ces vérités seront universelles et intemporelles, c’est-à-dire qu’elles seront vraies partout et en tout temps.

Or, cette conception de la vérité, qui nous a été donnée par la science classique et qui fut reprise par les penseurs des Lumières, est aujourd’hui mise à mal par le courant postcolonial pour lequel il n’y a plus de vérité, plus de savoir neutre, objectif et universel, plus de normes communes neutres ou naturelles, mais rien que des interprétations qui s’affrontent et pour lesquelles chaque énoncé devient un exercice politique.

Ainsi, le savoir se transforme en pouvoir et la raison est supplantée par la volonté de dominer. Vous aurez compris qu’ici nous avons quitté le champ de la connaissance et de l’épistémologie pour celui de la politique et de l’idéologie.

La pensée postcoloniale, qui nous vient des universités américaines, puise ses racines intellectuelles chez les penseurs de la French Theory, tel Michel Foucault, dont l’influence est immense. Réfutant toute ontologie, ce dernier avance qu’il n’y a rien qui soit pourvu d’une essence ou d’une nature quelconque qui existerait en dehors de l’histoire et que le normal et l’anormal s’expliquerait par des mécanismes de domination à une époque donnée. Ainsi la normalité serait fabriquée dans l’intérêt des structures de pouvoir.

Voilà pourquoi, dans la pensée postcoloniale, le savoir universel devient un savoir particulier, un savoir qui se fait passer pour neutre alors qu’il est le reflet d’une culture hégémonique majoritaire. Un savoir dominant, blanc, mâle, hétérosexuel qui, par le regard qu’il porte sur l’autre, le constitue en dominé. Voilà pourquoi le recteur Frémont disait que « les membres des groupes dominants n’ont pas la légitimité pour décider de ce qui constitue une micro-agression ».

Et voilà pourquoi on interdit aux Blancs de jouer des rôles d’Autochtones comme dans Kanata. Parce que le dominant projette une image du dominé et que, comme le disaient Frantz Fanon et Albert Memmi, le colonisateur renvoie aux colonisés le portrait du colonisé. Justin Trudeau appelle cela les préjugés inconscients du racisme systémique.

Ce courant postcolonial va donc faire de l’identité le surdéterminant dans l’analyse d’une question et déboucher nécessairement sur une politique des identités.

Décoloniser le savoir dominant

La pensée postcoloniale a un objectif bien précis qui n’a rien à voir avec la connaissance ou la recherche de la vérité. Il ne s’agit plus de connaître le monde, mais bien de le transformer. Ce qui importe ici ce n’est pas de débattre ni d’argumenter pour convaincre, mais plutôt d’imposer son point de vue pour reformater les esprits. Neutraliser et mettre en échec le savoir dominant, voilà l’objectif politique inavoué.

De quelle façon ? En exigeant la censure de certains mots ou titres de livres prononcés dans un cadre scolaire. En demandant le retrait de certaines œuvres à l’étude. En demandant le renvoi des professeurs qui refusent de se censurer. En remettant en question le corpus universitaire classique. En déboulonnant des statues. En pratiquant la cancel culture qui force l’expulsion du débat public de ceux que l’on veut faire taire. En refusant aux Blancs toute légitimité pour parler des minorités. En accusant des artistes d’appropriation culturelle. En pratiquant le lynchage en meute sur les réseaux sociaux, insultant et accusant de racisme quiconque ne souscrit pas au credo de la pensée postcoloniale.

Ces stratégies d’intimidation sont d’une violence inouïe et portent un ambitieux projet de réingénierie sociale qui n’épargne aucun domaine ; l’histoire, la littérature, les arts, la philosophie, la sociologie, la science politique, les études féministes et l’anthropologie étant les disciplines les plus contaminées. Et c’est sans compter les médias, les partis politiques, les syndicats, le milieu féministe, le milieu culturel et même juridique.

Cette tendance est lourde et déjà bien installée dans des lieux de pouvoir. Elle ne disparaîtra pas et ira en s’accentuant. On peut s’attendre à ce que l’université qui forme l’élite de demain devienne un champ de bataille où l’ensemble des savoirs, même les sciences dures, n’échapperont pas à ce courant de décolonisation. Vous en doutez ?

Il existe à l’Université Concordia un projet de recherche « Decolonizing Light » qui étudie la reproduction du colonialisme dans et à travers la physique contemporaine et dans l’enseignement supérieur de la physique. Allez-y voir !

47 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 février 2021 06 h 50

    Dénoncer ce qui est au nom de ce qui devrait être

    L'autrice se porte à son tour à la défense de l'Université contre les forces d'un mal venu d'ailleurs. De la poursuite désintéressée du Vrai contre les perfides assauts des postmodernes. De la dévotion aux Essences contre le soupçon et le nihilisme. Elle le fait avec talent, il faut le reconnaître. La bande dessinée intellectuelle est une pratique comme une autre et il n'est pas si sûr que Michel Foucault prendrait ombrage à ce qu'on force le trait pour que l'amateur reconnaisse en lui un des acteurs de premier plan de l'intrigue qu'elle distribue en jolies cases après tant d'autres; d'autant mieux qu'elle évite d'alourdir le récit de phylactères dont on sait d'avance pour ne pas l'avoir lu qu'ils seraient de toute façon parfaitement abscons. Mais la cause est entendue depuis longtemps: Foucault a inventé le postmodernisme comme les oncologues le cancer. Ou pas. Les postmodernes n'ont pas voulu tuer la vérité. Ils ont juste montré que quelle que soit la sincérité avec laquelle les derniers véridiques continue à se porter à la défense de cette figure ultime du Sacré, ce qu'on appelle le vrai n'a jamais été qu'une commodité comme une autre, une autre manière dont le monde se fait sens en s'inscrivant à la bourse des Valeurs. Elle a bien plus raison qu'elle ne le pense: l'université est un lieu de pouvoirs et de contre-pouvoirs. Elle ne l'est cependant pas devenue par une perversion de sa Nature «idyllique».

    • Françoise Labelle - Abonnée 24 février 2021 08 h 25

      M. Maltais-Desjardins,
      puis-je vous proposer une autre version possible de la French Theory?
      Pressés par le publichor prériche, certains universitaires ont trouvé un bon filon: tout est discours et tous les discours se valent. On peut publier n'importe quoi. Et on ne s'en est pas privé.
      En physique fondamentale, il y des débats entre différentes versions de l'univers, ou des univers, et bien des débats sur la frontière de la science et de la métaphysique. Mais il y a une ultime nécessité: il faudra pouvoir formuler des prévisions vérifiables par des instruments, souvent très éloignés de nos sens. C'est la seule vérité. En sciences humaines, la survie est l'ultime vérité. Contrairement à ce que prétend Foucault, il y a là une essence. Même si l'essence menace la vie (sourire).
      Les oncologues tentent de traiter le cancer mais ils ne l'ont pas inventé.

    • Jacques de Guise - Abonné 24 février 2021 10 h 34

      À M. R. Maltais-Desjardins

      Je souscris totalement à vos propos M. Maltais-Desjardins.

      À lire Mme Mailloux et les adhérents à ses propos, il est évident que l'apport incommensurable du post-modernisme demeure incompris en ce qui concerne le savoir, la vérité et le sujet.

      Quand "la seule vérité" consiste à formuler des prévisions vérifiables et que l'on continue de courir après des "essences", c'est peine perdue. Quand la parole de l'homme est exclusivement attachée aux choses extérieures, il est inutile de tenter de discuter.

      Bon courage à vous.

    • Dominique Boucher - Abonné 24 février 2021 11 h 01

      «Les postmodernes n'ont pas voulu tuer la vérité. Ils ont juste montré que quelle que soit la sincérité avec laquelle les derniers véridiques continue [?] à se porter à la défense de cette figure ultime du Sacré, ce qu'on appelle le vrai n'a jamais été qu'une commodité comme une autre, une autre manière dont le monde se fait sens en s'inscrivant à la bourse des Valeurs.»

      Et cʼest ainsi quʼon en arrive à ne plus pouvoir (ou vouloir) distinguer entre la recherche sérieuse et la supercherie.

      Il y a de la fraude en recherche scientifique, mais les auteurs de ces fraudes finissent par être démasqués et condamnés par la communauté des scientifiques. Il y a du tâtonnement et des théories concurrentes. Mais il y a ce quʼon appelle des critères de falsifiabilité. À lʼinverse, pour les postmodernisants, il semblerait que tout soit permis et que lʼon puisse sans problème déplacer les poteaux de buts à lʼinfini (puisque «le vrai nʼest quʼune commodité», pourquoi diable se donner la peine de tenter de sʼentendre, «intersubjectivement» (Popper), sur des critères de vérité?).

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 février 2021 12 h 24

      Madame Mailloux a raison. Ce que les disciples du post-modernisme veulent essentiellement, c'est d'étouffer l'esprit critique et d'imposer leur absolutisme comme une religion. Nous sommes de retour à l'inquisition espagnole ou le révisionnisme de Mao Zedong. On rejette le pluralisme des idées, le socle de la recherche universitaire. Le recteur de l'Université d'Ottawa ne comprend pas la portée de la mission de l'université, l'universalisme du savoir. Le communautarisme sectaire n'a pas sa place au seine de l'université.

    • Raymond Labelle - Abonné 24 février 2021 14 h 26

      Admettons que d'imputer à une école, dite post-moderne (c'est plus compliqué que ça mais pour aller vite), que tout se vaut est abusif, mais sans aller dans les ramifications ce cette école, certaines idées circulent, quand bien même déformeraient-elles (ou non) la pensée de cette école ou de ceux qui s'en réclament ou, même, ne s'en réclament pas.

      Une certaine tendance à filtrer la connaissance à travers le prisme vu comme déterminant de la lutte de pouvoir entre dominés et dominants dans le champ idéologique (entre autres) est-il quelque chose que l'on ne voit pas dans nos universités? Et les raffinements de qui est le dominant et qui est le dominé dans diverses chaires, et les mécanismes de domination, et, en posant d'avance que la pensée découle principalement de cette lutte (ce qui est aussi un biais), n'est-il pas quelque chose que l'on a quand même beaucoup constaté?

      Voire, ces idées ne sont-elles pas devenues dominantes, si j'ose dire, dans plusieurs facultés?

      Et si on en arrive à la conclusion que la connaissance est, de façon principale, un champ de la lutte entre dominants et dominés, n'est-il pas alors conséquent de se considérer en guerre contre le mal des dominants et, à la guerre idéologique contre le mal, plusieurs coups sont permis et assénés avec le sentiment de la plus grande légitimité?

      Prendre un peu de recul, peut-être, sans nier que, bien sûr, les récits que l'on (se) raconte peuvent refléter des biais - mais il ne faut pas seulement regarder les possibles biais des autres... rester ouvert à l'idée que l'on en ait soi-même aussi. Seule une certaine liberté d'expression permet le choc des idées comme élément (parmi d'autres), pour mieux approximer notre monde. Et l'intimidation, fusse-t-elle exercée avec le sentiment de la légitimité que donne la certitude d'être du bord des dominés contre les dominants, entrave cette liberté.

    • Raymond Labelle - Abonné 24 février 2021 14 h 38

      Des exemples de satisfaction morale que peut créer d’adopter la mentalité sus-mentionnée.

      - La sensation d’avoir résolu le mystère de la connaissance (qui, si elle n’existe, donne à celui qui adopte ce schème, la position de supériorité de connaître les sources des idées devant les pauvres inconscients qui ne comprennent pas être le jouet de la lutte dominants-dominés). Satisfaction narcissique.
      - La supériorité morale de telles positions – la satisfaction d’être à la fine pointe de la lutte du bien contre la mal, c’est-à-dire d’être du côté des dominés contre les dominants. Satisfaction narcissique.
      - Les raccourcis qu’un tel biais permettent de prendre dans l’appréhension du réel. Toute compréhension des phénomènes humains, dans tous les champs des sciences humaines, se fait par identifier les dominants et les dominés et comment ce rapport se manifeste dans la connaissance dans ces sciences. Une exigence de plus grande rigueur ou de scepticisme peut être rejetée comme une tactique de dominant. Toute autre hypothèse pour comprendre un phénomène n’a pas besoin d’être examinée, voire peut être présentée comme reflétant un point de vue de dominant.

      Ceci dit, il n’est pas faux que les rapports de domination aient pu ou peuvent réellement influer sur la connaissance – il s’agit de faire la part des choses, ne pas être paresseux (envisager plusieurs possibilités explicatives) et se méfier de ses propres biais aussi.

    • Jean-Charles Morin - Inscrit 24 février 2021 14 h 56

      Monsieur Desjardins, je dois d'abord vous remercier: en m'apprenant que les postmodernistes considèrent que le cancer n'est rien d'autre qu'une vue de l'esprit et un instrument d'asservissement au service de la classe dominante, voilà qui est de nature à rassurer l'hypocondriaque que je suis devenu en vieillissant. Sans doute la COVID-19 est à mettre dans le même sac.

      Plus sérieusement, j'ai cru longtemps que le statut dont jouissait l'université comme lieu suprême de savoir faisait d'elle un "deus ex machina" ou encore un "safe space" par rapport au reste du monde. Sans doute, comme le proposent les postmodernes - et vous-même je suppose - les relations entre les lieux de savoir et les lieux de pouvoir sont-ils davantage complexes qu'on ne le croyait jusqu'alors.

      Là où j'ai moins tendance à suivre, c'est lorsque ces mêmes postmodernes convertis en postcoloniaux et en bien-pensants, pour qui la vérité n'est qu'une commodité parmi d'autres inscrite à la bourse des valeurs humaines, veulent "transformer le monde et neutraliser le savoir dominant". Dans quels buts et selon quels ensembles de valeurs ou quels critères? En fait ces gens neutralisent elles-mêmes leur action en voulant remplacer un savoir dominant - qui est à abattre du fait qu'il est dominant - par un autre savoir dominant. On est ici en présence du serpent qui veut manger sa queue.

      Quand vous dites que "l'autrice se porte à son tour à la défense de l'université contre les forces d'un mal venu d'ailleurs.", il me semble que vous déformez son propos. D'après ce que je comprends de sa thèse, le mal qui ronge ne vient pas d'ailleurs mais bien des entrailles mêmes de cette vénérable institution. On aurait affaire ici, non pas à un cancer mais à une maladie de nature auto-immune, où ce qui est vu comme un sauveur se comporte en fait comme un destructeur. C'est cela qui est devrait être la source des plus grandes inquiétudes.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 février 2021 16 h 00

      Merci, messieurs, de me faire l'honneur de me commenter. Toujours un plaisir.

    • Raymond Labelle - Abonné 24 février 2021 17 h 09

      Votre commentaire suscite la réflexion et stimule la discussion M. Desjardins. C'est bien.

    • Raymond Labelle - Abonné 24 février 2021 17 h 18

      Remercions également Mme Labelle de sa pertinente contribution.

    • Marc Therrien - Abonné 24 février 2021 17 h 51

      Les oncologues traitent le cancer en même temps qu’ils continuent de l’étudier. C’est ainsi que je me demande si, quand on étudie, on voit apparaître de nouveaux phénomènes que l’on ne cherchait pas nécessairement ou si on ne trouve nécessairement que ce que l’on cherche.

      Marc Therrien

  • François Beaulé - Inscrit 24 février 2021 08 h 00

    L'université en crise

    Madame Mailloux articule une vision cohérente de l'évolution récente des facultés de sciences humaines et sociales. De la bêtise consternante de cette évolution.

    L'université et ses savoirs ont pendant un temps fait croire qu'ils allaient résoudre tous les problèmes de l'humanité. Or l'humanité ne cesse d'accélérer la dégradation de l'environnement dont elle est responsable. Alors qu'en même temps les inégalités sociales s'accentuent. On en vient à se demander à quoi servent la sociologie, la psychologie, la politologie et les autres sciences humaines sinon de mesurer la dégradation du monde. Comme si les actions inspirées par ces dites sciences ne faisaient finalement que participer au renforcement d'un système politico-économique qui est le véritable déterminant de l'évolution humaine. Là est, selon moi, la véritable crise de l'université.

    En participant au mouvement « woke », des professeurs et des étudiants essaient de donner un sens à leur vie puisque la rationalité et l'objectivité n'arrivent plus à le faire.

    • André Robert - Abonné 24 février 2021 10 h 56

      "L'université et ses savoirs ont pendant un temps fait croire qu'ils allaient résoudre tous les problèmes de l'humanité." Mais où prenez-vous cette certitude? De la pensée de Socrate? Sûrement pas! L'université n'est pas l'humanité. Elle est un lieu de recherche de la vérité. Les universitaires seraient une bande de conspirationnistes? Les constats des chercheurs sur la pandémie Covid sont basés sur des faits observables. Les études en sciences humaines se fondent sur des données probantes. Il ne faut pas attribuer aux universitaires tous les péchés de la Terre. Les gens d'affaires, les entreprises privées, ce sont elles qui mèenent aux désastres que vous évoquez.

    • Jean-Charles Morin - Inscrit 24 février 2021 15 h 00

      "En participant au mouvement « woke », des professeurs et des étudiants essaient de donner un sens à leur vie puisque la rationalité et l'objectivité n'arrivent plus à le faire." - François Beaulé

      Vouloir remplacer la rationalité et l'objectivité par l'irrationalité et la subjectivité semble bien illusoire. Ne serait-ce pas plutôt qu'une fuite en avant?

  • Françoise Labelle - Abonnée 24 février 2021 08 h 11

    Un tout petit monde

    La French Theory (tout n'est que discours) a été déculottée par Sokal et Bricmont. «Les impostures intellectuelles» révélait les dérapages universitaires français. Puisque tout est discours, on peut publier plein gaz n'importe quoi. Une motivation «économique» donc.
    Hélas, cette motivation est toujours aussi cuisante: la valeur des universitaires se mesure encore au poids des publications, et en anglais, c’est plus pesant. Le recteur Frémont a dû passer par là. En mentionnant les «micro-agressions», on comprend qu’il est diplomate, avec ce que ça implique pour la chèvre au chou.

    Les étudiants contestataires sont-ils des dévots de la French Theory ou des romantiques prêts à en découdre avec l'autorité et à charger des moulins à vent, qui parfois n'en sont pas. Je me permets de citer M.Rioux (!), à propos de Macron et l'islamo-gauchisme: «Pour le sociologue Stéphane Beaud, [...] l’idée d’une université gangrenée par ces approches dites intersectionnelles et postcoloniales ne tient pas la route une seconde. C’est de la pure instrumentalisation politique.» Peut-être qu'on surestime le danger. Il y a des annulations de la démocratie plus urgentes et beaucoup mieux armées.

    «[Foucault] lance qu’il n’y a rien qui soit pourvu d’une essence ou d’une nature quelconque qui existerait en dehors de l’histoire » Et Paul Pot d’acquiescer. Le maintien de la vie fait déjà appel à une «essence», de même l'égalité socio-économique, qui peut-être mesurée de diverses manières. Il serait dommage que ce domaine de recherche important disparaisse. Et il y a plusieurs partisans de ce type d'annulation.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 février 2021 10 h 18

      C'est faire un bien mauvais procès à ce qu'on coiffe de la désormais infamante épithète de French Theory de prétendre qu'elle réduise tout au discours et en plus que pour elle tous les discours se valent, se tirant elle-même dans le pied comme cet idiot de Protagoras. C'est commode dans les conversations de salon et les numéros de cirque de Sokal et Bricmont. Cela permet de ranger bien vite ce qui nous déplait au rang des impostures intellectuelles et de réitérer ses professions de foi en la Vérité en leur enlevant tout ce qu'elles pourraient avoir de suspect aux yeux des censeurs positivistes. On ne fait plus de métaphysique, ici. On se prémunit seulement contre les imposteurs qui nient le Réel.

      Le fond de l'affaire, vous le savez bien, c'est qu'il n'est rien qui puisse jamais se présenter comme un savoir qui ne soit déjà pris dans les rets d'un dire qui peine jamais à rendre parfaitement compte de la règle qui le gouverne autrement qu'à lui accorder implicitement légitimité. Cela s'appelle des présupposé et ils sont bien aussi importants que ceux concernant la centralité de la Terre. C'est bien parce que je sais que je ne vous l'apprends pas que j'ose vous répondre. Que les incessants et laborieux allers et retours auxquels ces auteurs s'emploient pour mettre au clair l'acte de dire (au profit de ce qui se dit, et qu'ils ne déconsidèrent pas du tout) aient fourni aux imitateurs et aux autres usurpateurs l'occasion de s'épancher le psittacisme, cela ne fait pas de doute. Que des Figures de ce mouvement en soient aussi des fois les premiers responsables ? Non plus. Mais qu'ils ne soient pas en mesure de rendre à la Sainte Rectitude des Lumières des comptes qu'elle ne se demande pas à elle-même, ce n'est pas bien grave.

  • Philippe Barbaud - Abonné 24 février 2021 08 h 39

    Semper philosophia

    Si la vérité n'existe pas, il n'existe plus d'ontologie, et les philosophes, y compris Foucault, n'ont plus de raison d'être. J'aurais donc été privé de vous lire, ce qui ne m'aurait pas évité de demeurer plus ignorant. Heureusement, je me le sens moins en vous ayant lu. Merci de ce trait de lumière.

    • Marc Therrien - Abonné 24 février 2021 16 h 35

      Je ne sais pas s’il faut présupposer voire même présumer que la vérité existe pour partir à sa recherche et ensuite, arriver à prétendre en détenir une parcelle. Suivant Karl Popper et son principe de réfutabilité, je n’ai confiance qu’en une vérité qui se veut assez ouverte pour montrer qu’elle est en attente de pouvoir être réfutée. La philosophie est d’abord amour de la sagesse quitte à ressentir que c’est un amour impossible.

      Marc Therrien

  • Raynald Richer - Abonné 24 février 2021 08 h 57

    La contre science


    Parfaitement d’accord avec vous, Mme Mailloux. Ça fait déjà quelques années que l’on voit se développer cette pensée que l’on pourrait qualifier de contre scientifique.
    Alors que la méthode scientifique consiste essentiellement à ajuster les théories au réel, ce type de pensée fait l’inverse. D’abord, ils posent l’idéologie puis ils tentent d’adapter le réel à leurs théories. Il s’agit ici de convaincre. C’est un peu le même procédé que la gauche marxiste de l’époque qui infiltrait les organisations étudiantes et syndicales et qui se définissait comme une “avant-garde” qui avait pour objectif de convaincre. Ce type de pensée n’est pas réservé à la gauche, on la retrouve aussi chez certains économistes de droite qui se plaignent que les gens ne suivent pas leur théorie ou qui nient les évidences expérimentales.
    Depuis plusieurs années maintenant, on retrouve ce type d’avant-garde dans les médias, les universités, les syndicats et même dans les partis politiques.

    Bref, l’idéologue a toujours raison, c’est le reste de l’univers qui a tort. Son travail est donc celui d’un “éducateur” qui doit convaincre de gré ou de force les autres. Porteur de la vertu, il est en mission pour les remettre dans le droit chemin.

    C’est par ce mode de pensée qui nie la démarche scientifique, que les Wokes et les Qanons se rejoignent. Pour les Qanons, les complots conscients existent alors pour les Wokes, ce sont les hommes blancs hétérosexuels qui contrôlent le monde et qui complotent de façon consciente ou subconsciente pour écraser tous les racisés de ce monde. Les racisés étant définis comme étant tous ceux qui ne sont pas des hommes blancs hétérosexuels.