Libre opinion : L'option citoyenne fait-elle si peur?

À lire les propos des deux professeurs de sciences humaines de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) rapportés dans l'édition du Devoir du 14 juillet, sous le titre «Quand le social occulte la question nationale», j'ai cru revenir à une époque (années 70 et 80) où il n'y avait point de salut en dehors de «la vérité». Où les étiquettes pleuvaient abondamment et où les militants des différents groupes politiques (nationalistes, gauchistes) pensaient détenir la vraie vérité...

Bien que je n'aie pas connu le coeur de cette époque, j'en ai connu assez (la deuxième moitié des années 80 à l'UQAM, en sciences humaines) pour avoir une idée de l'époque. Bien que je m'identifie aux aspects progressistes de notre société, je n'ai jamais milité dans un groupe de gauche ou nationaliste. On ne peut malheureusement me coller une étiquette à moi aussi.

Si je ne me suis jamais senti confortable dans la structure de partis ou de groupes, c'est en raison de la prétendue vérité que tout un chacun semblait détenir, qui n'était pas très invitante pour quelqu'un comme moi et pour plusieurs de ma génération. Eh non, madame, monsieur, ce n'est pas pour la simple raison d'apolitisme que nous nous sommes éloignés de ces groupes, comme aiment le penser les baby-boomers.

La fraîcheur dans la manière dont Mme Françoise David nous interpelle avec son Option citoyenne est justement à l'opposé des étiquettes que veulent lui coller M. Comeau et Mme Beaudry, de l'UQAM. Ça n'a rien à voir avec les marxistes-léninistes ou le Parti communiste ouvrier et leur dogmatique option. Au contraire, pour ma part, j'ai plutôt senti dans l'ouvrage Bien commun recherché, de Mme David, une ébauche de plateforme qui fait toute la place aux questionnements, aux remises en question, formule à laquelle plusieurs qui ne se sentent pas à l'aise dans les groupes dogmatiques peuvent adhérer.

L'essai de Mme David nous amène, sous forme de questions, à une base de discussion. Celle-ci ne prétend pas détenir la vérité, mais ses questions nous interpellent tous et toutes. Elle mentionne aussi que l'ensemble des aspects restent à être renchéris après des discussions lors de rencontres de groupe.

L'indépendance avec du contenu

Que la sacro-sainte question nationale ne soit pas mise pour une fois au-dessus des questions sociales ne veut pas dire qu'elle est oubliée pour autant, et cela n'a rien à voir avec une union canadienne de la classe ouvrière, comme l'évoquent Beaudry et Comeau. Mme David nous amène un vent de fraîcheur dans la manière de traiter et de mettre en relation les questions sociales et la question nationale.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les nationalistes veulent tant régler la question nationale? On évoque même un troisième référendum, alors que les ténors du nationalisme ne se sont jamais trop questionnés sur le pourquoi des pertes du dernier référendum. Parizeau a mis le doigt dessus: le vote ethnique, mais il a oublié, ainsi que les Landry, Marois, Chevrette, Brassard et j'en passe, que le vote québécois des Canadiens français est aussi un vote ethnique et que les générations nées ou arrivées après les baby-boomers ne se reconnaissent pas dans ce discours.

Les nationalistes de cette génération veulent tellement l'indépendance qu'ils oublient que la souveraineté du Québec est un cadre qui peut amener le peuple québécois (et toutes ses composantes) à être plus épanoui. Mais une proposition de se donner un cadre sans contenu, c'est-à-dire sans proposition de projet de société, comme veut encore le faire Landry, ou Marois, ou Legault, je n'y suis pas et je comprends que ceux de ma génération, des plus jeunes ainsi que mes amis immigrants ou d'enfants d'immigrants n'y soient pas non plus.

L'indépendance du Québec n'est pas une fin en soi. C'est un projet de société et une proposition de Constitution avec les valeurs québécoises qui nous identifient comme société. C'est le désir de ce que l'on veut devenir qui doit être au coeur des prochaines luttes — que ce soit une plus grande solidarité sociale, une société plus soucieuse de l'environnement et qui prône le vrai développement durable, une société qui comprend bien sa diversité et qui la valorise, etc.

M. Comeau et Mme Beaudry nous prouvent qu'ils appartiennent à une autre génération et qu'ils refusent cette nouvelle façon d'aborder des questions qui nous préoccupent. Des personnes comme Beaudry et Comeau sont sûrement encore précieuses pour contribuer aux débats qui existent présentement sur la place publique, mais ces débats ne sont pas seulement faits entre les quatre murs de l'édifice des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine. Ces débats sont aussi menés dans les centres de femmes, dans les groupes d'immigrants, chez les mal-logés, parmi ceux qui se préoccupent d'environnement et de développement durable.

Intégrés au Québec

C'est d'abord de cela qu'il est question dans le livre de Françoise David, et c'est d'abord de cela que devra traiter le contenu d'un projet de société. Et il ne faut pas en discuter entre les personnes qui composent le «nous» de Parizeau (celles qui appartiennent à l'ethnie canadienne-française), mais bien entre les personnes qui composent le «nous» de René Lévesque (tous et toutes qui forment le Québec d'aujourd'hui).

Les personnes issues de l'immigration ne doivent pas que servir à la Saint-Jean sur les chars allégoriques, on doit vraiment croire au fait qu'elles font partie intégrante de cette société québécoise, peu importe si la majorité vote à l'encontre de l'ethnie canadienne-française. L'indépendance du Québec ne doit pas seulement passer par le vote ethnique canadien-français, et si les autres composantes ne sont pas parties prenantes dans l'élaboration du projet de société, il est normal qu'elles ne se sentent pas incluses et n'y adhèrent pas non plus.

Exemple positif d'un changement potentiel: la dernière campagne du Bloc québécois, où on n'a pas seulement tendu la main avec les Maka Koto, Rebello, Mouari, mais aussi où on est allé une coche plus haut en faisant état, notamment via le chef Gilles Duceppe, d'une compréhension des problématiques vécues par les minorités. Résultat: une augmentation substantielle du vote des personnes issues de l'immigration pour un parti indépendantiste.

On sent encore beaucoup trop de réticence et de paranoïa chez les nationalistes canadiens-français envers les autres ethnies. Comme si les vieux nationalistes n'arrivaient pas à se débarrasser de la conception ethnique du nationalisme, de la lutte à mener avec les étrangers (d'abord les Anglais, puis les immigrants) pour sauvegarder la race (comme le disait Lionel Groulx) canadienne-française. Ce sont ces vieux démons qui hantent malheureusement encore la question nationale, selon moi.

Bien que nos racines, nos luttes ancestrales pour sauvegarder langue et culture, et même la religion catholique, soient d'une importance capitale pour notre mémoire collective et qu'elles aient façonné les valeurs, la langue et les institutions de notre société d'aujourd'hui, nous devons travailler sur un projet qui va rassembler les différentes composantes de cette société et qui va poser les jalons de ce que nous voulons devenir demain.

Bravo, madame David, pour cette simplicité de nous parler de choses aussi essentielles que le projet de société que nous voulons!

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.