Sus aux vieux qui nous appauvrissent!

«Augmenter les taxes à la consommation et ponctionner au maximum les pensionnaires des CHSLD et leurs conjoints ne réduit pas l’injustice, mais l’accroît», souligne l'auteur.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Augmenter les taxes à la consommation et ponctionner au maximum les pensionnaires des CHSLD et leurs conjoints ne réduit pas l’injustice, mais l’accroît», souligne l'auteur.

L’alarmisme sur le financement des coûts de santé qu’entraînera le vieillissement démographique revient nous hanter. Cette fois-ci, il surgit sous la plume de Jean-Robert Sansfaçon, où il est alimenté par la lecture de deux études qui montrent que le nombre des places à offrir en CHSLD devrait doubler d’ici 20 ans.

Fort bien. Les gens qui ont fait ces études sont sûrement compétents. J’ai tout de même du mal à concilier leurs conclusions, ou celles que l’éditorialiste tire de leurs travaux, avec l’analyse de l’Institut canadien d’information sur la santé, qui montre plutôt que, même si le nombre et la proportion des personnes âgées augmentent et que le coût de leurs soins de santé augmente, la part des dépenses publiques qui vont aux soins de santé des personnes âgées ne varie à peu près pas dans le temps. Avant de proposer de chambouler le financement de l’État en réduisant la part de l’impôt des particuliers, progressif, pour augmenter la part des taxes à la consommation, régressives, il faudrait peut-être examiner en quoi ces études diffèrent et pourquoi les études que cite l’éditorialiste seraient plus exactes que celles de l’ICIS. On attend un article du Devoir sur le sujet.

Cela dit, l’éditorial de Jean-Robert Sansfaçon soulève une question plus vaste et peut-être plus importante : la place du retraité dans le financement des dépenses publiques.

Le modèle de financement de la retraite mis en place dans les années 1960 faisait en sorte que les retraités vivaient essentiellement de revenus imposables : la pension de la sécurité de la vieillesse, les prestations de la RRQ et du RPC, les rentes de retraite des régimes des employeurs et les retraits des FERR sont des revenus imposables. Le désengagement des employeurs et la complaisance des gouvernements à leur endroit ont fait en sorte qu’une part importante des ressources des retraités d’aujourd’hui est constituée d’épargne non imposable conservée dans les CELI et dans des placements non enregistrés. La coexistence de l’épargne non imposable et de l’épargne-retraite imposable conduit les conseillers financiers à proposer des stratégies d’optimisation dont deux des conséquences sont de réduire encore le rôle de contribuable du retraité et d’augmenter les dépenses publiques en pension de sécurité de la vieillesse et en supplément de revenu garanti. Ça n’est pas sain.

Injustice

La complaisance des gouvernements a également permis à l’imposition des particuliers de dériver vers un état de fait où les revenus du travail sont imposés plus lourdement que les revenus d’entreprise. Il s’agit d’une injustice épouvantable justifiée par des fiscalistes complaisants rémunérés pour réduire l’impôt des personnes à revenu élevé. L’éditorialiste ne semble pas comprendre non plus ce qu’implique sa suggestion de faire reposer le plus possible le coût de l’hébergement en CHSLD sur les pensionnaires qui en auraient les moyens parce que leurs revenus de retraite ou leur patrimoine immobilier leur permettraient de le payer. Le raisonnement peut tenir si la personne hébergée n’a pas de conjoint. Si elle a un conjoint qui n’est pas hébergé, retenir la plus grande partie du revenu de retraite de la personne hébergée et ponctionner la valeur nette de sa part de la résidence principale du couple revient à appauvrir radicalement le conjoint autonome. Les CHSLD pratiquent déjà ce type de ponction, qui est dénoncée par la FADOQ, et l’entêtement bizarre de notre société à prétention sociale-démocrate à exiger des époux qu’ils se fassent vivre l’un l’autre fait en sorte que la facture est encore plus salée pour les couples mariés.

Les propositions de l’éditorialiste réduiraient encore la part des dépenses publiques payées par les individus à revenu élevé et appauvriraient les personnes âgées au moment de leur vie où elles sont le plus dans le besoin, alors qu’elles ont contribué à financer l’éducation des plus jeunes et la santé de tous lorsqu’elles en avaient les moyens. Il n’est pas certain que le vieillissement démographique fasse augmenter la part des dépenses publiques consacrée à la santé de personnes âgées dans la mesure où le prétend l’éditorialiste. Par ailleurs, s’il faut augmenter les revenus de l’État et revoir le financement des CHSLD, il serait plus juste de commencer par abolir le privilège scandaleux dont jouissent les particuliers qui se versent le revenu de leur travail sous forme de dividendes. Augmenter les taxes à la consommation et ponctionner au maximum les pensionnaires des CHSLD et leurs conjoints ne réduit pas l’injustice, mais l’accroît. À long terme, il serait probablement bon de remettre sur ses rails le système de retraite canadien qui avait la sagesse de faire du retraité un véritable contribuable. Les employeurs rechignent à jouer leur rôle, et les gouvernements refusent de leur tenir tête. Il y a tout de même de l’espoir. On sait aujourd’hui, grâce à l’œuvre de Michel Lizée, que les salariés peuvent arriver à mettre sur pied des caisses de retraite « de branche » même sans la contribution financière de leurs employeurs. Les propositions de l’éditorialiste ne sont probablement pas les meilleures pour faire face aux problèmes que nous avons.

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11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 février 2021 06 h 13

    Une pension à la retraite est un droit humain, pas une frivolité.

    L'auteur a raison de dire «qu'augmenter les taxes à la consommation et ponctionner au maximum les pensionnaires des CHSLD et leurs conjoints ne réduit pas l’injustice, mais l’accroît».
    Par contre, laisser le fardeau de la pension de vieillesse sur la personne qui doit mettre de l'argent de côté pour la retraite, sans la contribution de l'employeur, est intenable.
    Délaisser une personne qui atteint l'âge de 60 ans sans avoir une pension de retraite à prestation garantie est barbare et sauvage. Les ainés qui ont fait une contribution valable toute leur vie méritent de vivre dans la sécurité et la dignité dans une société civilisée. L'état doit aller chercher l'argent caché du fisc dans les paradis fiscaux!

    • Sylvie Dussault - Abonnée 22 février 2021 12 h 21

      Ouais, mais soixante pour cent des travailleurs québécois ne bénéficient pas d'un régime de retraite, sans compter que presque toutes les grandes caisses de retraite font fructifier leurs avoirs dans des paradis fiscaux. Parle-t-on alors de droit ou de privilège?

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 février 2021 17 h 15

      À Sylvie Dussault: La plupart de travailleurs salariés ne gagnent pas assez pour placer leur argent dans les paradis fiscaux. Ceux qui le font sont les milliardaires qui veulent cacher leurs profits du fisc. Il ne faut pas mélanger les deux enjeux.
      Il faudrait que le gouvernement impose à tous les employeurs de contribuer aux pensions de leurs travailleurs. On ne corrige pas un problème par le bas. On essaye de soulever tous les travailleurs à la décence d'avoir une pension dans leur vieillesse. Il faudrait s'inspirer de pays scandinaves qui couvrent adéquatement leurs citoyens du berceau au tombeau.

    • Sylvie Dussault - Abonnée 22 février 2021 20 h 44

      Vous m'avez mal lue. À peu près tous les Canadiens participent aux paradis fiscaux, puisque les caisses de retraite y investissent, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec.

  • Bernard Terreault - Abonné 22 février 2021 08 h 01

    Cela dit

    Le fait que la longévité moyenne soit de plus de 80 ans et que beaucoup de gens rêvent de prendre leur retraite à 60 ans veut dire que l'on travaillerait moins de la moitié de sa vie. C'est en mettre trop à payer par les travailleurs. Compte tenu de l'amélioration graduelle de la santé des gens, il faut penser à augmenter, pas diminuer l'âge de la retraite. (B. Terreault, 80 ans)

  • François Beaulé - Inscrit 22 février 2021 08 h 20

    Manque d'explications

    L'auteur relève différents éléments financiers en lien avec la fiscalité qui mériteraient de plus amples explications.

    Il dénonce aussi un aspect du financement des CHSLD. Selon lui, le procédé n'est pas équitable si la personne hébergée a un conjoint.
    « Si elle a un conjoint qui n’est pas hébergé, retenir la plus grande partie du revenu de retraite de la personne hébergée et ponctionner la valeur nette de sa part de la résidence principale du couple revient à appauvrir radicalement le conjoint autonome ». Sa prétention est contradictoire, puisqu'il s'agit du revenu de la personne hébergée et de la valeur de sa part qui est en jeu et non pas de ceux du conjoint autonome. Son affirmation est aussi péremptoire qu'illogique.

    L'auteur affirme par ailleurs que « elles (les personnes âgées) ont contribué à financer l’éducation des plus jeunes et la santé de tous lorsqu’elles en avaient les moyens... ». Bien sûr. Mais le problème est lié au vieillissement de la population qui est lui-même une conséquence de la faible fécondité. Personne ne doute que les baby boomers aient payé leurs impôts tout au long de leur vie. Le problème majeur est qu'ils n'ont pas fait suffisamment d'enfants. Ceux qui ont fait deux enfants ou plus ont contribué aussi à la société de cette façon. Et leurs enfants paient des impôts. La fiscalité ne reconnaît que partiellement cela par des déductions pour enfants à charge. Les couples sans enfant ont tout de même plus de revenus et moins de dépenses que les parents. Il n'est pas facile de développer des moyens fiscaux pour rétablir l'équité entre les citoyens ayant élevé des enfants et ceux qui ne l'ont pas fait.

  • Pierre Rousseau - Abonné 22 février 2021 09 h 07

    Et la santé ?

    On mise sur l'accroissement notable des pensionnaires de CHSLD au lieu de miser sur la prévention et une meilleure qualité de vie. Au Québec le système de santé est tellement bancal qu'on soigne des gens qu'on aurait pu aider à prévenir la maladie car on est réactifs au lieu de proactifs. Si le système se santé visait plutôt à prévenir les maladies reliées à l'âge, des maladies qui sont souvent facilement traitables en prévention comme le cancer de la prostate, il y aurait moins d'aînés qui auraient besoin d'être placés en CHSLD.

    Si on investissait plus en amont, les coûts en aval devraient être beaucoup moins onéreux et les aînés auraient une bien meilleure qualité de vie.

    • Janine Carreau - Abonnée 23 février 2021 08 h 44

      Tellement d'accord avec vous M. Rousseau
      Janine Carreau

    • Jean-Yves Arès - Abonné 23 février 2021 12 h 35

      Pensez-y deux minutes monsieur Rousseau, vous nous dites que l'on devrait faire en sorte
      de " mourir en santé " ...

      On ne meurt pas dans l'allégresse et la joie. Sauf exception des morts subites, la fin de vie est une expérience de dépérissement généralisé, et le plus souvent en souffrance. Souffrance que l'on peut soulager dans une certaine mesure. Penser réduire le délai entre le vieillissement heureux et celui qui mène au décès c'est vouloir faire "un point de bascule" plus rapide. Ce qui est à peu près le contraire du rôle d'un CHSLD.
      Encore qu'avec la notion de "soins de fin de vie", véritable suicide assisté, on est en effet en train d'accélérer la vitesse de ce point de bascule final. D'autant que le confort de nos vies nous prépare mal à accepter de souffrir.

      Allonger le vieillissement en bonne santé c'est surtout allonger l'espérance de vie.
      Et comme c'est le coeur du sujet ici, c'est ainsi allonger ses années comme prestataire de régime de retraite.
      À cela s'ajoute que la tendance qui est à la prise de retraite plus tôt. Le poids financier des retraités dans l'économie n'en devient que plus grand.

  • Yves Corbeil - Inscrit 22 février 2021 18 h 37

    Pierre Rousseau - Abonné 22 février 2021 09 h 07
    Et la santé ?

    Vous donnez l'example de la santé préventive mais la prévention dans tous les domaines est un gage d'économie sur le long terme. Vous ne pensez pas que tous ceux-là qui ont des problèmes de toutes sortes en bas âge et que nous retrouvons dans ces centres d'aides en tous genres, que ce soit en santé mentale, en santé physique, en problèmes d'apprentissages à l'école ou pour les parents dépassés par la vie qui ne savent plus ou donné de la tête en essayant d'élever une famille tout en travaillant et qui se retrouve en burnout. La prévention est une économie sur le long terme que pas beaucoup de dirigeants prennent en compte quand ils sont au pouvoir au quatre ans en espérant se faire re-élire. C'est à nous citoyens d'exiger un changement de paradigme dans ces façons de faire qui perdure.

    Et pour ce qui est de la vague de boomers qui passeront leur fin de vie aux frais de la société ou plus justement aux frais des gouvernements qui n'ont pas su prévenir le coup avec leurs actuaires, bien ce n'est qu'un vague qui aura somme toute une influence insignifiante sur le PIB avant que ça revienne à la normal. Donc pas de panique mais faut quand même prévoir mieux pour les suivants car de la façon que ça fonctionne présentement avec le patronat qui semble avoir perdu sa fibre sociale en se dégageant de ses responsabilitées sociale envers ceux-là qui leurs permettent de s'en mettre plein les poches tout en «cachant» quelques revenus avec la complicité de nos gouvernements qui ferment les yeux ou permettent ces évasions. On a des comptes à leur demander pour la suite des choses et c'est partout sur la planète.