Auteure ou autrice, l’un et l’autre se dit ou se disent…

«Étant donné les précautions et nuances apportées par l’Académie quant à la féminisation du substantif
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Étant donné les précautions et nuances apportées par l’Académie quant à la féminisation du substantif "auteur", je m’étonne de l’empressement de la presse à adopter, au Québec comme ailleurs, le mot autrice de préférence à tout autre», note l'écrivaine.  

Une question me taraude depuis quelques mois. Celle de l’emploi systématique, par les médias de langue française, à la suite du rapport portant sur la féminisation des noms de métier et de fonctions adopté le 28 février 2019 par l’Académie française, du terme « autrice » pour identifier ces femmes que nous avions l’habitude de désigner, depuis une quarantaine d’années, au Québec, comme des « auteures ». Ce rapport venait à point marquer une nouvelle attitude de la part de l’illustre institution qui, jusque-là, avait rejeté d’emblée « les formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure, etc. » considérées comme des « barbarismes » (déclaration du 10 octobre 2014). Jusqu’à quel point s’agissait-il d’un changement de cap ? Jusqu’à quel point la recommandation était-elle coercitive ?

Rappelons que lors de sa fondation, en 1635, l’Académie française a reçu comme mission « d’établir des règles concernant la langue française de façon à la rendre apte à traiter de tous les sujets » et comme principale tâche, de constituer un Dictionnaire. Claude Favre de Vaugelas, le premier à s’attaquer à ce travail, déclara que « l’usage est le Maistre des langues vivantes » et un « Souverain » dont il faut respecter les lois. Celui qu’on a appelé le « greffier de l’usage » s’appliqua à établir le « bon usage » d’après « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs de ce temps ».

Cependant Vaugelas, en quinze ans de travail, n’avait pu terminer que les premières lettres du Dictionnaire. Avait-il inscrit le mot « autrice » en parallèle avec celui d’« auteur » ? Je n’ai pas la possibilité de vérifier. On sait que ce mot, déjà utilisé au XVIe siècle et peu à peu disparu de l’usage, a fait une soudaine réapparition à la suite du rapport de l’Académie. Or si l’on se réfère au texte du rapport, on constate l’extrême prudence avec laquelle les Académiciens ont formulé leurs recommandations.

Notons, dès l’introduction, quelques précisions. En « gardienne du bon usage », l’Académie se propose « non pas d’avaliser tous les usages, ni de les retarder ou de les devancer, ni de chercher à les imposer, mais de dégager ceux qui attestent une formation correcte et sont durablement établis ». Et d’ajouter que c’est précisément l’usage « qui décidera et tranchera en dernier ressort ».

La faveur de l’usage

À propos du féminin du mot « auteur », jugé un « cas épineux », on lit ceci : « Il existe ou il a existé des formes concurrentes, telles que “authoresse” ou “autoresse”, “autrice” (assez faiblement usité) et plus souvent aujourd’hui “auteure”. […] “Autrice”, dont la formation est plus satisfaisante, n’est pas complètement sorti de l’usage, et semble même connaître une certaine faveur, notamment dans le monde universitaire, assez rétif à adopter la forme “auteure”. […] L’étude de ce cas illustre l’ancrage dans la langue des formes anciennes en “-trice”, ce mode de féminisation ayant toujours la faveur de l’usage. »

Il s’agit donc de faire revivre un archaïsme et de proposer, en empruntant une formation jugée « satisfaisante », un mot « assez peu usité » (sinon dans le monde universitaire… ???) en remplacement d’un autre que l’on rencontre « plus souvent aujourd’hui ».

Les écrivaines du Québec et d’autres aires francophones n’avaient-elles pas déjà adopté le mot « auteure » en parallèle avec ceux de professeure, metteure en scène, ingénieure, annonceure, etc. ? En outre, comme le signale la linguiste Céline Labrosse, « si autrice agit comme repoussoir auprès de tant de gens, c’est simplement à cause du suffixe –trice qui tombe en désuétude depuis des décennies (comme –euse et, auparavant –esse, eresse). Il n’y a qu’à observer les acupuncteures, facteures, inspecteures », etc. qui tiennent à leurs dénominations. Dès lors, « autrice » s’inscrit totalement à contre-courant. » (Le Devoir, 5 décembre 2019)

Les auteurs du rapport déplorent l’étroitesse du corpus disponible. A-t-on pu consulter les nombreux « ouvrages de référence » qui, selon l’Office québécois de la langue française, attestent l’emploi du mot « auteure » ? D’après un recensement de presse effectué en 2013 par l’OQLF en Europe et au Québec, lorsqu’il s’agit de musique, c’est la forme « auteure-compositrice-interprète » qui est de loin la plus répandue avec 98,9 % des cas.

Et qu’en pensent celles qui, depuis des décennies, se sont désignées « auteures » ?

La liberté de l’usage

Par ailleurs, l’Académie insiste pour affirmer « la liberté de l’usage » et pour dire qu’elle « refuse toute tentative pour forcer l’usage, qui risquerait d’introduire des formes mal reçues du public ». Le rapport précise qu’il appartient à chacune de garder ou non la forme masculine d’auteur, si telle est sa préférence et à cause de « la grande part d’abstraction » de la notion, « comme c’est le cas pour médecin et poète ». Le même rapport signale le remplacement de « doctoresse » par « docteure » (sans proposer cette fois la forme « doctrice »). On en déduit que rien n’interdit le maintien du féminin « auteure » si tel est le souhait de celles qui écrivent. En ce qui concerne le terme « écrivaines », on se contente de souligner que « le mot se répand dans l’usage sans pourtant s’imposer ».

Étant donné les précautions et nuances apportées par l’Académie quant à la féminisation du substantif « auteur », je m’étonne de l’empressement de la presse à adopter, au Québec comme ailleurs, le mot autrice de préférence à tout autre. Bien sûr, cette forme donne une visibilité indiscutable au féminin. Mais ne peut-on pas laisser encore le temps et l’usage faire leur œuvre et, sachant que le terme « auteure » s’est implanté parmi les écrivaines dès les années 1970 et 1980, le laisser librement cohabiter avec le mot « autrice » ainsi que le conseille l’OQLF, chacun et chacune pouvant « y aller de sa préférence quant au féminin à employer » ?

Puisqu’au bout du compte, l’usage a toujours le dernier mot, il me paraît opportun de rappeler, en pastichant une phrase attribuée à Vaugelas : « Auteure ou autrice : l’un et l’autre se dit ou se disent. »

26 commentaires
  • Dominique Lapointe - Inscrit 20 février 2021 02 h 46

    Être à la auteure

    Je ne me suis jamais habitué à cette nouvelle appellation qui semblait sortir de nulle part. Votre analyse nous apprend qu'au contraire, elle semble ressusciter de la nuit des temps. Curieux. Mais outre ces origines intéressantes, pourquoi cette traînée de poudre? Désolé de ramener ici un concept tant d'actualité, mais n'y aurait-il pas une forme de rectitude, dans l'air du temps, à ce que tous les médias utilisent subitement un terme qui devrait obligatoirement avoir une résonance féminine pour distinguer le genre d'un auteur? Que dirait-on aujourd'hui d'un journaliste qui oserait écrire “auteure“? J'ai fait ce métier pendant quelques décennies en interviewant et en embauchant non seulement beaucoup d'auteures mais aussi nombre de “chroniqueures“, car je trouvais que chroniqueuses, ça manquait de classe.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 février 2021 09 h 11

      Pour moi il y a une raison encore plus simple et importante d'arrêter de la féminisation des noms de métier et de fonctions de façon systématique. On demande toujours aux francophones de faire des efforts supplémentaires pour maîtriser la langue française qui est difficile à apprendre afin de répondre à certains caprices de personnes déconnectées de la réalité ambiante à l’heure de la révision de la Loi sur les langues officielles. Ensuite on se plaint que plusieurs décrochent de la langue de Vigneault (voir assimilation) parce qu’ils ne composent pas avec un certain élitisme étouffant. Les anglophones n’ont pas cette difficulté de genre et nombre lorsqu’ils communiquent par écrit. En moyenne, ils utilisent 20% moins de mots pour dire la même chose que leurs collègues francophones et leurs règles grammaticales et syntaxiques peuvent être contenus sur une seule page, recto verso.

      Enfin, ce sera toujours auteur – auteure pour moi. Point à la ligne.

  • Gilbert Troutet - Abonné 20 février 2021 03 h 19

    Du même avis

    Je suis moi-même auteur et du même avis que vous. Le mot « autrice » me hérisse le poil. Pourquoi ne pas dire pas simplement « auteure », comme on l'a toujours fait jusqu'ici ? Nous avons à Gatineau une Association des auteurs et auteures de l'Outaouais et j'espère bien que nous saurons résister à cette nouvelle mode venue d'ailleurs.

  • Serge Bourassa - Abonné 20 février 2021 05 h 16

    La quête de l'égalité

    Merci madame Gauvin pour cette excellente analyse. Il était temps. Chaque fois que j'entend ou que je lis le mot 'autrice', j'ai un léger malaise. Je m'étais si bien habitué à l'usage du mot 'auteure', plus agréable à l'oreille, plus féminin à mon avis, n'en déplaise à un certain courant féministe. Heureusement, plusieurs autres mots sont, au moins temporairement, à l'abri de cette quête de l'égalité féminin-masculin dans les mots. Mais encore ... les femmes seront-elles éventuellement désignées comme 'ingénieuses', 'jugeuses', 'médecines', 'professeuses' ? ... Quel défi de féminisation ! Ou remplacerons-nous tous ces mots par de nouveaux mots, dénués de toute connotation masculine, comme le veut un certain courant de pensée voulant que l'être humain soit, d'office, non genré ? HHUMMM ... que de belles surprises nous réserve la langue française et ses réviseures (pardon, réviseuses) !

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 20 février 2021 09 h 08

    Norme et usage

    ne forment pas entre eux une alternative stricte, forçant à choisir l'une contre l'autre.Si l'usage a toujours de facto le dernier mot, il ne dit pas pour autant ce dont il s'autorise pour prévaloir. Il est toujours porteur d'une norme implicite qu'il contribue à renforcer et à moduler à mesure. Chacun peut bien dire et se dire comme il veut (et chacune aussi), mais il est intéressant d'essayer de comprendre pourquoi tel emploi choque l'oreille et pas tel autre.

    Un exemple. Pourquoi hésite-t-on entre auteure et autrice sans consiérer jamais auteuse alors qu'on féminise spontanément menteure avec menteuse au lieu de mentrice ou menteure ? Parce que le premier titre a une portée substantive que n'a pas le second. Une professionnelle du mensonge ne serait pas simplement menteuse. Elle serait une menteure... ou une acteure. Mais pourquoi n'aime-t-on pas tant le mot acteure ? Peut-être parce qu'il suggérerait que le sexe des personnes constitue une part esssentielle et nécessaire du métier qu'elles exercent, ce qui n'est pas moins sexiste quand c'est à l'activité professionnelle des femmes que cette essentialisation est appliquée. A cet égard, on ne semble décidément pas prêt à renoncer à l'emploi du féminin pour la profession infirmière. Pourquoi ? En toute cohérence, on pourrait dire que l'usage ne fait de distinction que là où l'atttribution du genre grammatical ne correspond plus à la distribution usuelle des genres biologiques. Le métier d'actrice ne désigne au fond qu'une variété spéciale d'acteurs dont le prototype n'est pas plus masculin que le métier d'infirmier ne se déclinerait depuis le modèle standard de l'infirmière.

    Cela ne règle pas la question de savoir si trice est préférable à teure. Mais le patron des semelles moins important que la marche.

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 février 2021 12 h 56

      Parce que auteur vient du latin auctor, et que les mots en -ctor ont leur féminin en -ctrix, qui devient -ctrice ou -trice en française. Dire auteuse, ce serait comme dire directeuse ou conducteuse. De son côté, le verbe mentir vient du latin mentire, sans c avant le t.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 20 février 2021 16 h 58

      Merci, monsieur Auclair

  • Bernard Terreault - Abonné 20 février 2021 09 h 51

    Si on croit à l'égalité...

    ... on ne se préoccuppe pas de savoir le sexe de la personne qui écrit un livre ou conçoit un nouveau pont sur le Saint-Laurent. Donc, que les noms de professions différent le moins possible entre femmes et hommes. aussi bien à l'écrit que l'oral.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 20 février 2021 10 h 31

      Vous ne voulez pas savoir qui parle?