La résilience des régions

«Certains territoires seront avantagés, comme la vallée du Richelieu, le corridor des Laurentides jusqu’à Tremblant, Charlevoix, Memphrémagog, le Bas-du-Fleuve», estime l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Certains territoires seront avantagés, comme la vallée du Richelieu, le corridor des Laurentides jusqu’à Tremblant, Charlevoix, Memphrémagog, le Bas-du-Fleuve», estime l'auteur.

Dans un vibrant appel à l’État québécois paru dans Le Devoir du 4 février, le président de la Fédération des municipalités du Québec (FQM), Monsieur Jacques Demers, propose de relancer les régions. Trois axes sont pointés, soit le déploiement de l’Internet à haut débit, la promotion des achats locaux et la déconcentration administrative. Il s’agit en réalité de bonifier ces forces centrifuges déjà effectives. Par contre, deux éléments nouveaux apparaissent dans l’équation post-pandémie. Il s’agit de l’attrait accru pour la qualité de vie hors des villes et l’appropriation du travail à distance.

Ces conditions régionales gagnantes ne possèdent pas partout le même potentiel. Bien favorisées seront les franges de l’étalement urbain, notamment les zones où l’environnement naturel est généreux. Certains territoires seront avantagés, comme la vallée du Richelieu, le corridor des Laurentides jusqu’à Tremblant, Charlevoix, Memphrémagog, le Bas-du-Fleuve. Quant à la périphérie intermédiaire, éloignée et très éloignée, il s’agit d’une autre paire de manches.

Partout au Québec, les territoires possèdent déjà un excellent cadre de vie pour leur mise en valeur. Au cours des dernières décennies, l’État a en effet doté ses régions de vastes réseaux de services publics dans la santé, l’éducation supérieure, les services sociaux, le transport, la culture, l’habitation, la sécurité publique, les communications, l’environnement, la formation professionnelle, les loisirs et toutes sortes de soutiens au développement. Et ce, au moment où les régions achevaient leur explosion démographique pour ensuite stagner et même décliner dans de nombreuses zones rurales. Ainsi, les conditions endogènes du développement sont déjà bel et bien présentes et participent à la résilience régionale. Ce qui ne discrédite aucunement l’appel à un effort supplémentaire de l’État, mais nous oblige à modérer l’enthousiasme envers les effets anticipés. Largement, les contraintes demeurent.

À titre d’exemple, le drainage historique hors des régions des rentes générées ne se limite plus aux secteurs des ressources naturelles telles que les mines, la forêt et l’hydroélectricité. Par le biais de l’intégration économique des géants aux multiples succursales, la saignée financière afflige désormais tous les secteurs comme l’agroalimentaire, la fabrication, la restauration, les commerces et services, la quincaillerie, l’alimentation, etc. L’agriculture représente actuellement la nouvelle cible. En conséquence, les circuits locaux sont de plus en plus dépossédés de flux économiques structurants. D’autant plus que les emplois industriels bien rémunérés sont rapidement remplacés par la technologie. Les travailleurs restants résident moins sur les lieux d’extraction et de production en préférant la migration alternante entre les camps de travail et le domicile qui se fixe de plus en plus en zones métropolitaines de Montréal et Québec, où sont affrétés les avions-navetteurs. Si les « booming towns » représentaient jadis un symbole des régions, aucun nouvel établissement humain fixe ne fut créé depuis 1974, tandis que de nombreux lieux sont en dévitalisation, sont déjà dévitalisés ou sont carrément fermés.

Décentralisation

En matière de décentralisation gouvernementale, l’État québécois possède une longue feuille de route, à commencer par le régime municipal de 1855. Depuis les années 1960, une réforme locale progressive fut bienfaitrice, mais est demeurée inachevée. Mises en œuvre en 1968, les régions administratives sont fort utiles pour les agences déconcentrées des gouvernements supérieurs. À partir de 1979, les territoires MRC (municipalités régionales de comté) ont beaucoup avancé dans l’appropriation de responsabilités supramunicipales. Or, le hiatus très actuel rend essentiel un nouvel élan organisationnel afin de mieux mobiliser et coordonner les partenaires indépendants des conseils MRC qui exercent dans l’éducation, l’emploi, l’environnement, la santé, le commerce, la culture, etc. Si les territoires très ruraux ou très urbains fonctionnent bien ou très bien, plus de la moitié des MRC plutôt mixtes résistent à degrés divers à la dynamique communautaire. Le retour des centres locaux de développement (CLD) ne changera que trop peu la situation. Pourtant, le développement territorial nécessite des initiatives collectives mobilisatrices et motrices. À cet effet, Québec a rendu possible l’option des préfets élus au suffrage afin de renforcer le leadership sur les territoires MRC. Cette mesure n’est adoptée que dans 18 % des cas possibles. Que propose la FQM à cet égard ?

Devant une problématique régionale devenue complexe, cruciale et bientôt dramatique, il est temps, au Québec, de se doter d’un mécanisme de réflexion collective et de vision globale en regard des intérêts supérieurs de cette immense périphérie qui est une source de richesse non seulement financière, mais aussi culturelle, sociale, écologique et économique. À cet effet, la FQM pourrait lancer un partenariat avec d’autres groupes tels que l’Union des municipalités (UMQ), l’Union des producteurs agricoles (UPA), l’Association des Premières Nations (APNQL), le collectif ARIANE, les centrales syndicales, les associations de conseils régionaux, etc. pour organiser un forum progressif afin d’en arriver ensemble à une stratégie de relance des régions à proposer. Une telle initiative permettrait d’influencer la « grande séduction des régions » évoquée dans la chronique de Michel David le même jour que fut publié le cri du cœur de Jacques Demers.

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