Souvenir de Raymond Lévesque

« Animateur et disc-jockey, Robidoux passe [les] chansons de Raymond Lévesque à la radio puis l’invite à chanter à son émission.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir « Animateur et disc-jockey, Robidoux passe [les] chansons de Raymond Lévesque à la radio puis l’invite à chanter à son émission. "Sans la générosité et la protection de Fernand, je ne me serais peut-être pas sorti de ce milieu [des clubs de nuit]"», raconte l'auteur.

Raymond Lévesque était un travailleur. La poésie, le piano, l’ukulélé étaient ses outils. Il a trimé dur pour bâtir sa carrière et prendre place au panthéon de la chanson québécoise. Épris de liberté et d’indépendance, il a écrit quelques-unes des plus belles pages de la chanson engagée au Québec : Bozo-les-culottes, Il n’y a pas six milliards d’hommes, Dans la tête des hommes

J’ai rencontré Raymond Lévesque dans les années 1980. Étudiant au baccalauréat, j’avais choisi un cours d’histoire de la chanson québécoise. L’écrivain Bruno Roy et Gaston Rochon, ancien collaborateur de Gilles Vigneault, étaient les professeurs. Roy examinait le champ lexical des chansons et Rochon analysait les structures musicales. La chanson, art mineur et snobé, était devenue soudainement un objet d’étude. J’avais aussi fait du travail de terrain, notamment enregistrer ou filmer des entrevues de Raymond Lévesque et de son mentor, le chanteur Fernand Robidoux. Les deux étant intimement liés à la naissance de la chanson québécoise.

Vingt ans, à peine, Lévesque est serveur au cabaret Copacabana quand il fait la rencontre de Fernand Robidoux. Le jeune homme écrit des chansons qu’il fait entendre à Robidoux. Le chanteur est séduit. « Nous avions senti qu’il l’avait. […] Il a apporté des choses drôlement valables. » Animateur et disc-jockey, Robidoux passe ses chansons à la radio puis l’invite à chanter à son émission. « Sans la générosité et la protection de Fernand, je ne me serais peut-être pas sorti de ce milieu [des clubs de nuit]. » Lévesque fait son véritable début au Faisan doré, la boîte française de Jacques Normand située sur la main en plein quartier « Red Light ».

Au tournant des années 1940, Robidoux est une vedette de la radio, du disque. La chanson populaire du Québec est alors essentiellement dépendante des traductions de succès américains et des versions locales de succès français. Chaque interprète est la doublure d’un chanteur américain ou français. C’étaient nos modèles, nos moules. Le Québec était drôlement colonisé, coincé entre la matrice industrielle américaine et le modèle artistique parisien. Avec Robert L’Herbier et quelques autres, Fernand Robidoux avait entamé vers 1946 une véritable croisade pour la chanson québécoise. Il y a du talent ici. Pourquoi ne pas enregistrer et jouer à la radio les chansons de nos auteurs-compositeurs ? C’était avant l’arrivée de Félix Leclerc et de Raymond Lévesque. En 1949, Robidoux enregistre à Londres, au cœur de l’Empire britannique, des chansons de Raymond Lévesque. Un disque mythique demeuré introuvable.

En 1950-1951, Félix Leclerc obtient le succès que l’on connaît en France et change la donne. Il a réussi en étant et en restant lui-même. Lévesque avait retenu la leçon. « Leclerc n’avait pas changé une seule virgule », dit-il. Un Québécois qui chante en québécois. C’est une bonne façon de se décoloniser. En 1954, Lévesque part tenter sa chance à Paris. La grande histoire de sa chanson emblématique est connue : Eddie Constantine enregistre Quand les hommes vivront d’amour, qui deviendra une immortelle. Pour la petite histoire de la grande chanson. À Saint-Germain-des-Prés, les artistes se retrouvaient dans les bistros et cafés. On discutait politique et actualités. À cette époque, la guerre d’Algérie avec toutes ses horreurs est à la une des grands quotidiens. Un jour, en finissant son paquet de gitanes, il commence à écrire sur le carton quelques lignes : « Quand les hommes vivront d’amour, il n’y aura plus de misère, les soldats seront troubadours… mais. » Au matin, il termine la chanson dans sa petite chambre du boulevard Péreire.

Décolonisation et indépendance

Dans l’après-guerre, un fort courant de décolonisation et de libération plongea les empires européens dans la tourmente. Plusieurs peuples luttaient pour leur indépendance. Engagé socialement et politiquement, Raymond Lévesque était devenu très tôt indépendantiste. En 1967-1968, il enregistra les chansons Québec mon pays, et la prémonitoire Bozo-les-culottes. Des jeunes des cellules Chénier et Libération du FLQ assistaient à ses spectacles. « C’étaient des clients. » Il termina l’entrevue en précisant que plusieurs pays s’étaient décolonisés et avaient acquis leur indépendance. Et en haussant le ton et me regardant droit dans les yeux : « On est aussi capable que les autres. »

La rencontre ultime de deux pionniers

À la fin du cours, j’organisai une rencontre « surprise » entre Fernand Robidoux et Raymond Lévesque. L’auteur-compositeur et son premier interprète. Quel beau souvenir de les entendre faire en duo Quand les hommes vivront d’amour. Robidoux préparait une tournée d’adieu dans les Maisons de la culture pour remercier son public. J’eus l’honneur de filmer son spectacle d’adieu. Une dernière chanson en rappel et puis : « Merci. Vous êtes du bien beau monde. » Quelques semaines auparavant, Robidoux m’avait fait un cadeau inestimable : une synthèse de la chanson québécoise sur cassettes. Raymond Lévesque y occupait une place de choix avec ses collègues chansonniers les Bozos et Félix Leclerc, le père spirituel du groupe. Adieu Raymond Lévesque, tu es déjà au panthéon de la culture québécoise.

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