Lettres: Usurpateurs de la liberté d'expression

Les mots qui désignent de nobles choses peuvent nous jouer des tours. Ainsi, tout le monde est favorable à la liberté d'expression. C'est un gain historique et une valeur. Mais on ne doit pas confondre celle-ci avec n'importe quelle éructation ou avec les défoulements d'esprits tordus.

La liberté d'expression présuppose qu'on a approfondi des idées et des valeurs que l'on veut partager, faire connaître et répandre pour le plus grand bien d'une collectivité. Par exemple, les journalistes et les simples citoyens qui militent pour les valeurs démocratiques, l'égalité, la solidarité ou la justice sociale invoquent avec raison le droit de s'exprimer, de promouvoir leur vision des choses en toute liberté. Ils sont de vrais défenseurs de la liberté d'expression.

Le mensonge, la destruction des réputations, le mépris des gens, la grossièreté lourde et épaisse, la propagation de la haine et des ragots ne sont pas des valeurs; ce sont des bassesses. Grand maître de la radio allemande, Goebbels pratiquait la liberté d'expression en orchestrant des campagnes de haine contre les juifs. Les porte-voix de la Radio des Milles Collines, au Rwanda, ont librement exprimé leur haine contre les Tutsis. Dans les deux cas, la violence verbale a ouvert la voie à un génocide. Au fait, toute violence verbale systématique peut entraîner une dégradation du climat social et ouvrir la voie à des confrontations dramatiques.

Face à la violence verbale, à la grossièreté et au mensonge pratiqués par de grandes gueules, le citoyen qui en est victime dispose d'une liberté d'expression bien limitée. Il peut protester auprès de ses dénigreurs, mais il risque alors d'être victime d'attaques encore plus vicieuses. Il peut aussi dépenser du temps et de l'argent — s'il en a beaucoup — dans des poursuites judiciaires interminables dont l'aboutissement est incertain. Au fait, pour les simples citoyens, le seul véritable recours, c'est de faire appel à un organisme public de réglementation dont les interventions sont susceptibles d'assurer une interprétation intelligente et responsable de la liberté d'expression. Donc tout le contraire de la censure.

Reste à déchiffrer, dans ce débat, le mystère incommensurable que représente la cohorte de ces milliers d'honnêtes citoyens, auditeurs assidus, qui se délectent dans les déferlements de bêtise, de haine et de méchanceté. Face à un tel phénomène, je ne sais que dire. Je suis tout simplement médusé.