Oser des mesures fiscales sur les produits nuisibles à la santé

«Alors que la principale source de sucre dans l’alimentation des Québécois provient des boissons sucrées, la Coalition québécoise sur la problématique du poids recommande d’ajouter une taxe de 20¢ le litre sur celles-ci», écrivent les auteurs.
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir «Alors que la principale source de sucre dans l’alimentation des Québécois provient des boissons sucrées, la Coalition québécoise sur la problématique du poids recommande d’ajouter une taxe de 20¢ le litre sur celles-ci», écrivent les auteurs.

Lettre au ministre des Finances du Québec, Eric Girard.

Dans près d’un mois, vous devrez présenter des solutions innovantes pour faire face au déficit historique provoqué par la pandémie. Il y a 100 ans, alors que l’Occident traversait une crise économique sans précédent, le célèbre économiste Arthur Pigou proposa une approche novatrice qui allait inspirer de nombreux gouvernements à travers le monde.

Mieux connue aujourd’hui sous le principe du pollueur-payeur, cette approche propose d’instaurer une taxation correctrice sur la consommation de produits générant un coût social important. Au Québec, ce principe prend la forme de taxes spécifiques qui sont appliquées sur l’alcool, le tabac, l’essence et le cannabis.

Tabac, produits de vapotage et boissons sucrées sont des produits qui coûtent cher à l’État. Lorsque l’on calcule l’ensemble des externalités négatives associées à leur consommation (coût des soins de santé, coût des médicaments, pertes de production associées à l’absentéisme ou à l’invalidité), la facture pour l’ensemble des contribuables grimpe rapidement. À elle seule, l’obésité représente un fardeau économique de près de 3 milliards de dollars par année selon l’Institut national de santé publique. De son côté, loin d’être un bien de consommation comme les autres, le tabac tue 13 000 Québécois chaque année et engendre 4 milliards de dollars au trésor québécois.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, la taxe sur le tabac constitue la mesure la plus efficace pour réduire le tabagisme. Plus cher est le tabac, plus la consommation tend à diminuer, et plus on allège les coûts de soin de santé qui y sont associés. À titre d’exemple, chaque fois que la consommation de tabac diminue de 1 %, l’État québécois économise 114 millions de dollars. Selon la Société canadienne du cancer, une hausse de la taxe sur les cigarettes pour arriver au niveau de celle de l’Ontario, deuxième parmi les plus basses au pays, permettrait de recueillir près de 1,9 milliard de dollars sur cinq ans.

Il en va de même pour les boissons sucrées : plusieurs pays et villes américaines ont démontré l’efficacité de la taxation sur la consommation en plus de sa capacité à générer d’importants revenus. Alors que la principale source de sucre dans l’alimentation des Québécois provient des boissons sucrées, la Coalition québécoise sur la problématique du poids recommande d’ajouter une taxe de 20 ¢ le litre sur celles-ci.

Stratégie gagnante

Taxer les produits nuisibles à la santé est une stratégie doublement gagnante pour le gouvernement et la population. Plusieurs gouvernements à travers le monde l’ont déjà adoptée avec succès. Selon un sondage de l’Association pour la santé publique du Québec, réalisé par la firme Léger cet automne, 76 % de la population est en accord avec l’instauration d’une taxe, ou la hausse de taxe, sur les produits nuisibles à la santé tels que le tabac, le vapotage et les boissons sucrées si les sommes sont réinvesties en prévention. Chaque dollar investi en prévention permet des économies substantielles. Selon, l’Organisation de coopération et de développement économiques, les sommes investies en prévention de l’obésité auraient un rendement économique de 600 %.

Monsieur le Ministre, le prochain budget a besoin de proposer des stratégies efficaces et payantes : la taxation des produits nuisibles à la santé peut faire partie de la solution.

* Cette lettre est signée par :
Kevin Bilodeau, directeur, relations gouvernementales - Québec, Fondation des maladies du cœur et de l’AVC
François Delorme, économiste et chargé de cours, département d'économique, Université de Sherbrooke
Guy Desrosiers, chef de la direction, Capsana
Antoine Genest-Grégoire, économiste et doctorant, Université Carleton
Jean-Michel Goulet, économiste
Diego Mena, vice-président, initiatives stratégiques, mission et engagement, Société canadienne du cancer
Hugo Morin, économiste et chargé d'enseignement, École nationale d'administration publique
Annie Papageorgiou, directrice générale, Conseil québécois sur le tabac et la santé
Martin St-Denis, économiste, MCE Conseils
Corinne Voyer, directrice, Coalition québécoise sur la problématique du poids

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5 commentaires
  • Marc Davignon - Abonné 16 février 2021 10 h 01

    Toujours la même solution : faire payé plus cher la chose qui (croit-on) faire problème.

    Autres solutions.

    - Augmenter le niveau de taxes pour les plus riches (car, vous le savez, le principe <de ruissellement> ne fonctionne pas!), ce qui devrait permettre à ceux qui nous gouverne d'avoir les moyens d'offrir d'un filet social plus <épais> (n'oubliez pas que cela bénéficie grandement aux <créateurs de richesse> : du monde plus en santé, plus instruit (pas trop, quand même, il pourrait trop comprendre!), etc.).

    - Éliminer les paradis fiscaux. Ceux-ci étant le résultat d'un autre principe complètement ridicule : la double taxation. D’accord! Une seule! Dans le pays où le profit fut généré et non pas ou il fut <obtenus>.

    - Renforcer l'obligation d'avoir un siège social dans le pays pour avoir le droit de faire commerce.

    Tout cela dans l'espoir que les emplois bon marché puissent éventuellement devenir la source (fiscale!) unique d'une vie meilleure. Dans le sens de ne pas être obligé d'avoir deux ou trois emplois (ce qui complique, quand même, leurs fiscalités).

    Question : la viande sera-t-elle vendue avec un prix <progressif> au kilo?

    • Nadia Alexan - Abonnée 17 février 2021 10 h 46

      À monsieur Marc Davignon: L'un n'exclut pas l'autre. On pourrait taxer les riches et les entreprises en augmentant les paliers d'imposition pour une fiscalité progressive et en même temps, on pourrait taxer davantage les produits nocifs pour la santé.

  • Céline Delorme - Abonnée 16 février 2021 11 h 45

    Alimentation saine: punir ou encourager?

    L'Etat peut décider de taxer, donc "punir" la consommation de produits malsains, je laisserai les spécialistes décider de l'utilité de cette mesure. Mais pourquoi ne pas penser aussi à des mesures d'encouragement à bien manger, mesures positives au lieu de punitives?

    Un exemple: Le journal de France 2 disponible sur TV5 décrivait hier le 15 fév. que l'Etat prévoit créer un "chèque alimentaire".
    " pour permettre aux plus modestes d’accéder à une alimentation plus saine, plus locale. Les vertus avancées sont multiples : aider les producteurs locaux, inciter à mieux manger, préserver l’environnement…Ce serait surtout pour acheter des fruits et légumes produits localement, pas pour acheter des Chips."
    A ma connaissance, au Québec, le seul programme comparable est le programme OLO qui fournit des oeufs, lait, jus d'orange aux femmes enceintes défavorisées. Ce programme est reconnu comme un grand succès: mères et bébés en meilleure santé.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 février 2021 16 h 49

    Excellent texte

    Autre suggestion bien connue : Empêcher les pharmacies de vendre des cochonneries.

  • Camille Claing - Abonnée 17 février 2021 18 h 33

    Chasse aux sorcières

    Dans l'équation de la taxation des produits du tabacs en fonction du coût de ça consommation ce trouve vraisemblablement un point d'équilibre où les consomateurs rapportent autant qu'ils ne coutent. Passer ce stade (we are here), taxons plus et transformons la cigarette en activité altruiste : une taxe volontaire qui écourte vos vieux jours! Elle en sauvra d'autres!

    Pour ce qui en est des produits du vapotage, l'on détiendrait une mesure d'un coût significatif pour notre système de santé? Avec une poignée de cas mystérieux, j'en doute fort... pour un peuple laïque, comme on aime diaboliser!

    La listes de pratiques représentant un fardeau sur le système de santé (une fois leur contribution fiscale au trésor prise en compte) n'a pas toujours l'allure que l'on pourrait (ou voudrait) croire... surconsommation de viandes rouges, nitrites, voitures en ville, athlètes, hockey..? Osons!

    Si biensure l'objectif est de faire payer le juste prix à celui qui l'encoure...

    N'en reste, taxez-moi le coke, c'est dégueulasse anyway!