Le langage de l’éveil

«Pendant qu’on s’affaire en classe à traquer les mots et les œuvres complices du mal qu’elles dénoncent, reproduisent ou cautionnent, il ne faut pas oublier que dehors continue de sévir la violence dont sont victimes ceux et celles qui ne sont pas en classe», écrit l'auteur.
Photo: Den Guy Getty Images «Pendant qu’on s’affaire en classe à traquer les mots et les œuvres complices du mal qu’elles dénoncent, reproduisent ou cautionnent, il ne faut pas oublier que dehors continue de sévir la violence dont sont victimes ceux et celles qui ne sont pas en classe», écrit l'auteur.

Hermann Broch méditant sur l’échec de Virgile, dont l’œuvre n’a pas réussi à combattre l’esclavage, affirme qu’il n’y a pas d’autre devoir auquel tout être humain est tenu que « le devoir de secourir, le devoir d’éveiller ». C’est le lien indissociable entre ces deux devoirs qui est au cœur du débat actuel dans les universités, et plus particulièrement dans les départements de littérature, où il serait désormais interdit d’utiliser tel ou tel mot, d’enseigner telle ou telle œuvre. Comment et à quoi éveiller, en quoi l’éveil peut-il secourir ? Ces questions instruisent depuis toujours le procès de la littérature et de l’enseignement, procès dont on doit se réjouir, car il garde la pensée en mouvement sur le chemin entre les mots et les choses, entre le bien et le mal.

Je suis de loin tous les échanges que je trouve passionnants — quand ils ne sont pas précédés du verdict — sur le poids des mots, le danger de la censure, la liberté d’enseignement, mais je me demande si une partie du problème ne vient pas d’une conception de la littérature, enseignée depuis une cinquantaine d’années, qui détermine ce que Broch appelle le « langage de l’éveil ». N’avons-nous pas réduit la littérature, au risque de la tuer en la disséquant, par excès de théorie, par des lectures exclusivement critiques (sémiotique, sociale, politique, etc.) qui ignoraient la vie même d’une œuvre (mot banni et remplacé par « texte ») : d’où vient-elle, de quel fond surgit-elle et vers quoi est-elle tendue ? Je crois que c’est cette approche mécaniste de l’œuvre qui permet d’une part d’en isoler les parties, d’autre part de ne pas la relier aux autres œuvres du même auteur.

Cette lecture horizontale des œuvres (sans transcendance, sans verticalité) a peu à peu gommé le bien, le beau, le vrai (ces absolus désormais suspects) qui travaillent la littérature, même lorsque ces idéaux, comme c’est presque toujours le cas, percent leurs contraires, sont des fleurs qui sortent du mal. À trop chercher les fautes et les failles, bien réelles (le patriarcat, le racisme, le sexisme, le colonialisme, bref toutes les traces des cultures de domination), qui entachent et entravent cette quête du mieux qui serait l’ennemi du bien, n’a-t-on pas enfermé la littérature dans ses propres limites, privant du coup les élèves du sens qu’ils étaient, même sans le savoir, venus y chercher : « L’écrivain a pour tâche de faire accéder à la vie infinie ce qui est isolé et mortel » (Kafka).

La source du mal

Dans le procès actuel qu’on fait à la littérature, les uns font appel au dialogue entre les professeurs et les élèves pour atténuer les conflits ou à la nécessité de contextualiser les œuvres pour amortir les chocs, les autres croient qu’il suffit d’invoquer l’interdit d’interdire ou de repousser le spectre de la bien-pensance pour redonner aux mots leur pouvoir d’éradiquer le mal en le nommant, mais ce procès tournera court si on ne remonte pas à la source du mal : « Le mal, c’est de rompre la relation à l’infini » (Levinas).

On comprend très bien que l’œuvre privée de sa dimension éthique, c’est-à-dire de cette « exigence d’infini » sans laquelle, dit Broch, elle est condamnée à la fixité esthétique (le beau coupé du bien et du vrai), soit rejetée ou censurée par les élèves et professeurs qui, à juste titre, demandent à l’œuvre de répondre du réel et à l’auteur de répondre de son œuvre. L’œuvre est ainsi soumise à des règles morales (interdit de dire ceci ou de parler de cela) qui peuvent parfois éveiller, nous rendre conscient du mal, plutôt qu’à des exigences éthiques (relier le fini et l’infini) qui seules peuvent secourir en nous tirant vers le bien. Cette démarche des élèves et des professeurs épris de justice sociale, qui vise à redonner à la littérature son utilité, sa gravité, en l’enracinant dans le réel, qu’il ne s’agit pas tant de représenter que de changer, risque d’aboutir paradoxalement à une sorte de formalisme issu de cette culture des signes qui privilégie les mots plutôt que les choses. Pendant qu’on s’affaire en classe à traquer les mots et les œuvres complices du mal qu’elles dénoncent, reproduisent ou cautionnent, il ne faut pas oublier que dehors continue de sévir la violence dont sont victimes ceux et celles qui ne sont pas en classe ; il ne faut pas oublier, comme le disait Miron, que « pendant qu’on se demande si on doit dire joual ou cheval, c’est le horse qui galope ».

Alors, que faire pour secourir en éveillant, si notre tâche est d’enseigner ou d’écrire, sinon demander à la littérature ce qu’elle fait de mieux : nous enraciner et nous tirer vers le haut, nous apprendre à créer le monde plutôt que de le subir en soutenant la tension entre les contraires, à « rassembler tous les morceaux disjoints, écrit Virginia Woolf, sans perdre jamais de vue cette idée que, derrière la ouate de la vie quotidienne, se cache un dessin ; que nous — je veux dire tous les humains — y sommes rattachés, que le monde entier est une œuvre d’art, que nous participons à l’œuvre d’art. »

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