Le patrimoine religieux doit revenir au coeur du débat

Le rapport du vérificateur général 2020-2021 passe sous silence la question du patrimoine religieux, et le projet de loi n° 69 n’en traite pas davantage.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le rapport du vérificateur général 2020-2021 passe sous silence la question du patrimoine religieux, et le projet de loi n° 69 n’en traite pas davantage.

Depuis une dizaine d’années, l’idée de la sauvegarde du patrimoine religieux s’est progressivement effacée du débat public au profit d’un discours le ravalant comme étant un élément parmi d’autres d’un patrimoine dit « culturel », qui se veut plus général et englobant.

Pourtant, le patrimoine religieux constitue, au Québec, tant quantitativement que qualitativement, l’essentiel de notre patrimoine, tant bâti qu’immatériel, avec celui de l’Église catholique au premier plan, pour des raisons historiques et culturelles.

Ainsi, malgré les conclusions du rapport de 2016 intitulé Le patrimoine culturel québécois : un héritage collectif à inscrire dans la modernité, de Michelle Courchesne et Claude Corbo, lesquelles reprenaient pour l’essentiel les recommandations formulées dix ans plus tôt dans le rapport de la Commission de la culture de l’Assemblée nationale du Québec intitulé Croire au patrimoine religieux du Québec, la nouvelle Politique culturelle du Québec, « Partout, la culture », dévoilée en 2018, n’en a rien retenu. C’est toujours la politique du cas par cas, l’accent étant mis, désormais, sur la « requalification » des lieux de culte dits « excédentaires », un façadisme, voire un vandalisme qui ne dit pas son nom. Le rapport du vérificateur général 2020-2021 passe sous silence la question du patrimoine religieux, et le projet de loi no 69 n’en traite pas davantage.

De même, il n’existe pas de politique relative au patrimoine religieux qui aurait été adoptée par les autorités religieuses et, au premier chef, par l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, les disparités étant, d’un diocèse à l’autre, flagrantes, celui de Montréal ayant imposé un moratoire sur la vente de ses lieux de culte, tandis que le torchon brûle à Rimouski entre le diocèse et la fabrique de la cathédrale Saint-Germain quant à l’avenir de cette église.

Voilà donc un patrimoine religieux qui est ni plus ni moins abandonné à son sort, tributaire des décisions qui seront prises (ou non) par les autorités religieuses qui en demeurent propriétaires, sous le regard attentiste de l’État et de la société civile, qui s’en lavent les mains.

Manque d’ambition

Le 8 juin 2010, lors de la saga entourant la sauvegarde de l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus de Montréal et de ses grandes orgues, nous lancions le Manifeste pour la sauvegarde du patrimoine religieux du Québec.

Forts de l’appui de plus d’une centaine de signataires, nous demandions au premier ministre Jean Charest de cesser les interventions ponctuelles et à la carte, en dotant le Québec d’une véritable politique culturelle d’ensemble (intégrant le patrimoine religieux) qui soit cohérente, soulignant qu’il n’y avait pas d’intérêt à continuer d’investir de la sorte dans sa préservation si, cinq ans après l’octroi d’une subvention, l’Église peut unilatéralement décider de reprendre à son compte ce patrimoine et d’en disposer à sa guise !

Le mérite du Manifeste fut de remettre en question le dogme de la propriété des lieux de culte et de proposer leur nationalisation par l’État, à l’instar de ce qui s’est fait en France il y a plus d’un siècle, la Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État constituant un véritable cadre législatif de sauvegarde en la matière, affectant les lieux de culte à cet usage. Ce Manifeste a cependant manqué, avec le recul, d’ambition, se limitant à ne suggérer que la nationalisation de certains lieux dits d’intérêt « national », plutôt que d’en viser une application universelle à l’ensemble du patrimoine religieux du Québec, à l’exemple de la solution française, la Loi sur le patrimoine culturel ayant au demeurant substitué à cette notion d’intérêt « national » celle d’intérêt « public ».

À l’heure actuelle, la Loi sur le patrimoine culturel repose sur des pouvoirs discrétionnaires conférés au ministre, tant en ce qui a trait au classement des biens qu’au régime d’autorisation des actes réalisés dans l’aire de protection d’un immeuble patrimonial classé ou à l’égard d’un site patrimonial déclaré ou classé. Le projet de loi no 69 ne fait que proposer un encadrement limité de ces pouvoirs discrétionnaires, seulement en ce qui a trait au régime d’autorisations, quant au processus de traitement des demandes. Rien n’est prévu quant à un encadrement éventuel du pouvoir discrétionnaire des demandes de classements, et c’est là que le bât blesse, car l’arbitraire devrait y céder le pas à un mécanisme d’abord fondé sur l’expertise, susceptible de révision et d’appel en Cour supérieure.

Enfin, puisque le sujet du patrimoine religieux est passé à la trappe et, avec lui, les questions légitimes entourant sa propriété et la prérogative qui incombe aux propriétaires, en définitive, de décider à eux seuls de ce qui sera jugé « excédentaire », non sans avoir au préalable écumé les subventions publiques et autres avantages fiscaux, voilà que sonne le glas du patrimoine religieux du Québec, désormais « requalifié », horizon indépassable et inqualifiable, qui tient lieu de politique gouvernementale du patrimoine en cette contrée, contribuant ainsi au naufrage de notre civilisation.

« Logique d’ensemble »

Aux termes du rapport Croire au patrimoine religieux du Québec, en 2006, les membres de la Commission de la Culture disaient partager l’avis formulé par une ancienne présidente de la Commission des biens culturels, Louise Brunelle-Lavoie, qui estimait que l’adoption d’une politique générale sur le patrimoine « est préalable à toute révision de la Loi sur les biens culturels », en ajoutant qu’il « ne sert à rien d’apporter des amendements à la pièce pour corriger certains outils si la logique d’ensemble est absente ».

C’est la voie que le gouvernement du Québec devrait suivre. Le projet de loi no 69 devrait par conséquent être retiré, le temps que cette réflexion s’articule, sur la foi des nombreux rapports existants, et faisant appel aux experts et intervenants du patrimoine, non seulement du domaine de l’architecture, mais aussi de l’art, de la musique et de l’orgue. À terme, un concordat devrait intervenir entre l’État du Québec et les diverses confessions présentes sur son territoire, avec l’Église catholique en premier lieu. Selon les mots de Victor Hugo, « nous devons compte du passé à l’avenir ». Posteri, posteri, vestra res agitur.

7 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 15 février 2021 06 h 58

    Se doter d'un outil global mais surtout le déployer par la suite ...

    Vous ne me convainquez qu'il faille faire de la sauvegarde et de la valorisation du patrimoine religieux un sujet distinct du reste. Je retiens toutefois que ce n’est pas à défaut de s’être donné les moyens de connaitre l’écosystème que ça n’avance pas.

    Avec le « Croire au patrimoine religieux du Québec » de la Commission de la culture de l’Assemblée nationale du Québec produit en 2006, votre « Manifeste pour la sauvegarde du patrimoine religieux du Québec » de 2010, le "Le patrimoine culturel québécois : un héritage collectif à inscrire dans la modernité" de 2016, on pourrait penser avoir ce qu’il faut pour avancer ou du moins commencer à avancer …

    Vous dénoncez avec justesse le manque d’ambition des gouvernements successifs dans ce dossier, mais comment peut-on espérer de l’ambition quand vous constatez du même souffle qu’ « À l’heure actuelle, la Loi sur le patrimoine culturel repose sur des pouvoirs discrétionnaires conférés au ministre … » ?

    Puis vous évoquez le besoin de cohérence, apte s’il en est, à fournir une « Logique d’ensemble ». On semble encore ici bien loin du compte lorsque vous mentionnez plus loin « qu’il n’y avait pas d’intérêt à continuer d’investir de la sorte dans sa préservation si, cinq ans après l’octroi d’une subvention, l’Église peut unilatéralement décider de reprendre à son compte ce patrimoine et d’en disposer à sa guise ! » puis vous suggérez plus loin avec pertinence que « l’arbitraire devrait y céder le pas à un mécanisme d’abord fondé sur l’expertise, susceptible de révision et d’appel en Cour supérieure. » et que « Le mérite du Manifeste fut de remettre en question le dogme de la propriété des lieux de culte et de proposer leur nationalisation … »

    Ce qui me laisse pantois, c’est que les incohérences que vous nous relatez soient encore possibles aujourd’hui et que les suggestions que vous faites ne soient pas encore appliquées sur le terrain.

    Vouloir saboter l’ensemble de l’œuvre, on ne s’y prendrait pas mieux !!!

  • Pierre Masson - Abonné 15 février 2021 09 h 35

    Les vrais propriétaires

    Par son goût du luxe et de l'apparat, l'Église catholique s'est elle-même mise les pieds dans les plats ("ne vous attachez pas aux biens de la terre" disait son fondateur). Si le Vatican ne veut plus s'occuper de "son" patrimoine bâti, que ce dernier revienne à ceux qui ont, en fait, déjà payer pour, soit les citoyen(ne)s (jadis fidèles) ...

  • Lionel Leblanc - Abonné 15 février 2021 10 h 09

    L'impossible mission de sauvegarde confiée aux municipalités

    La sauvegarde du patrimoine, qu’il soit religieux ou autre, demeurera toujours problématique tant qu’il relèvera des municipalités. En effet, ces dernières n’ont ni la compétence, ni les moyens d’assurer une mission de laquelle le gouvernement provincial s’est désisté.
    Cela s’applique également dans des domaines autres que le seul patrimoine et mène à des comportements absurdes. J’en veux pour preuve la décision prise par certaines municipalités de souffler de la neige souillée de la rue sur les propriétés privées sous le fallacieux prétexte d’économies.
    Évidemment, il s’agit d’économies au profit de la municipalité et non pas des propriétaires riverains qui devront assumer les conséquences de pareille économie sélective. Le plus odieux dans cette mesure provient de ce que la neige sale est soufflée sur un seul côté de la rue. Bref, un propriétaire sur deux sera ainsi pénalisé. Il ne s’agit de rien d’autre qu’une discrimination systémique fondée sur la localisation du terrain.
    Le faux-fuyant invoqué par la municipalité —dans mon cas, la Ville de Granby, ville rayonnante, audacieuse (et j’en passe)— s’inspire du lieu commun qu’est devenu le changement climatique. Sans vouloir critiquer pareille justification —même un long débat ne suffirait pas pour en prouver la pertinence—, cela introduit une injustice envers la moitié des citoyens.
    Quant à l’absurdité citée précédemment, elle naît d'études reconnues par le Ministère de l’Environnement quant aux dommages découlant de l’usage des fondants (NaCl, KCl entre autres) et abrasifs répandus sur la chaussée.
    Ainsi, l'abandon par le gouvernement provincial de responsabilités qui lui reviennent favorise des excès de la part des gouvernements municipaux dont certains sont davantage préoccupés par des intérêts fumeux dont la provenance n'est pas nécessairement le citoyen —primes au rendement des cadres? rétributions abusives des élus, approuvées par ces derniers?— et qu’on ne peut prouver sans néanmoins s’empêcher de le penser.

  • Lucien Cimon - Abonné 15 février 2021 10 h 24

    Sauver ce qui reste!

    Nous n'avons pas de châteaux forts, nous n'avons pas de cathédrales millénaires, nous n'avons pas de villes fortifiées qui ont survécu depuis le début du Moyen-Äge, mais nous avons nos églises. Ces édifices où sont concentrés tout les témoignages concrets que nos modestes citoyens considéraient à travers leur histoire comme des expression de la beauté. C'est vrai pour l'architecture, pour la statuaire, pour la peinture et pour les arts décoratifs et pour la musique.
    Il y a déjà beaucoup de tort fait à ce riche patrimoine; il ne faudrait absolument pas laisser le masacre se continuer; il est urgent d'en faire le point culminant des trésors à préserver. On ne peut pas laisser la protection de ces rares témoins consistants de notre histoire, ces lieux d'identification et d'organisation de notre géographie urbaine, sur les épaules des quelques fidèles à cette religion qui restent. Il est impératif d'en faire une responsabilité collective par une politique cohérente de préservation et de mise en valeur de ce qui pourra devenir un des attraits principaux du tourisme culturel en plus d'être un outil pédagogique irremplaçable.
    Exigeons de nos gouvernants une action vigoureuse immédiate pour sauver ce qui reste.

    • Jacques Légaré - Abonné 16 février 2021 10 h 35

      Lucien, l'Église catholique a des milliards en capital immobilier et financier sur la planète.

      Pas un sou à cette Mamon !

      Ce n'est pas à nous, contribuables, à payer pour ces monuments architecturaux.

      Sauf si saisis et réaffectés à des fins sociales ou commerciales.

      Croire en Dieu c'est sucer les orteils de ses oppresseurs.

  • serge Loupi - Inscrit 15 février 2021 17 h 06

    oui, mais lesquelles?

    Va t,on garder toutes les eglises sous pretexte que ce sont des eglises ou va t,on ne sauver que celles qui en vallent la peine? Parce qu'il faut bien l'avouer, la plupart ne sont que de vastes hangars auxquels ont a ajouté des dorures au pinceau. Et quand on va les avoir sauvegardées, on va les destiner a quoi? Aux musés, aux bibliotheques, aux salles d'activités communales plutot que paroissiales ? Est-ce que ca va etre un elephant blanc? ou des tetes serieuses ont elles deja fait des projets?
    Un lecteur s'etonne que le vatican ne fait rien, c'est parce que l'argent ne va que dans un sens, Il n'y a pas de retour.