2020, une année de décroissance ?

«Nous devons produire moins et tenir notre économie à l’intérieur de limites biophysiques avec tout ce que cela implique comme transformation de nos rapports et institutions économiques», affirme l'auteur.
Photo: iStock «Nous devons produire moins et tenir notre économie à l’intérieur de limites biophysiques avec tout ce que cela implique comme transformation de nos rapports et institutions économiques», affirme l'auteur.

Peut-on s’attaquer aux origines économiques des changements climatiques sans bouleverser les habitudes de consommation de la population ? Est-ce qu’il suffit de substituer les technologies intenses en émissions de GES par des technologies moins intenses pour atteindre nos objectifs de réductions d’émissions de GES ? La croissance est-elle le seul remède aux inégalités qui divisent nos sociétés ?

Voilà un ensemble de questions auxquelles s’est attaqué Nicolas Marceau dans ces pages (samedi 6 février). Son motif est pertinent : comment susciter l’adhésion de la population québécoise à la lutte contre les changements climatiques? Sa réponse l’est moins : en la dérangeant le moins possible. L’économiste se fait berger du statu quo : on n’a qu’à consommer mieux et ça va bien aller. Il faut éviter les discours qui annoncent la fin du monde et engendrent, selon lui, fatalisme et cynisme.

On pourrait lui répondre que ce qui engendre fatalisme et cynisme, c’est plutôt trente ans d’affirmations voulant que le développement « durable » permette de concilier la préservation de l’environnement et la croissance économique, que le motif de profit et le désir de protéger la planète aillent main dans la main, que nous allions dans la bonne direction malgré les signaux alarmants des scientifiques, que nous nous dirigions vers la carboneutralité alors que nos émissions de GES se maintiennent à des niveaux incompatibles avec nos engagements internationaux. Bref qu’à force de vouloir ménager les gens, on leur fait des promesses qu’on ne peut pas tenir parce qu’elles sont irréalistes.

Osons, le temps d’une réplique, adopter une attitude plus provocatrice à l’égard de ce problème. Si pour s’attaquer efficacement aux origines économiques des dérèglements climatiques (ou écologiques) et s’assurer de l’adhésion de la population il fallait, comme le propose Yves-Marie Abraham de HEC, « produire moins, partager plus et décider ensemble » ?

Repenser le programme

Commençons par cette première affirmation : « 2020, année de décroissance » ? Aucun économiste sérieux qui explore ce qu’implique de rompre avec la logique de la croissance ne prône la fermeture chaotique des commerces ainsi que le confinement généralisé comme outils pour en arriver à une économie compatible avec les limites planétaires. D’ailleurs, les évaluations scientifiques qui ont été faites de la contribution de la récession à l’atteinte des cibles de réduction des GES soulignent son inefficacité. Non, le ralentissement économique qu’a connu le Québec ne peut être qualifié de « décroissance », c’est tout simplement une « récession ». Chercher à réduire le PIB pour régler la crise climatique ou environnementale n’est pas une meilleure solution que de miser sur sa croissance.

Il est irresponsable de promettre à la population que la carboneutralité peut être atteinte sans réduction de la production et de la consommation globale de biens et de services (ce que mesure le PIB), cela n’est pas un objectif, mais bien une conséquence de la transition vers une économie qui se tient à l’intérieur de limites. Nous devons produire moins et tenir notre économie à l’intérieur de limites biophysiques avec tout ce que cela implique comme transformation de nos rapports et institutions économiques.

Selon M. Marceau, sans croissance, le capitalisme dégénère en un jeu à somme nulle, engendre des injustices et des conflits. Il omet dans son explication de souligner que cette croissance est elle-même source d’injustices importantes. Elle s’est faite au prix de fardeaux environnementaux imposés ailleurs ou transférés à la planète dans son entièreté. Elle n’est pas une panacée qui nous permettrait de redistribuer de la richesse sans déranger qui que ce soit. Si l’on veut s’attaquer aux inégalités, la solution n’est pas de croître, mais de « partager plus ». C’est vrai à l’échelle du Québec ainsi qu’à l’échelle planétaire.

Produire moins, partager plus, décider ensemble, le Québec est-il prêt pour un tel programme ? Depuis plus d’un an, j’accompagne le Front commun pour la transition énergétique dans l’élaboration d’une Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité. Le Front réunit des organisations environnementales, citoyennes, syndicales et communautaires qui représentent ensemble environ 1,8 million de Québécois et Québécoises. Sans être nommément un projet de décroissance, le point de départ du scénario de transition dans la Feuille de route est un Québec qui réduit de 50 % sa consommation d’énergie. Elle détaille, sur plus de 150 pages, les mesures pour que l’on atteigne rapidement la carboneutralité à l’intérieur de cette limite.

Décider ensemble implique d’être honnête avec la population et d’être ambitieux dans ce qu’on lui demande. Oui, elle sera choquée devant l’ampleur des changements qu’implique une transition vers une économie qui reconnaît des limites. Mais ce ne sera pas la première ni la dernière fois qu’une société se lance dans une transformation révolutionnaire — fût-elle tranquille.

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