L’antiracisme au Québec

«Ces contestations méritent d’être entendues, car elles ne sont évidemment pas sans fondement. Le problème vient de ce qu’elles sont poussées beaucoup trop loin», pense l'auteur.
Photo: Michel Tremblay «Ces contestations méritent d’être entendues, car elles ne sont évidemment pas sans fondement. Le problème vient de ce qu’elles sont poussées beaucoup trop loin», pense l'auteur.

La majorité francophone québécoise est présentement la cible d’un procès pour racisme mal fondé qui réveille de mauvais souvenirs.C’est le fait d’une nouvelle gauche qui s’est manifestée lors des controverses sur l’appropriation culturelle, sur l’utilisation des mots « nègres blancs » de Pierre Vallières, sur la loi 21 et sur le racisme systémique.

Ces contestations méritent d’être entendues, car elles ne sont évidemment pas sans fondement. Le problème vient de ce qu’elles sont poussées beaucoup trop loin.

L’appropriation culturelle

On retient de cette controverse que la réflexion de la majorité sur les minorités ne peut se faire en vase clos. Dans un esprit pluraliste, elle doit s’appuyer sur un croisement des points de vue afin de rapprocher et d’enrichir celui de chacun. C’est ce qu’enseigne l’interculturalisme.

L’inverse est aussi vrai. Les minorités doivent accepter que des membres de la majorité se penchent sur leur réalité pour l’explorer et la commenter à leur façon. En matière de recherche, par exemple, exigera-t-on que seuls les Autochtones ou les Afro-Américains puissent travailler sur leurs communautés ?

Cette règle conduirait à un cloisonnement appauvrissant. Il se trouve pourtant des militants pour la défendre.

Le mot en n…

J’ai exprimé mon opinion sur ce sujet ici même (28 octobre). J’en rappelle l’idée principale. Dès lors que, pour des raisons bien connues, cette expression est profondément blessante pour la communauté concernée, il est sage de la bannir du langage courant. Mais il serait abusif d’en interdire la référence au sein de l’institution universitaire quand, dans une démarche antiraciste, on veut expliquer le sens dont le mot est chargé et la genèse de cette dérive.

La loi 21

J’ai combattu cette loi et crois toujours qu’elle va trop loin. Mes raisons sont d’ordre juridique et sociologique : la loi brime un droit sans justification suffisante et, en dressant des minorités contre la majorité, elle compromet l’intégration collective.

Je comprends cependant les arguments de ses partisans. L’adhésion à une vision républicaine du Québec est parfaitement défendable. Elle prône une conception de l’égalité citoyenne qui a ses lettres de noblesse (et aussi ses revers : on les voit bien en France). D’autres raisons de soutenir la loi tiennent à un passé d’oppression dont l’une des sources est l’autoritarisme de l’Église. Cela explique en partie l’appui féministe à cette loi et, plus généralement, la méfiance de la majorité envers les religions.

La loi est contestée devant les tribunaux, c’est le droit le plus strict de ses opposants. Mais je ne participerai pas à cette contestation, et cela pour trois raisons. Premièrement, des intervenants exploitent cette affaire pour ternir injustement l’image de la majorité en l’accusant de racisme. Je refuse d’être associé à cette démarche. Deuxièmement, au Canada anglais, la loi réactive la vieille machine du dénigrement québécois. Il me répugnerait d’y participer. Enfin, cette loi a été dûment sanctionnée par la démocratie parlementaire. Je respecte ce verdict.

Le racisme systémique

Le racisme existe partout, au Québec comme ailleurs, et il doit être vivement combattu sous toutes ses formes (le rapport que j’ai signé en 2008 avec Charles Taylor le dénonçait fermement). Je pense aussi que M. Legault s’est installé dans une position intenable en rejetant l’expression. Il doit désormais guerroyer sur deux fronts, l’un sur le mot, l’autre sur la chose. Il se serait passé du premier.

Une nouvelle gauche

Des intellectuels québécois engagés dans la lutte antiraciste font valoir que le rejet des Noirs compose la trame principale du passé québécois. Il serait au cœur de notre devenir : l’identité nationale et la nation elle-même se seraient construites sur cette base et s’en seraient nourries. L’esclavagisme aurait sévi au Québec au même titre qu’aux États-Unis et en Amérique latine, mais nos élites se seraient soigneusement employées à cacher ce fondement honteux de notre nation.

À cause de son excès, cette thèse est aussi fausse que maladroite. Fausse parce qu’elle s’appuie sur des bases scientifiques déficientes, maladroite parce qu’elle indispose nombre de Québécois qui seraient des alliés naturels dans le combat antiraciste.

Une autre conséquence découle de tout ce qui précède : les vieilles luttes québécoises contre le colonialisme et pour l’émancipation collective se trouvent tout à coup non seulement marginalisées, mais dépouillées de leur légitimité. Une réaction s’impose : il faut sauver le néonationalisme québécois et l’idéal de la souveraineté.

Parce qu’elles versent dans l’excès, ces contestations de bonne foi servent mal la cause même de l’antiracisme au Québec.

À propos de Mme Bochra Manaï

Les déclarations de la nouvelle commissaire à la lutte contre le racisme et la discrimination à Montréal sont exactement dans l’esprit de ce que je dénonce ici : la loi 21 serait antidémocratique, le Québec serait « devenu une référence pour les suprémacistes et les extrémistes du monde entier ». Ces propos sont inadmissibles. On attend de Mme Manaï des excuses, des rétractations. Ou une démission.

Ajout en date du 16 février

À la lumière des informations qui m’ont été transmises depuis la publication de mon texte, je crois devoir préciser que si j’avais à réécrire le dernier paragraphe, je me montrerais moins sévère. Le contexte dans lequel madame Manaï s’était exprimée atténue la raideur et le sens de ses propos. Mais dans l’ignorance de ce contexte, je m’en suis remis à ce que des médias crédibles avaient rapporté. Ses propos ne pouvaient alors paraître que très blessants pour de très nombreux Québécois.
 

Je souhaite beaucoup de succès à madame Manaï dans la lutte contre le racisme et la discrimination dans notre société, à commencer par la métropole.

Gérard Bouchard

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que Mme Manaï qualifiait la loi 101 d’antidémocratique, a été corrigée.

31 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 13 février 2021 06 h 44

    Rien ne pourrait faire changer d'idée Gérard Bouchard au sujet de la loi 21

    Monsieur Bouchard,

    Le 3 mars 2020, Le Devoir rapportait des exemples de prosélytisme religieux à la CSDM :

    https://www.ledevoir.com/politique/quebec/574072/loi-sur-la-laicite-de-l-etat-des-educatrices-voilees-ont-fait-du-proselytisme

    Extrait de l'article ci-dessus :

    « L’an dernier, le sociologue Gérard Bouchard, qui avait coprésidé la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, avait vilipendé la loi 21 du gouvernement de François Legault. Il avait mis ce dernier au défi de prouver que le port d’un symbole religieux par une enseignante avait un effet négatif sur les élèves. "Ce qu’on entend souvent durant ce débat, c’est que le seul fait de porter un signe religieux — le hidjab, par exemple — entraîne une forme d’endoctrinement chez les élèves. On entend aussi que ça traumatise certains élèves, ou alors que c’est contraire à l’exercice pédagogique, ou bien que ça compromet le climat de travail dans la classe, etc.", avait lancé M. Bouchard. "Si jamais un seul de ces éléments était prouvé, personnellement, je vous le dis tout de suite, je serais tenté d’appuyer votre projet de loi." »

  • Yvon Montoya - Inscrit 13 février 2021 06 h 50

    Excellent texte pour une excellente réflexion pour lesquels je suis en accord total. Merci.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 13 février 2021 07 h 02

    Le racisme systémique existe....

    Le racisme systémique existe....on le subie depuis plus de 250 ans !

    Il est temps de sortir la nation de la boîte des accusés pour y faire entrer le véritable racisme systémique, celui du suprémacisme anglo-saxon que notre nation subie depuis plus de 250 ans. Et, qui est constitutionnalisé depuis L'Acte d'Union et la constitution de 1982 :

    Le multiculturalisme, la doctrine d'État du Canada, se fonde sur la négation de notre nation francaise en Amérique, et vise par tous les moyens de l'État fédéral, à nous réduire à l'échelle d'un groupe ethnique parmi tant d'autres dans le Canada post-national. Telle est l'objectif de la Constitution de 1982, ( le même que le Rapport Durham et l'Acte d'union). comme cette objectif est statutaire, on a là, l'expression claire du racisme systémique.

    Voilà le message qui devrait s'adresser à tous ces groupes ethniques qui, dans leurs crispations identitaires, font le procès de notre nation : Le seul racisme systémique qui existe au Québec, est celui des anglo-saxon que l'on subit depuis plus de 250 ans !

    • Marc Therrien - Abonné 13 février 2021 11 h 53

      Si vous êtes prêt à reconnaître l’existence du racisme systémique à partir de l’expérience traumatique de la colonisation vécue par la majorité francophone historique du Québec, il vous reste à essayer de convaincre les tenants de cette thèse que la Nation Québec est plus mature que les autres qui ont cette tendance animée de la compulsion de répétition qui amène des victimes de traumatismes à recréer des situations antérieures pénibles qu'elles trouvent à justifier comme éprouvées dans l'actuel. Cette maturité l’empêcherait de répéter dans ce Pays rêvé les mêmes mécanismes antagonistes conflictuels qui a permis aux habitants d'origine française nés ici de survivre de générations en générations dans le Canada qui leur était hostile.

      Marc Therrien

  • Denis Vallières - Abonné 13 février 2021 08 h 07

    Le contraire d'une réflexion

    Ce propos de Gérard Bouchard est le contraire de ce à quoi le penseur nous a habitué. La réflexion et la rigueur se sont complètement effacées au profit d'un étalage d'affirmations péremptoires. La dernière sur Bochra Manaï est particulièrement problématique, car éminemment contestable.

    • Jacques Patenaude - Abonné 13 février 2021 12 h 07

      Justement démontrez-nous en quoi l'affirmation est éminemment contestable. On verra si votre réflexion et votre propre rigueur justifie votre commentaire.

  • Jean-François Trottier - Abonné 13 février 2021 08 h 44

    Quelques commentaires

    "[Quelques] raisons de soutenir la loi tiennent à un passé d’oppression..."
    Ce ne sont pas des raisons mais une expérience pratique : nous savons à quels abus peut mener une religion.
    Une religion est une organisation humaine. Le "divin", qu'il existe ou pas, tient en la foi et non la religion. Le canon catholique dit que la foi est un don divin. Il admet donc que nombre de ses adeptes n'ont pas la foi et suivent des préceptes humains et des hommes qui se prétendent aptes à traduire un message divin depuis des écritures millénaires.
    Tout monothéisme a "sa" raison divine transcendant l'autre, humaine. Un dieu n'a rien à voir dans l'application des lois humaines et peut même les gêner, sinon pire. La preuve en est amplement faite : tous les monothéismes sans exception ont toujours recherché le pouvoir politique, meilleur moyen pour appliquer leurs préceptes sur la réalité. Aucun monothéisme n'a, jamais, abdiqué un seul pouvoir politique. Les religions sont des organisations humaines et politiques agissant pour modifier le comportement humain tout se considérant exemptes des lois humaines. L'histoire l'a prouvé des milliers de fois.
    De facto un monothéisme est une idéologie totalitaire. C'est vrai tant en théorie qu'en pratique selon "seulement" 3500 ans... l'ère historique dans son ensemble.
    La loi 21 rend à César ce qui lui appartient. Rien de plus.
    Sauf cas spécifique où un candidat "religieux" est élu sans cacher cette influence, la religion n'a pas sa place dans l'appareil d'État.
    Thomas d'Aquin serait d'accord avec ceci sans aucun doute.

    D'autre part, au sujet de l'origine de l'antiracisme visant les francophones seuls(!), les groupes dont vous parlez sont nourris par le racisme anti-Québécois du West-Island, qui n'a rien d'une légende. Ne pas le reconnaître c'est se condamner à le voir se perpétuer.
    La santé sociale exige que le West-Island assume son racisme au lieu de le projeter vers l'autre.

    • Michel Lebel - Abonné 13 février 2021 10 h 41

      Si, selon vous, les monothéismes sont des religions totalitaires, mais que pensez-vous des athéismes nazi et communiste? Ces derniers totalitarismes nous ont menés à une barbarie sans pareil. Lisez un peu sur le christianisme: celui-ci combat les idéologies et se définit aucunement comme étant une idéologie. A-t-il failli à sa mission spirituelle à certaines époques? Sans soute, en se rapprochant ou s'associant trop aux pouvoirs temporels. Sa mission demeure plus que jamais importante, mais l'Église ne doit jamais rien imposer. La personne, en tout temps, demeure libre.

      M.L.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 février 2021 14 h 10

      Cher M. Lebel, désolé de vous contredire, mais la plupart des nazis étaient des chrétiens de nomination catholique ou anglicane en bonne et due forme. Pardieu, même le pape d’Hitler, Pie XII, de son vrai nom Eugenio Pacelli, a collaboré avec le régime nazi. C’est pour cela que l’état du Vatican est resté libre et indépendant pendant que l’Italie était sous la botte des nazis. Hitler était catholique et n’avait que faire des athéistes qui étaient plus souvent qu’autrement, des communistes. Même dans son « Mein Kampf », sa bible politique, il s’identifiait comme catholique pratiquant, lui qui errait entre autre vers le christianisme positif qui postulait la critique de l'esprit judéo-matérialiste.

      Oui, les religions monothéistes sont responsables directement et indirectement d’idéologies totalitaristes et de crimes contre l’humanité. Vous semblez encore une fois occulter les croisades et la sainte Inquisition. Aujourd'hui, ce sont les myriades de sandales de pédophilie qui éclatent partout dans les pays du monde. Que dire de la flambée des islamistes et de leur guerre sainte des temps modernes? Les djihadistes de l’EI, cela vous dit quelque chose?

    • Michel Lebel - Abonné 13 février 2021 16 h 45

      @ Cyril Dionne,

      Nous n'avons pas les mêmes sources de renseignement et d'analyse. Je ne retire aucun iota de mon commentaire. Les gouvernements nazi et soviétique étaient athées.

      M.L.

    • Daphnee Geoffrion - Inscrite 14 février 2021 07 h 52

      Le nazisme n'explique rien, bien au delà de la question religieuse ou laique, c'est un amalgame de fait qui ont causé une anomalie de l'histoire moderne, un coktail explosif constitué de rare ingrédients réunis, une exception qui confirme la règle.

      Tout à fait en accord avec M.Dionne, les 3 religions monothéistes nous offrent un dieu bi polaire, adepte d'amour et de vengeance, du pardon à la cruauté, de l'amour inconditionnel de l'autre à la diminution du rôle de la femme à celle de servante, de tendre l'autre joue à brûler en enfer pour l'éternité.
      Tout ca dans la tête d'enfant en développement avant même qu'ils ne comprennent le concept du bien et du mal.
      La paix est une possibilité sans les religions, mais la paix est impossible avec elles, pourquoi les protéger?
      La décroissance religieuse est néssécaire à la paix, les gens en quête de spiritualité seront mieux servis par n'importe quoi d'autre que les religions monothéistes, je ne vois pas comment on pourrait faire pire..

    • Jean-François Trottier - Abonné 14 février 2021 09 h 06

      M. Lebel, j'ai beaucoup, beaucoup lu sur le christianisme.

      Aucune idéologie ne se définit comme telle.

      Qu'est-ce qu'une idéologie?
      C'est une organisation de la pensée partant d'une idée, un dieu transcendant par exemple, avec ses propres règles.
      D'où, tous les monothéismes sont des idéologies.

      Sont-ce des idéologies totalitaires?
      Les monothéismes prétendent tous que leur lois dépassent les lois humaines.
      Tous les monothéismes prétendent régir toutes les facettes de la vie de leurs adeptes. Ça va très loin.
      Les monothéismes, l'histoire le démontre, ont toujours pris le plus de pouvoir politique possible, et toujours dans le but de mieux contrôler l'environnement, donc la vie de leurs adeptes.
      Aucun monothéisme, jamais, n'a abdiqué de lui-même le moindre pouvoir politique.

      Comme vous devriez savoir, l'enfer est pavé de bonnes intentions. Les religions en mangent, des bonnes intentions mais.... dois-je vous rappeler que le communisme aussi? Que la plupart des idéologies "globalisantes", i.e. considérant que leur pensée est la seule bonne, sont bourrées de bonnes intentions?
      Il y a une grande différence entre le christianisme et le marxisme. La base du chtistiannisme est l'amour.... comme le PLQ, les clubs de bowling et les cerles des fermières. Qui est contre l'amour?
      Celle du marxisme, selon la rhétorique de la lutte des clases, est la haine. Il définit le "méchant" avant le "bon".
      Savoir qu'une idéologie est pourrie ne rend pas l'autre meilleure.

      Le christianisme a à son "crédit" des millions de crimes contre l'humanité, dont le soutien tant moral que logistique au plus grand génocide de tous les temps, celui des autochtones des trois Amériques et leur acculturation terrorisante. 400 millions de personnes dans le seul 19ème siècle.
      L'expansion armée de l'Islam ou le traitement des esclaves noirs jusqu'au 20ème siècle sont aussi de bons exemples. L'Islam est AUSSI une religion d'amour, aucun doute possible.