Le Québec en deuil d’un grand Gaspésien

«[L'œuvre de Jules Bélanger] prend racine dans le creuset de la Révolution tranquille en s’impliquant corps et âme notamment dans le développement de l’éducation, des communications et de la culture», écrit l'auteur. On voit ici M. Bélanger en 2004.
Photo: Thierry Haroun Archives Le Devoir «[L'œuvre de Jules Bélanger] prend racine dans le creuset de la Révolution tranquille en s’impliquant corps et âme notamment dans le développement de l’éducation, des communications et de la culture», écrit l'auteur. On voit ici M. Bélanger en 2004.

Avec le décès de Jules Bélanger (1929-2021), la Gaspésie et le Québec se retrouvent en deuil d’un grand Gaspésien, d’un leader remarquable ayant œuvré à améliorer le sort de sa région et à prôner à l’échelle du Québec une vision moderne du développement régional.

Soucieux de l’avenir de sa région et du Québec, ce brillant pédagogue et communicateur profite de toutes les tribunes pour défendre et promouvoir les intérêts de sa région. Comme l’a si bien décrit son ami le Dr Jacques Baillargeon : « Il est à la fois un produit de la Gaspésie et d’une certaine Gaspésie qu’il a produite », une Gaspésie moderne, décomplexée, sûre d’elle-même et fière de ses réalisations.

Son œuvre prend racine dans le creuset de la Révolution tranquille en s’impliquant corps et âme notamment dans le développement de l’éducation, des communications et de la culture.

Dans la décennie 1960, la scolarisation des Gaspésiens accuse un important retard par rapport au reste du Québec. Il préside le comité d’implantation du cégep de la Gaspésie et des Îles qui verra le jour en 1968. Il dira : « Je vois en l’éducation l’outil le plus puissant et la promesse la plus crédible de l’avenir de notre Québec et de notre Gaspésie. »

Conscient de l’importance des communications dans un Québec moderne et soucieux de provoquer et d’entretenir une prise de conscience régionale, Bélanger jouera un rôle clé dans le développement des communications dans la pointe gaspésienne.

Tout au long de sa vie, il voue un véritable culte à la langue française. Il sera toujours fier de souligner l’importance dans notre histoire nationale du geste historique posé par Jacques Cartier à Gaspé, ce « rameau de la civilisation française en Amérique ».

Le 22 juillet 1967, sachant que le général de Gaulle se trouve au large de la côte gaspésienne, en direction de Québec, Jules Bélanger convainc le maire de Gaspé d’envoyer au général un message par le service de télégraphie maritime. Et contre toute attente, le président de la République française répond : « Monsieur Philippe Roy, maire de la ville de Gaspé. J’ai été très touché par le message que vous m’avez adressé. En m’inclinant à distance, devant la croix de Jacques Cartier, j’adresse à votre cité et à toute la Gaspésie le salut affectueux de la France. Signé : Charles de Gaulle. »

Jules Bélanger attache beaucoup d’importance à la culture. Il citera souvent la déclaration du sociologue Fernand Dumont faite en 1991 : « Pour sauver les régions rurales, tant sur le plan de l’économie que sur celui de la politique, il faut commencer par le développement culturel de ces régions. »

En créant la Société historique de la Gaspésie, en 1962, les deux fondateurs, Michel LeMoignan et Claude Allard, ont déjà en tête un grand rêve, celui de doter la Gaspésie d’un musée régional. À compter de 1974, Bélanger prend en main le projet, qui aboutit trois ans plus tard par la création de son enfant chéri, le Musée de la Gaspésie. Le 17 juin 1977 sera pour lui « jour de liesse et de fierté ». Saluant sa détermination et son implication dans ce projet, Mgr Félix-Antoine Savard lui rend hommage le 10 juin : « Un musée est une sorte de mémoire. Celui de Gaspé rappellera des souvenirs qui sont sacrés pour nous. »

Bélanger présidera les destinées du Musée de la Gaspésie de 1977 à 1995, contribuant ainsi à la diffusion de l’histoire et à l’essor de cette institution. En tant que coordonnateur du projet et coauteur, il fait paraître en 1981 l’Histoire de la Gaspésie, la première de la collection « Histoire des régions » publiée par l’Institut québécois de recherche sur la culture, une œuvre monumentale qui se verra décerner le prix de la Société historique du Canada en 1982. Comme auteur, il publie plusieurs ouvrages.

En 1990, sous son impulsion, le service d’archives privées du Musée reçoit l’agrément officiel du gouvernement du Québec en tant que Centre d’archives de la Gaspésie.

La forte croissance du Musée rendra le bâtiment d’origine désuet, de sorte que sa modernisation nécessitera, une fois de plus, l’engagement de son fondateur, qui réussira grâce à ses précieux contacts à amasser un peu plus de 1,5 million de dollars, permettant ainsi son agrandissement en 2009.

Les réalisations marquantes de Bélanger lui valent plusieurs distinctions, dont celles du gouvernement du Québec qui le fait officier de l’Ordre du Québec (2006) et qui lui décerne le prix Gérard-Morisset (2016), soulignant ainsi ses grandes réalisations en matière de préservation et de mise en valeur du patrimoine.

Du temps où j’ai été directeur du Musée de la Gaspésie (1982-1997), Jules Bélanger a été un grand complice et une sorte de père intellectuel des plus inspirants.

Le directeur actuel du Musée, Martin Roussy, exprime bien ce que ressentent les Gaspésiens envers celui qui vient de nous quitter et que ses amis surnommaient « le grand Jules » : « Le départ de Jules Bélanger crée un grand vide dans la tapisserie du peuple de la mer. »

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