La nécessité des mots, de tous les mots

«Il y a une distinction à faire entre reconnaître l’existence de la souffrance éprouvée (ainsi que la dignité inaliénable de la personne qui la subit) et retirer un mot du contexte éducatif», écrit l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Il y a une distinction à faire entre reconnaître l’existence de la souffrance éprouvée (ainsi que la dignité inaliénable de la personne qui la subit) et retirer un mot du contexte éducatif», écrit l'auteur.

Dans un article récent paru dans La Presse, Isabelle Hachey nous apprenait l’histoire de cette chargée de cours en littérature, à l’Université McGill, prise à partie par ses étudiants et poursuivie de plaintes pour racisme. Son crime ? Avoir mis au programme des œuvres contenant un mot interdit. Vous devinez lequel. Certains éprouveront de la stupeur devant la chasse aux sorcières qui a cours dans le monde universitaire. Mon propos ici n’est pas tant de défendre la liberté d’enseignement que de proposer quelques réflexions découlant de ma double spécialité en littérature et en psychologie.

L’argument généralement utilisé pour justifier la censure de certains mots est que leur mention risque de traumatiser à nouveau des membres de groupes minoritaires ayant été victimes de violences historiques. Or, il y a une distinction à faire entre reconnaître l’existence de la souffrance éprouvée (ainsi que la dignité inaliénable de la personne qui la subit) et retirer un mot du contexte éducatif.

Car le contexte compte. Les mots sont comme l’argent : ils ne sont pas bons ou mauvais en soi, tout dépend de l’usage qu’on en fait. Un mot employé comme une référence immédiate dans un but dénigrant est tout différent d’un mot employé comme une référence historique dans un but pédagogique ; pour tout dire, le premier est inacceptable. Il revient aux enseignants de faire la nuance et aux étudiants d’en comprendre la pertinence. Le mot s’inscrit toujours dans un contexte.

De suivre des demandes individuelles (ou même communautaires) au détriment d’un cadre collectif global (l’usage de la langue et l’accès à la connaissance historique) constituerait une erreur. Bien sûr, certaines personnes, fragilisées en raison d’humiliations ou d’agressions répétées dues à leur statut minoritaire, peuvent vivre de la détresse si elles sont confrontées à des récits de fiction évoquant des réalités dérangeantes. Mais dans ce cas, c’est la fragilité qui est en cause, pas les œuvres de fiction. Il s’agit pour ces personnes de se donner les conditions qui favoriseront leur rémission.

À ce propos, le but étant l’allègement de la souffrance, la mise sous le boisseau de certains vocables est-elle la meilleure solution ? À une personne dont l’existence est handicapée par un stress post-traumatique, on ne recommande pas de continuer à fuir les lieux qu’elle ne peut plus fréquenter. On lui recommande plutôt de s’y exposer graduellement. D’affronter ce qui la paralyse, en se donnant le droit d’avancer à petits pas, mais avec fermeté et courage, vers ce qui fait mal. Détourner le regard n’a jamais guéri une plaie. Les mots permettent de s’occuper de la blessure pour qu’elle guérisse. Enlever des mots, c’est enlever des possibilités de rémission.

Ai-je le droit de parler ainsi ? La logique néoraciste (selon laquelle le privilège de la parole est réservé à certains groupes en fonction de leur couleur de peau) me dirait que je ne peux pas parler de ce que je ne connais pas. Or, il m’apparaît que le langage et la raison sont l’apanage de tous les humains, peu importe leur race. Cela ne veut pas dire qu’ils peuvent être utilisés n’importe comment : le sens moral est également partagé par tous. À cela s’ajoute l’empathie, c’est-à-dire la capacité d’imaginer ce qu’autrui a pu vivre et de me rapprocher, au meilleur de mes connaissances et de ma sensibilité, de ce qu’il a pu éprouver. Pour y arriver, les œuvres littéraires, avec leurs poids de termes parfois démodés, de références parfois douloureuses, favorisent la reconnaissance de ce que les humains ont vécu. Et le partage nécessaire de ces souffrances comme de ces joies.

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