Appel à l’ouverture rapide des collections permanentes du MBAM

«Je savais que, désormais, la jeune Hollandaise et moi pouvions aisément nous fréquenter», écrit l’auteur.
Photo: «Portrait de jeune femme», Rembrandt, vers 1668. Musée des beaux-arts de Montréal. «Je savais que, désormais, la jeune Hollandaise et moi pouvions aisément nous fréquenter», écrit l’auteur.

Avoir une collection publique d’œuvres d’art dans sa ville, c’est un grand privilège. Dans un monde où les œuvres voyagent sans cesse pour être exposées quelques semaines aux quatre coins de la planète, une œuvre possédée par un musée permet le développement d’une relation de longue durée et de proximité avec son public, qui peut la regarder régulièrement, ouvrir un véritable dialogue avec elle, la saluer à chaque visite.

Dans le passé, c’était quasiment le seul rapport possible que l’on pouvait entretenir avec les œuvres d’art : l’habitant d’une ville européenne (ou canadienne) aux XVIIe, XVIIIe ou XIXe siècles connaissait un nombre très restreint d’œuvres — les peintures ornant l’église de sa paroisse, les sculptures publiques installées sur la place du marché — mais les connaissait très bien, les voyant quotidiennement ou presque, dans un rapport d’intimité souvent accompagnée de fierté civique. L’œuvre d’art n’était pas un « évènement », une « expérience qu’il ne faut pas rater », pour reprendre les formules du marketing actuel ; elle faisait partie de la vie, accompagnait la communauté pendant de longues années, devenait le paysage dans lequel on évoluait.

Quand j’ai déménagé à Montréal, il y a neuf ans, j’ai été ravi de découvrir, dans la collection du Musée des beaux-arts (MBAM), le Portrait de jeune femme de Rembrandt. C’était comme si, par un hasard heureux, une chère amie habitait dans la ville où je venais de m’installer. Je savais que, désormais, la jeune Hollandaise et moi pouvions aisément nous fréquenter ; elle est devenue un morceau des Pays-Bas du XVIIe siècle qui était accessible pour moi quand je le voulais, dans le Montréal du XXIe, que je pouvais examiner et connaître dans tous ses recoins, qui était toujours différente selon mon humeur du jour et mes lectures du moment, mais toujours fidèle à elle-même dans sa demeure de la rue Sherbrooke.

Or, cela fait un an que je ne l’ai pas vue, La jeune femme de Rembrandt, et les autres œuvres qui, par un coup de chance, résident dans la même ville où je m’occupe de l’histoire de l’art. Pendant plusieurs mois, à deux reprises, le Musée était fermé pour les raisons que l’on sait ; mais même durant l’ouverture estivale, les collections sont restées fermées et inaccessibles, alors que les expositions temporaires s’offraient au public. C’est, de nouveau, la situation à partir de cette semaine, et aucune ouverture des collections n’est annoncée.

Je comprends les difficultés et les complications qui ont amené à cette décision, mais le résultat est désolant : pendant une année, peut-être plus, les trésors inestimables qu’abrite le MBAM restent invisibles. C’est vrai pour les galeries de l’art du monde qui venaient à peine de s’ouvrir quand la pandémie a commencé ; pour les collections de l’art québécois et canadien, dont l’importance pour nous tous va de soi ; et pour l’art européen plus ancien aussi, qu’on ne peut voir nulle part ailleurs à Montréal, ni dans les centres d’artistes, ni dans les galeries commerciales, ni au Musée d’art contemporain.

Et pourtant, le soin et la présentation des collections, encore plus que l’organisation d’expositions temporaires, sont le mandat fondamental d’un musée « généraliste » ou « encyclopédique » comme le MBAM, le seul musée de ce genre à Montréal, voire au Québec. Les expositions temporaires sont, évidemment, des occasions uniques pour plonger dans la création d’un artiste ou dans un thème particulier, mais elles ont par définition quelque chose d’aléatoire : pendant quelques mois, nous pourrons maintenant voir les peintures fascinantes que les territoires nordiques du Canada ont inspirées à Jean-Paul Riopelle, et c’est exaltant ; mais sans les collections, cette aventure artistique n’est qu’un épisode, hors contexte et détaché de l’histoire de l’art.

Mes collègues et moi, nous envoyons régulièrement nos étudiants regarder les œuvres du MBAM, faire des recherches sur elles, les analyser minutieusement ; nous insistons sur le fait que, dans la mesure du possible, une œuvre d’art doit être vue « en vrai », doit faire l’objet d’une rencontre concrète, et qu’une reproduction photographique à l’écran n’est qu’un pis-aller utile mais en fin de compte insatisfaisant. Nous avons la chance d’avoir, à Montréal, une magnifique collection, variée, riche, bien présentée par les soins de nos collègues très compétents du MBAM ; et cela fait presque un an que personne n’a pu la voir.

Il est temps que la direction du Musée insiste sur l’ouverture, même partielle, des collections. D’un point de vue sanitaire, les salles en question, rarement bondées (justement parce que toujours là), sont moins risquées et moins compliquées à gérer que les grandes expositions « événementielles ». Et si c’est la situation financière de l’institution, malmenée par cette année de chamboulements, qui ne le permet pas, le gouvernement du Québec devrait allouer une aide spéciale pour permettre cette ouverture, pour rendre possible aux étudiants, aux élèves, aux chercheurs et au public général de reprendre contact avec ce bien commun qui fait partie du patrimoine de notre ville et de sa vie culturelle justement célèbre.

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