Comment contrer les monopoles des Big Tech?

«Retirons aux Big Tech ce qui fait leur puissance: les données. Elles appartiennent à nous tous et nous devons les contrôler», écrit l'auteur.
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse «Retirons aux Big Tech ce qui fait leur puissance: les données. Elles appartiennent à nous tous et nous devons les contrôler», écrit l'auteur.

Le 20 octobre 2020, le procureur général des États-Unis et les procureurs généraux de 11 États saisissaient la Cour fédérale du District de Columbia d’accusations portées contre Google alléguant des pratiques monopolistiques illégales. Le 9 décembre 2020, la Federal Trade Commission (FTC) du gouvernement des États-Unis déposait une plainte à l’endroit de Facebook, alléguant des pratiques contraires aux lois antitrust.

Il faut remonter à mai 1998 pour retrouver le plus récent procès contre un géant du Big Tech s’appuyant sur les dispositifs juridiques antitrust des États-Unis, et dont le jugement fit l’objet d’un appel remporté par la compagnie de Bill Gates.

En 2012, Facebook a déboursé 1 milliard $US pour Instagram pour ensuite acheter WhatsApp, laquelle ne comptait que 50 employés, pour la rondelette somme de 19 milliards $US. Ces deux achats avaient été entérinés par la Federal Trade Commission. Ces achats, aussi importants soient-ils, ne sont qu’une partie de la stratégie de développement monopolistique de Facebook qui s’est approprié 82 entreprises entre 2005 et 2020, représentant une dépense totale connue de plus de 22 milliards $US. Reconnaissance faciale, publicité en ligne, technologie de drones, messagerie : les champs d’expertise des entreprises acquises allaient permettre à Facebook de dominer l’univers des plateformes socionumériques et, de concert avec Google, le marché publicitaire en ligne.

À supposer que les tribunaux donnent raison à la FTC et au département de la Justice, est-ce que les lois antitrust actuelles permettent d’imposer des remèdes adaptés à la nature particulière des monopoles du Big Data ? Est-ce que les moyens prévus par ces lois — démantèlement des entreprises, refus d’acquisitions — sont de nature à contrer la puissance de ces monopoles sans pour autant nuire à l’innovation qu’elles impulsent malgré tout ?

Pour répondre à ces questions, il faut comprendre que nous avons affaire à une matière première — les données — qui est bien différente des ressources exploitées par la Standard Oil, compagnie démantelée en 1911 en vertu du Sherman Act. Alors que la quantité plus ou moins grande de pétrole extraite d’un puits ne change rien à sa nature première et à sa finalité, c’est par leurs grandes quantité et diversité que les données prennent de la valeur. Une donnée, prise en elle-même, ne vaut rien. C’est l’agrégation et le traitement de données en quantités massives qui leur confèrent de la valeur. Les avancées en intelligence artificielle, en « deep learning », sont impossibles sans de telles agrégations.

Si c’est par la quantité que les données prennent de la valeur, il convient donc de reconnaître que cette quantité est redevable des activités de millions, voire de milliards de personnes qui génèrent ces données. La contribution de chaque individu ne vaut rien en elle-même. Cela signifie que ce qui est à la base de cette valeur, c’est le caractère collectif de cette production. Ainsi, une politique voulant contrer le pouvoir des GAFAM serait une politique qui affirmerait la propriété collective de ces données. De plus, une telle politique devrait canaliser cette valeur vers l’atteinte d’objectifs favorisant le bien commun. Ce qui est produit par la société doit profiter à la société dans son ensemble et ne plus être accaparé, privatisé et monétisé par un petit nombre.

On peut donc imaginer un régime en vertu duquel les données appartiennent à une instance publique chargée d’en réguler tant la distribution que l’utilisation. Un tel régime permettrait aux entreprises de poursuivre leurs efforts dans les domaines de l’intelligence artificielle, de la reconnaissance vocale, de la reconnaissance d’images et ainsi de suite. Le dépôt de données serait ouvert à tous, stimulant ainsi l’innovation. En outre, un tel régime permettrait d’encadrer les utilisations de ces données.

Retirons aux Big Tech ce qui fait leur puissance : les données. Elles appartiennent à nous tous et nous devons les contrôler.

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 9 février 2021 05 h 51

    «Le bien commun» un objectif oublié!

    Effectivement: «Ainsi, une politique voulant contrer le pouvoir des GAFAM serait une politique qui affirmerait la propriété collective de ces données. De plus, une telle politique devrait canaliser cette valeur vers l’atteinte d’objectifs favorisant le bien commun. Ce qui est produit par la société doit profiter à la société dans son ensemble et ne plus être accaparé, privatisé et monétisé par un petit nombre».

  • Françoise Labelle - Abonnée 9 février 2021 07 h 06

    Le problème, c'est Big lui-même

    L'acquisition de données se fait de deux manières: par le vol (piratage ou trahison interne, Desjardins, Capital One, etc.) ou avec le consentement des usagers. Avec la magie des GAFAM, le produit, c'est vous, i.e. vos données.

    On a donc une responsabilité personnelle dans la divulgation de nos données. Apple a beau garantir que Siri assigne un identifiant aléatoire à la source des données stockées sur ses serveurs, les noms utilisés dans les conversations demeurent accessibles. Qui prend le temps de paramétrer ses options de sécurité? Idem pour Cortana de Microsoft. Et le vol de données est d'autant plus facile avec les mastodontes.

    Plutôt qu'une société gouvernementale gérant les données, sur des serveurs privés!!!, il faut faire sa part en cessant d'utiliser Facebook, Twitter, Google etc. et en minimiser le risque en choisissant des services ou des systèmes d'opération plus décentralisés et plus petits.
    Pour ceux en quête d'absolu, Edward Snowden, qui pratique la protection extrême de ses données, utilise Qubes (Cubes), une distribution linux exploitant la virtualisation pour compartimentaliser les tâches. Une fois la tâche terminée, il n'en reste aucune trace.

  • François Beaulé - Inscrit 9 février 2021 08 h 20

    La valeur économique a toujours une dimension collective

    L'auteur distingue la valeur d'une quantité de pétrole de celle des données et affirme que cette dernière aurait une dimension collective que la première n'aurait pas. Or c'est faux. Pour que le pétrole, cette matière visqueuse et puante, ait une valeur, il faut que l'on puisse en tirer de l'énergie dans une machine. La production de ce pétrole et de ces machines dépend des connaissances acquises par la (ou les) société. Des connaissances qui se sont développées par des échanges entre de nombreux individus. La valeur a toujours une dimension collective. De même, l'argent a une valeur parce qu'une collectivité croit en cette valeur. Quand la plupart des gens ne croient plus en la valeur d'une monnaie ou d'une action en bourse, cette valeur disparaît rapidement.

    La valeur que l'on accorde aux données est relative à leur utilisation par la publicité. Ces données n'ont pas de valeur intrinsèque. Ces données aident les publicitaires à rejoindre les consommateurs les plus susceptibles d'acheter les biens ou services à vendre. Une des conditions à cette « création de valeur » est la capacité d'imposer les messages publicitaires aux gens qui fréquentent les médias. La « valeur » en question dépend de l'acceptation collective de l'exposition à cette publicité.

  • Jean-François Fisicaro - Abonné 9 février 2021 09 h 05

    Le constat que vous faites ...

    ... s'applique non seulement au domaine des TI. Il est très exactement le même pour l'ensemble des grandes activités humaines:

    - Industrie alimentaire
    - Industrie pharmaceutique
    - Industrie de la production d'énergie
    - Industrie manufacturière
    - Distribution au détail
    - Etc.

    C'est pas compliqué, le capitalisme, lorsqu'il est laissé libre de s'autoréguler, ne peut être en mesure d'y parvenir. D'un côté, il prétend qu'il offre la nécessaire et saine compétition sur les marchés. De l'autre, il est structuré pour tendre vers la Monopolie en passant par l’Oligarchie, d'autant plus que les modèle de développement éconologiques actuels sont basés sur un système aux ressources illimitées et qui n’intègre pas les coûts environnementaux sur une base quantitative dans l’évaluation des projets, ce qui n'a évidemment aucun sens ...

  • Cyril Dionne - Abonné 9 février 2021 09 h 39

    « Le monopole, c’est le dogme » Georges Clemenceau

    Les GAFAM ont opéré un coup d’état aux États-Unis. Les oligarques médiatiques sont en train de démanteler les USA pixel par pixel et octet par octet. À l’instar de leurs ancêtres, les barons voleurs du 19e siècle qui pratiquaient un capitaliste sauvage, ils concentrent tous les pouvoirs et argents dans seulement quelques mains. Aussi, tout comme les oligarques d’hier, eux aussi pratiquent un système de mécènat, la charité, pour se donner bonne conscience. Aujourd’hui, des gens comme Bill Gates le font pour se soustraire des impôts et taxes et leurs fortunes personnelles augmentent à chaque année.

    L’effet adverse se fait déjà ressentir dans un état comme la Californie. Avec un PIB presque le double du Canada, cet état, la « sunshine state », faisait la pluie et le beau temps aux USA. En fait, le vrai pouvoir politique se situe dans la ville « Woke » de San Franscisco où le coût de la propriété est devenu prohibitif pour le commun de smortels. L’état compte plus de 55% de tous les itinérants aux États-Unis et un exode massif des Californiens est en train de s’opérer. Selon un sondage, plus de 55% voudraient quitter cet état s’ils le pouvaient parce que la qualité de vie n’est plus au rendez-vous. Bientôt, vous aurez ces Villes-États où le 1% exercera tous les pouvoirs sur la masse dont la plupart sont venus illégalement.

    Pardieu, ils ont même censurer un président dûment élu, qu’on l’aime ou ne l’aime pas, sans passer par la voie démocratique. Les GAFAM ont réussi à créer une culture où ceux qui crient le plus fort, peuvent revendiquer des droits et des privilèges. Durant tout ce débat futile, on occulte le fait qu’ils sont le vrai pouvoir et qu’ils consolident les ascendance sur la structure politique américaine. Ce sont les mêmes qui ont financé les campagnes électorales des démocrates, eux qui avaient le double des argents de leurs adversaires républicains. En fait, ils ont acheté les élections et mis un dernier de classe au pouvoir.