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Du courage à la vérité

«Le courage implique donc une lucidité vis-à-vis de soi-même, une juste appréciation des circonstances et une compréhension des valeurs qui doivent gouverner nos actions», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Le courage implique donc une lucidité vis-à-vis de soi-même, une juste appréciation des circonstances et une compréhension des valeurs qui doivent gouverner nos actions», écrit l'auteur.

On reconnaît généralement dans le courage une disposition à affronter ses peurs, à faire face au danger de manière résolue et volontaire. C’est l’élan qui pousse à s’engager dans l’action malgré le risque. Mais le courage se prolonge aussi dans la persévérance, dans la capacité à renouveler et à maintenir l’audace initiale dans le temps et dans les épreuves, autrement dit, à ne pas se décourager. Dans un cas comme dans l’autre, agir courageusement, c’est toujours agir malgré : malgré le danger, malgré la peur, mais aussi malgré la fatigue, la difficulté, malgré en somme les passions de répulsion, qui tendent à nous éloigner de l’objet dont des raisons supérieures nous commandent de nous approcher.

Le courage ne consiste donc pas à ne ressentir aucune peur, mais à ne pas faire de cette dernière le critère de son action. C’est dans ce triomphe sur soi que réside le courage, qui tient tout entier dans la fermeté d’une volonté qui avance face aux vents contraires. Cela étant dit, on n’est pas plus courageux en prenant des risques inconsidérés qu’on ne l’est en s’abandonnant à des peurs déraisonnables. Le courage tient dans un équilibre, qui trouve une formulation éclairante chez Aristote. Définissant toute vertu comme un juste milieu, le philosophe définit le courage comme le fait de craindre ce qu’il faut, comme il faut, quand il faut et pour la cause qu’il faut, de façon à ne tomber ni dans l’excès de peur qu’est la lâcheté ni dans la prise de risques excessifs qu’est la témérité. En ce sens, il n’y a pas de courage idiot. Non pas parce qu’il faut être supérieurement intelligent ou réfléchir longuement pour poser un acte courageux, mais parce que le courage requiert qu’on comprenne ce qu’on fait, que le risque soit pris délibérément, et en vue d’une fin consciemment choisie.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Argument, automne-hiver 2020-2021, volume 23, no 1.

Le courage implique donc une lucidité vis-à-vis de soi-même, une juste appréciation des circonstances et une compréhension des valeurs qui doivent gouverner nos actions. En effet, le courage prend son sens dans le fait qu’on accorde plus de valeur à la fin poursuivie qu’à ce qu’on risque de perdre en la poursuivant. Parmi les peurs que nous éprouvons, il convient alors de se demander lesquelles nous informent d’une menace qu’il faut fuir et lesquelles il faut au contraire tenter de surmonter. Cette question suppose qu’on sache non seulement reconnaître la peur vécue, mais aussi évaluer la menace qui l’inspire.

De lucidité quant à la peur ressentie, notre société ne manque apparemment pas. La chose est abondamment documentée : le stress et l’anxiété affectent non seulement les adultes, mais les adolescents et même les enfants, d’une manière inquiétante. Ces assauts de la peur et de l’angoisse font l’objet d’une nosologie scrupuleuse, dont l’autre face est l’arsenal pharmacologique et thérapeutique auquel nous recourons sans retenue. La multiplication des diagnostics en santé mentale et l’introduction du vocabulaire psychiatrique dans le langage courant traduisent une pathologisation de la souffrance même, qui implique que l’on regarde l’inquiétude, la peur et l’angoisse principalement sous l’angle curatif. Sans minimiser les souffrances liées à la maladie mentale ni contester les soins qui permettent de l’apaiser, on peut noter que l’ampleur que prend ce type de rapport à la souffrance est significative.

Cela reflète la société du bien-être qui est la nôtre. En faisant son profit du commode et de l’agréable, elle nous rend intolérants à l’inconfort. Plus encore, la mécanique du marché s’alimente bien sûr de la création de désirs, mais aussi de la création de peurs et d’inquiétudes, qui ne sont jamais suggérées sans le remède correspondant. Ainsi se développe toute une gamme de dispositifs analgésiques, qui vont de la multiplication des méthodes de bien-être à un appareillage de divertissement sans précédent. Sans les réduire à cette fonction, il est difficile de ne pas voir, dans les Facebook, Netflix, YouTube, jeux en ligne et autres plateformes addictives, un remarquable dispositif de fuite de masse devant les inconforts du réel. Lorsque la culture du bien-être nous conduit à craindre la crainte elle-même, elle devient un obstacle à l’action, par laquelle on pourrait entreprendre d’agir sur la réalité.

À l’opposé de ce repli sur soi et de cette fuite dans le divertissement, le mouvement du courage consiste à dépasser l’expérience subjective de la peur pour considérer la réalité objective du risque. Voilà bien un exercice dont la société du bien-être tend à nous détourner.

Face au stress et à l’anxiété, il importe donc d’interroger ce que ces malaises disent de notre monde. Ainsi, au-delà de ce qui apparaît d’abord comme des difficultés individuelles, ce phénomène trahit aussi le caractère inhospitalier d’un monde où la pression du travail et des responsabilités personnelles pousse au stress et à l’épuisement, où le tissu social s’effrite et les inégalités augmentent, où plane la menace d’un orage de crises sanitaires, financières et climatiques dont nous entendons déjà les premiers grondements. Qui plus est, dans ce monde structuré par des organisations tentaculaires aux allures souvent kafkaïennes, nous nous voyons régulièrement renvoyés à notre impuissance, sans compter que la quête de sens y est aisément déroutée. Les défis qui nous attendent sont imposants. Détourner le regard n’y change rien ; il importe au contraire de nous rappeler que nous sommes aussi les acteurs de ce monde.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

6 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 9 février 2021 08 h 17

    Madame Lepage,

    Bravo et merci pour ce texte très inspirant. À lire et relire... .

  • Jacques de Guise - Abonné 9 février 2021 10 h 22

    Modèle trop abstrait de la personne humaine

    Je trouve toujours irréaliste, parce que située sur un plan abstrait qui évacue le corps et l’éprouvé de celui-ci, ce type d’analyse décrochée des conditions de vie, comme si celles-ci ne nous façonnaient pas.

    Pour pouvoir dire : « À l’opposé de ce repli sur soi et de cette fuite dans le divertissement, le mouvement du courage consiste à dépasser l’expérience subjective de la peur pour considérer la réalité objective du risque. » On est dans l’abstrait avec un sujet rationnel ayant encore la maîtrise de lui-même. Ce modèle abstrait de la personne humaine convient peut-être aux analyses philosophiques, mais ne convient plus dans les conditions d’aujourd’hui. Un siècle et demi de sociologie n’a pas modifié votre modèle lacunaire.

    Aux inégalités des conditions de vie matérielles, sociales, culturelles, notamment au chapitre des ressources psychologiques, se tissent des inégalités sur le plan des ressources du langage et des représentations du moi et, avec elles, de l’inégale répartition des manières de se construire soi-même. Le sentiment de soi-même se construit justement dans l’expérience subjective, c’est donc rêver en couleurs que de dire que ce dépassement est à la portée de tout le monde. Quand il est au fondement de la construction de soi, on ne vient pas dire que la solution consiste dans le dépassement. Ça prend beaucoup d’autres ressources, hors de portée, dans les conditions actuelles.

    Adhérer à vos propos, c’est encore adhérer au modèle néo-libéral de la personne humaine, duquel il faut absolument sortir si l’humanité veut se poursuivre.

  • Marc Therrien - Abonné 9 février 2021 10 h 29

    La fatigue de (se) mesurer


    Je suis toujours perplexe de constater qu’on déclare une alerte à partir de l’observation d’une proportion marginale, disons 20% ou moins de la population, pour une situation jugée indésirable. La recherche incessante de la santé presque parfaite amène son lot d’inquiétudes qui fragilisent le maintien de la santé mentale. L’omniprésence des sondages et des statistiques sur le niveau de bien-être individuel ou collectif dans nos vies quotidiennes contribuent à créer voire renforcer le symptôme qu’on essaie de combattre. Je me questionne alors sur l’intention de cette industrie de la mesure et sur les effets qu’elle peut produire chez les individus.

    En visitant des penseurs qui se sont intéressés à la sociologie comme Michel Foucault, Alain Ehrenberg et Vincent de Gaulejac, j’en conclus que l’intention est d’abord d’obtenir de l’information pour améliorer le pouvoir de gouverner la population et qu’elle est bien manifeste dans le domaine de la santé. La mesure sert non seulement à établir la norme en vue de définir l’anormal, le malade ou le déviant, mais aussi à définir les standards d’excellence. 20% d’un grand nombre de population représente quand même un volume de marché intéressant pour l’industrie de la thérapeutique qui offre une variété de solutions correctrices pour chaque problème ainsi créé.

    Cette détresse collective pourrait être une dérive de l’idéal du perfectionnement de soi devient malsain lorsqu’il devient du perfectionnisme social et individuel pathologique marqué par une anxiété et dépression grandissantes chez une population perpétuellement insatisfaite d’elle-même parce qu’incapable de rejoindre les standards d’excellence de plus en plus inatteignables à mesure qu’on les élève. Ainsi, pour expliquer cette accentuation de la détresse psychologique, au classique sentiment de culpabilité de ne pas répondre aux injonctions sociales, viendrait s’ajouter cette fatigue existentielle profonde de se sentir insuffisant.

    Marc Therrien

  • Michel Carrier - Abonné 9 février 2021 19 h 26

    Le prix du courage

    Chez les Grecs de l'Antiquité, la personne libre était celle capable de tempérance, celle qui avait établi la gouverne sur son univers intérieur de pulsions, d'émotions et de cognitions. Ainsi, qu'importe les conditions objectives du monde, cette relation de soi à soi, ce contrôle de soi sur soi, entre dans le processus de constitution du sujet menant à la liberté, ce que Foucault appelle la subjectivation.

    Pour arriver à mettre en application ce type de connaissance, c'est-à-dire la transformation du sujet par le savoir, encore faut-il, d'une part, avoir l'opportunité d'entrer en contact avec cette connaissance, et d'autre part, avoir la volonté de se subjectiver par un acte conscient de constitution de soi, selon des principes et des valeurs, tout en exerçant un examen constant de nos comportements, de nos émotions et de nos cognitions. Bref, un travail sur soi.

    L'inverse de la subjectivation consciente de soi s'avère l'objectivation (du moins depuis le moment cartésien, je passe les détails de cette précision). La plupart de nos concitoyens sont objectivés, très exactement au sens où l'école de Francfort entend le concept de réification. Une multitude d'influences et de processus, qu'ils soient technologiques, idéologico-politiques, économiques, culturels, etc. crée cette réification du sujet: cette fuite en avant de la société du bien-être, cette inconscience collective, ou encore, plus précisément, cette bio-politique de la population.

    Au moins, nous reste-t-il encore la liberté d'expression. Merci madame Lepage pour cet exercice de parrêsia. Vous avez eu le courage de la vérité.

    Julien Garon-Carrier

  • Pierre Boucher - Inscrit 10 février 2021 08 h 55

    Passe-Partout

    La culture du bien-être aurait-elle commencé avec Passe-Partout?
    Passe-Partout, serait-ce l'ancêtre du « safe space », version Québécoise?
    Passe-Partout. serait-ce la mère des p'tits lapins, ces être fragiles qu'un rien égratigne, même un mot?

    Le propre de l'esprit idéologique : il ne cherche pas la vérité, mais le confort moral.
    --- Joseph Facal