D'où provient le déclin de la participation électorale?

Le déclin du taux de participation aux quatre dernières élections fédérales au Québec, qui est passé de 77 % à 60 % (y compris les bulletins rejetés le 28 juin dernier), a fait couler beaucoup d'encre. Des chercheurs et des observateurs en attribuent la raison tantôt à l'apathie des jeunes, tantôt à la désaffection des partisans. Qu'en est-il réellement?

Examinons d'abord les données de base sur lesquelles nous nous fions pour établir et comparer les taux de participation.

La première observation est que le nombre d'inscrits sur les listes électorales utilisées au Québec (ligne 11 dans le tableau) s'est accru à un rythme bien supérieur à la croissance démographique (ligne 12) survenue entre les élections fédérales du 25 octobre 1993 et celles du 28 juin 2004. Les listes se sont allongées de plus de 15 % au cours de cette période, tandis que la population n'a augmenté que de 5 %, y compris les nouveau-nés et les nouveaux arrivants n'ayant pas encore la citoyenneté canadienne ou l'âge requis et, ainsi, le droit de vote.

D'où viennent donc tous ces nouveaux électeurs? La question se pose, car si la liste électorale s'était accrue au même rythme que la population, comme il se doit à long terme, nous serions en train de célébrer une participation de plus de 70 %! Ces différents rythmes de croissance s'expliquent en partie par la présence des nombreux enfants des baby-boomers qui ont atteint 18 ans durant cette période, les efforts déployés pour inscrire les nouveaux Canadiens sur les listes électorales et l'ajout d'électeurs incarcérés, entre autres. Soulignons toutefois que le taux de participation de ces nouveaux électeurs est généralement inférieur à la moyenne, ce qui réduit le taux pour l'ensemble des électeurs.

Cependant, le fait que le directeur général des élections du Canada vient de retirer plus d'un million de noms en trop ayant figuré sur les listes utilisées dans tout le Canada pour les élections du 27 novembre 2000, ce qui a ainsi fait passer le taux de participation de 64 % à 67 % au Québec, nous laisse croire qu'il pourrait y avoir encore beaucoup de noms en trop sur la liste utilisée en 2004, ce qui fausserait le taux de participation.

Avec une population de plus en plus mobile et un processus d'inscription facilité pour encourager le vote, les dédoublements et les erreurs sont très susceptibles de se multiplier, et ce, malgré les efforts considérables déployés par Élections Canada depuis l'abandon du recensement effectué de porte à porte, en 1997. D'après cet organisme étatique, environ 20 % des renseignements sur les électeurs sont modifiés chaque année; 16 % concernent les seuls changements d'adresse dont Élections Canada est avisé.

Nous pouvons donc prévoir un taux supérieur au taux indiqué le soir des élections du 28 juin dernier, lorsque les listes auront été complètement épurées, si cela est possible...

Nouvelle tendance

Deuxièmement, certaines opinions exprimées laissent entendre que nous subissons une dégradation constante du taux de participation depuis des décennies, en faisant remarquer par exemple que le taux était de 77,4 % pour l'ensemble du Canada en 1900 ou encore que la dégradation observée depuis 1993 est un phénomène nouveau.

Or, depuis 1900, selon les données d'Élections Canada, le pays a connu 10 élections fédérales où le taux de participation a été inférieur à 70 % et quatre périodes de déclin couvrant au moins trois élections successives. Le plus haut taux enregistré avant 1993 n'a atteint que 79,4 %, en mars 1958, et le taux le plus faible du siècle dernier, 66,4 %, a été relevé en octobre 1925.

S'il y a une forte tendance à la baisse, celle-ci est plutôt récente car le taux de participation était de 75,3 % en 1988 (77,1 % en 1993, au Québec), soit un résultat proche du meilleur taux jamais obtenu.

Il faut donc souligner l'effet générationnel observé depuis le début du siècle dernier, en vertu duquel le taux de participation de chaque génération est inférieur à celui de la génération précédente au même âge.

Nous savons également que la prédisposition à voter s'accroît avec l'âge et le niveau de scolarité, pour chaque génération.

Mais on ne peut attribuer à ces seuls effets une chute aussi brutale en si peu de temps, soit de 17 points (ou 22 %) en 11 ans (si on présume que les listes électorales sont exactes). D'autres causes beaucoup plus conjoncturelles sont responsables des multiples variations de la participation électorale, dont l'importance des enjeux, la compétitivité de l'élection aux niveaux national et local, les clivages sociaux ou idéologiques entre les partis, les conditions météorologiques le jour du scrutin, le nombre de partis en lice et la popularité des partis.

Analyse par régressions

De tous ces effets, c'est ce dernier, lié à la satisfaction des électeurs envers les partis, qui a montré la plus forte corrélation avec le taux d'abstention. Plus forte même que l'importance de la souveraineté ou de la santé, du sens du devoir ou de la popularité des chefs des partis chez l'électorat.

L'analyse par régressions des données du plus récent sondage détaillé, intitulé Étude sur l'élection canadienne de 2000 (ÉÉC), que j'ai entreprise lors d'un projet de recherche cette année, révèle que plus les électeurs étaient insatisfaits des partis en lice, plus ils étaient portés à s'abstenir de voter.

Et les électeurs étaient plus portés à s'abstenir de voter, soit dans une proportion de deux fois et demie supérieure, s'ils aimaient peu l'un ou l'autre des deux principaux partis, le Parti libéral du Canada et le Bloc québécois, que s'ils aimaient peu le Parti progressiste-conservateur ou l'Alliance canadienne, au Québec.

Ces données concordent avec les résultats décrits au tableau ci-joint, où le Bloc n'a toujours pas récupéré toutes les voix qu'il a perdues en 1997, après l'échec du référendum de 1995, avec le départ de son chef, M. Lucien Bouchard, la lutte au déficit budgétaire du Parti québécois et la mise en veilleuse de la question nationale.

Elles concordent également avec la thèse selon laquelle un bon nombre d'électeurs ayant favorisé autrefois les libéraux se sont abstenus de voter le 28 juin dernier au lieu d'accorder leur vote à un autre parti très différent sur le plan idéologique. Ensemble, tous ces éléments devraient nous aider à prendre la pleine mesure de la chute observée dans la propension à voter des électeurs québécois ces dernières années et, ainsi, à dégager des pistes de solution appropriées.