Le sillon

«La fatigue, le stress, les enjeux amoureux ou d’amitié, la faim, la précarité financière, les blessures qu’on porte,
Photo: Michael Monnier Le Devoir «La fatigue, le stress, les enjeux amoureux ou d’amitié, la faim, la précarité financière, les blessures qu’on porte, "ce qui se passe à la maison", le travail, l’esseulement : celles et ceux qui s’assoient dans ma classe portent toute une vie en eux», écrit l'autrice.

L’autrice est enseignante de philosophie au collégial. Elle a écrit le récit Hiroshimoi (2016) et les recueils de poésie Chenous (2017) et Carnet de parc (2019), aux Éditions de Ta Mère, ainsi que Colle-moi (2020), à La courte échelle.

La session au collégial vient de commencer, elle a à peine trois semaines. Du moins, dans mon établissement. La situation, dans les circonstances, n’est évidente pour quasi personne. Chacun ses défis, sa bulle, son possible. Chacun essaie de « faire avec » la situation, au mieux. Moi la première.

Une fois encore, je vais entamer un processus qui prendra quelques semaines, quelques mois, soit : nouer avec ces personnes qui vont passer plusieurs heures dans ma classe, qu’elle soit en ligne ou virtuelle, la classe. Je vais leur enseigner des choses, les encadrer, les évaluer, sans doute en épauler quelques-uns, aussi, au passage. Bien que l’enseignement, ce soit une transmission de connaissances qui fait en sorte qu’on est devant celles et ceux qui apprennent, il implique aussi un « être avec », une sensibilité aux conditions pédagogiques propices, au climat, au pouls du groupe et des individus. À ce qui se trouve derrière les façades, aussi.

Il y a tellement de choses qui peuvent interférer avec la disponibilité à apprendre. La fatigue, le stress, les enjeux amoureux ou d’amitié, la faim, la précarité financière, les blessures qu’on porte, « ce qui se passe à la maison », le travail, l’esseulement : celles et ceux qui s’assoient dans ma classe portent toute une vie en eux, et ça fait longtemps que j’ai compris qu’on ne peut pas leur demander de s’en soustraire. Ce ne sont pas des robots, ni des personnes qui peuvent s’oublier complètement parce qu’elles sont à l’école. Elles sont nombreuses à faire leur « gros possible » pour concilier tout ça, pour tenir tout ça, pour ne pas lâcher. Malgré. Il y a beaucoup de résilience, beaucoup d’efforts.

Mais il y a aussi beaucoup de silence. Et c’est de cela que je veux parler.

Chaque session, certains me donnent l’impression de ne pas être attentifs, de vouloir être ailleurs, de ne pas se sentir concernés par ce qui se vit et se dit et s’apprend durant le cours. Sans doute que ce n’est pas faux, parfois. Et ça se comprend. Il m’est toutefois arrivé à de nombreuses reprises de mal interpréter ces attitudes. Du moins, mon premier réflexe a pu être de confondre une forme de fermeture ou une indifférence avec autre chose, une souffrance ou un inconfort qu’on cherche très fort à ravaler. Et lorsque je prends le soin de valider, de sonder, quand je demande si ça va, la réponse est toujours à des lieues de ce que j’avais pu penser.

C’est facile de se dire que les étudiants ont « juste à » demander de l’aide, à faire les démarches, que « les ressources sont là ». Ce n’est pas faux, il est de notre responsabilité individuelle de nous outiller, et les enseignants ne sont pas des devins et n’ont pas à l’être. Sauf que. Je pense qu’on sous-estime — et de beaucoup — à quel point ça peut être difficile de faire ces gestes-là. À quel point ce n’est pas si naturel, en fait, pour plusieurs. L’équation « problème donc solution », elle est simplement un peu « juste » dans la tête de certains. C’est une chose qu’on doit apprendre, aussi, demander de l’aide. Que ce soit pour un cours (elle exige alors d’admettre des difficultés, des défis, des ignorances, la frustration de ne pas comprendre « par soi-même »), à cause d’une précarité financière (celle-là vient avec beaucoup de honte, souvent) ou de problèmes psychologiques (certains se sentent faibles, ont peur d’être jugés ou l’ont été dans le passé par des amis, leurs parents). Dans ces trois cas, les conséquences sont multiples et briment la capacité à apprendre, à réussir, à être bien. Et ils sont nombreux à avoir peur de la façon dont leur demande serait accueillie. De ne pas être pris au sérieux, de ne pas être écoutés, entendus. De craindre qu’il n’y en ait pas, de solution. Et je me dois d’ajouter que les garçons (en précisant que mon échantillon a ses limites, mes constats étant tirés d’une observation sur le terrain depuis une dizaine d’années, à raison de plus ou moins 250 étudiants par année — et il se peut que j’aie laissé échapper des cas) semblent se replier davantage dans leur coquille que les filles, qui sont plus promptes à le dire lorsque ça ne va pas, autant en ce qui concerne la matière que « le reste ».

Il y a aussi ceux à qui on a appris à « se débrouiller seuls », ceux à qui on a dit « T’es capable », ceux qui pensent que demander de l’aide, c’est avouer une faiblesse, une fragilité, que c’est une injustice, même, pour les autres. Et certains sont prêts à abandonner, à subir un échec plutôt que de me dire : « Madame, je ne comprends pas », « Madame, j’ai pris du retard », « Madame, je suis perdu dans tout ce qu’il y a à faire ». Cette croyance qu’on doit absolument tout porter seul est néfaste.

Devenir autonome, c’est un processus, et ça ne se fait pas « tout seul », et ça ne doit pas non plus être un apprentissage « à la dure ». Il faut, certes, faire « sa partie », son bout de chemin, rencontrer des difficultés, des obstacles, faire des erreurs, se jauger dans la difficulté, mais il faut aussi savoir se tourner vers les ressources, au moment opportun, lorsqu’on atteint notre limite ou lorsqu’on est tout près de l’atteindre. Et il ne faut pas avoir honte de cette limite. Pour parvenir à faire cela, on doit nous montrer que c’est « ça », le bon geste à faire. À la maison, à l’école, en société. Pas à grands coups de « Si tu as un problème, demande de l’aide ! ». Par l’exemple. L’accueil. La disponibilité.

Enseigner, c’est notamment accompagner. C’est avoir présent à l’esprit que certains ne viendront pas vers nous et qu’il faut les repérer, aller au-devant d’eux, parfois, leur ouvrir une porte et leur montrer comment on trouve des solutions ou encore être une courroie de transmission vers d’autres instances. Tracer un sillon qu’ils pourront suivre, une prochaine fois, au besoin. C’est une pelle qu’on peut tenir à plusieurs.

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