Les dangers d’ouvrir l’aide médicale à mourir à des cas de troubles mentaux

«En pleine Semaine de prévention nationale du suicide, le paradoxe de proposer et d’avaliser que des personnes souffrant de troubles mentaux puissent s’enlever la vie est à la fois saisissant et déplorable», pensent les auteurs.
 
Photo: iStock «En pleine Semaine de prévention nationale du suicide, le paradoxe de proposer et d’avaliser que des personnes souffrant de troubles mentaux puissent s’enlever la vie est à la fois saisissant et déplorable», pensent les auteurs.
 

Les débats entourant le projet de loi C-7 (modifiant le Code criminel pour permettre un plus grand accès à l’aide médicale à mourir) reprennent cette semaine. En comité sénatorial, de nombreuses voix remettent en question le bien-fondé de retirer des mesures de sauvegarde pour les personnes en fin de vie (les dix jours de réflexion, le consentement à l’injection létale) ainsi que l’ouverture de l’aide médicale à mourir (AMM) pour les personnes atteintes d’un handicap physique et souffrantes. Sur ce point, les mots de M. Gerard Quinn, rapporteur spécial sur les droits des personnes handicapées (Conseil des droits de l’homme des Nations unies), et de M. Jonathan Marchand (Conseil des Canadiens avec déficiences et Coop ASSIST) méritent un large rayonnement médiatique.

Au cours des dernières semaines, nous avons également entendu diverses voix appeler le législateur à offrir également l’AMM dans des cas de troubles mentaux. L’Association des médecins psychiatres du Québec (AMPQ) a d’ailleurs publié un document de réflexion à cet effet en novembre dernier. Puisque ce texte risque d’être invoqué pour prétendre que la communauté des psychiatres au Québec est largement favorable à cet élargissement et que l’implantation de la pratique se ferait sans problème ni controverse, nous croyons important de prendre la parole.

Pas de conclusion solide

Nous reconnaissons les efforts du comité mandaté par l’AMPQ pour aborder un sujet difficile ainsi que la qualité du document présenté. Notons toutefois qu’il ne s’agit que de l’opinion de ce comité et qu’il ne devrait pas être perçu comme représentant l’opinion de la majorité des psychiatres du Québec. On y fait référence à un sondage (non publié) auquel n’auraient répondu que 21 % des psychiatres. On ne peut donc pas vraiment en tirer de conclusion solide. Nous notons également que ce rapport a été discuté lors d’un forum organisé par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec le 14 décembre 2020. Cette rencontre, dont une conférence principale était présentée par une militante pro-euthanasie de Belgique, a malheureusement été biaisée en faveur de l’élargissement de l’AMM.

Contrairement à ce que pourrait suggérer le discours ambiant, favoriser l’aide médicale à mourir pour les patients atteints de troubles mentaux s’avère une très mauvaise idée à nos yeux de spécialistes œuvrant pour le bien de nos patients. Elle est d’abord inappropriée, car le désir de mourir et le refus des soins font souvent partie intégrante de la maladie et ils diminuent grâce au traitement du trouble mental. C’est aussi une idée dangereuse, car le désir de mourir fluctue, se corrige, s’évacue ; le pronostic est incertain, jamais irrémédiable, même souvent favorable et se décline sur des années et non pas sur des jours ou des mois.

De plus, cette option :

fait fi du devoir déontologique du médecin de proposer des soins adaptés et proportionnels en recourant d’emblée à une solution ultime basée sur le seul désir du patient ;

démontre que la majorité des patients qui s’en prévalent souffrent de troubles mentaux courants et hautement traitables, contrairement à ce que soutiennent les organisations militantes pour l’euthanasie ;

contribueà l’élimination de patients qui pourraient représenter un fardeau pour les familles et les équipes de soins ;

représente un court-circuit inapproprié en médecine moderne sans avoir recours à des soins palliatifs adaptés aux troubles mentaux.

En pleine Semaine de prévention nationale du suicide, le paradoxe de proposer et d’avaliser que des personnes souffrant de troubles mentaux puissent s’enlever la vie est à la fois saisissant et déplorable. Nous présentons ces faits en tant que psychiatres et non pas en tant que représentants officiels des organisations auxquelles nous sommes affiliés. Non pas que nous croyons que nos organisations n’auraient pas soutenu notre position, mais parce que le court délai ne nous a pas permis de consulter les membres de nos organisations respectives. Nous espérons que notre mémoire, maintenant disponible sur le site Internet du Sénat canadien, contribuera à éviter tant au Québec qu’au Canada de se lancer dans une opération opposée à notre choix collectif de soigner les personnes souffrant de troubles mentaux. Comme nous le faisons pour les troubles physiques, éliminons la souffrance psychique, et non pas les personnes.

À voir en vidéo